A COMMENCER SEPT ANS APRÈS MON MARIAGE
« Ce fut M. Dazincourt* qui premier fut cause des désordres de ma maison. Il y vint d’abord comme amateur; bientôt Mme Greuze s’en empara, et elle l’aima avec fureur, et m’en fit un jour la cruelle confidence, mais que c’était un attachement tendre et pur. Il eut grande part au désagrément ** que j’éprouvai à l’Académie, parce qu’il était lié avec
’ M. Blondel d’Azincourt était un des plus habiles amateurs du siècle dernier, qui en compta un si grand nombre. Le 3i octobre 1767, il avait été reçu de l’Académie royale de peinture comme associe libre , il fut reçu plus tard comme amateur , le 28 septembre 1782.
** Le désagrément dont parle ici Greuze priva pendant vingt ans l’Académie de l’exposition des tableaux de notre peintre. Depuis qu’en 1733 il avait été agréé de l’Académie, sur la présentation de son tableau de YoAveugle trompé (gravé par Le Bas,), Greuze avait toujours refusé de se faire recevoir académicien , sur la présentation d’un autre tableau. L’Académie, qui avait déjà trop patienté, lui interdit son exposition, et en effet on ne voit rien de lui au Salon de 1767. C’est dans Diderot qu’il faut lire l’histoire du désagrément :
« Je vous ai promis, mon ami, de vous parler du morceau de réception de Greuze, et de vous en parler sans partialité ; je vais vous tenir parole.
CONTRE SA FEMME
tous les artistes; j’ai violemment soupçonné MmR Greuze d’avoir prépare ce désagrément avec lui. Ce n’est donc plus ma femme, c’est avec une ennemie avec qui je suis obligé de vivre, que je vais trouver à chaque pas.
« Sur la fin du règne de M. Dazincourt, Mn,e Greuze prit du goût
« Il faut que vous sachiez d’abord que les tableaux de cet artiste, faisant dans le monde et au Salon la sensation la plus forte, l’Académie souffrait avec peine qu’un homme aussi habile et aussi justement admiré n’eût que le titre d’agréé. Elle désira qu’il fût incessament décoré de celui d’académicien : ce désir et la lettre que le secrétaire de l'Académie, Cochin, fut chargé de lui écrire en conséquence sont un bel éloge de Greuze ; j’ai vu la lettre qui est un modèle d’honnêté et d'estime ; j’ai vu la réponse de Greuze qui est un modèle de vanité et d’impertinence : il fallait appuyer cela d’un chefd’œuvre, et c’est ce que Greuze n’a pas fait...
« Cet artiste, qui ne manque pas d’amour-propre, et en qui il est très bien fondé, s’était proposé de faire un tableau historique et d’acquérir le droit à tous les honneurs de son corps. 11 avait choisi pour sujet l’empereur Septime Sévère, reprochant à Caracalla, son fils, d’avoir attenté à sa vie dans les défilés d’Ecosse. Son moment est celui où Septime, ayant fait appeler son fils, lui dit : « Si tu désires ma mort, ordonne à Papinien de me la donner. » Nous avons vu, mon ami, dans son atelier, ce sujet ébauché, et vous conviendrez que cette ébauche promettait un beau tableau...
« Le jour vint où ce tableau, achevé avec le plus grand soin, prôné par l’artiste même comme un morceau à lutter contre ce que le Poussin avait fait de mieux, vu par le directeur et quelques commissaires, fut présenté à l’Académie. Vous vous doutez bien qu’il ne fut pas examiné avec les yeux de la bienveillance ; Greuze avait montré depuis si longtemps un mépris si franc et si net pour ses confrères et leurs ouvrages !
« Voici comment la chose se passe dans ces circonstances. L’Académie s’assemble, le tableau est exposé sur un chevalet au milieu de la salle ; les académiciens l’examinent; cependant l’agréé, seul dans une autre pièce, se promène ou reste assis, en attendant son jugement ! Greuze, ou je me trompe fort, n’était pas fort inquiet de son arrêt.
« Au bout d’une heure les deux battants s’ouvrirent, Greuze entra ; le directeur lui dit : « Monsieur, l’Académie vous reçoit ; approchez et prêtez serment. » Greuze, enchanté, satisfait à toutes les cérémonies de la réception. Lorsqu’elle est finie, le directeur lui dit : « Monsieur, l’Académie vous a reçu, mais c’est comme peintre de genre; elle a eu égard à vos anciennes productions, qui sont excellentes, et elle a fermé les yeux sur celle-ci, qui n’est digne ni d’elle ni de vous.
« Dans cet instant, Greuze. déchu de son espérance, perdit la tête, s’amusa comme un enfant à soutenir l'excellence de son tableau, et l’on vit le moment
MÉMOIRE DE GREUZE
pour un élève que j’avais chez moi ; je rentrai un jour sur les neuf heures, je trouvai Mme Greuze fort embarrassée de sa figure, mon élève debout devant la cheminée ne sachant que devenir; je crus qu’il convenait de renvoyer ce jeune homme et je le fis; alors le désespoir fut dans la maison. Mme Greuze, toujours un poignard à la main pour se tuer, n’en faisait cependant rien, et je fus inexorable. Bientôt Mmfi Greuze changea de goût ; certain fruitier-oranger qui m’avait servi lorsque je restais rue des Vieux-Augustins, chez un vitrier, en chambre garnie, m’avait fourni des falourdes ; il vint me voir et me dit que son fils avait des dispositions pour la peinture, que je l’obligerais infiniment si je
où Lagrénée tirait son crayon de sa poche, afin de lui marquer sur sa toile même les incorrections de ses figures.
« Qu’aurait fait un autre, me direz-vous ? Un autre, moi par exemple, aurait tiré son couteau de sa poche et aurait mis le tableau en pièces : ensuite il aurait passé la bordure autour de son cou, en l’emportant avec lui, il aurait dit à l’Académie qu’il ne voulait être ni peintre de genre ni peintre d’histoire : il serait rentré chez lui pour y encadrer les têtes merveilleuses de Papinien et du sénateur, qu’il aurait épargnées au milieu de la destruction du reste, et aurait laissé l’Académie confondue et déshonorée. Oui, mon ami, déshonorée : car le tableau de Greuze, avant que d’être présenté, passait pour un chefd’œuvre, et les débris qu’il en aurait conservés auraient perpétué ce préjugé à jamais : ces débris superbes auraient fait présumer la beauté du reste, et le premier amateur les aurait acquis au poids de l’or.
« Greuze, au contraire, demeura convaincu du mérite de son ouvrage et de l’injustice de l’Académie, s’en revint chez lui essuyer les reproches emportés de la femme la plus violente, laissa exposer son tableau au Salon, et donna le temps à ses défenseurs de revenir de leur erreur, et de reconnaître qu’il avait maladroitement offert à ses confrères irrités l’occasion la plus éclatante de lui rembourser en un instant, et sans blesser les lois de l’équité, tout le mépris qu’il leur avait marqué.
« Voilà le précis de l’aventure de Greuze, qui a fait ici beaucoup de bruit. Si vous ne voulez pas vous en tenir à ce que je vous dirai de son tableau dans ma prochaine lettre, vous pourrez l’aller voir dans les salles de l’Académie, d’où ses rivaux triomphants ne le laisseraient pas sortir pour tout l’or du monde. A la place de Greuze, je voudrais avoir ma revanche. »
Le Septime Sévère se voit aujourd'hui au Louvre, et y fut apporté de Meudon en 1848. Quant à sa revanche, Greuze ne la voulut pas avoir, et à partir du Salon de 1769, où ne figura plus, chose significative pour notre mémoire, aucun portrait de madame Greuze, son mari se retira de l’Académie, et ses ouvrages ne reparurent aux expositions publiques qu’après que la révolution eut renversé l’Académie royale et ouvert à tous les artistes les libres portes du Salon du Louvre.
CONTRE SA FEMME
voulais lui donner des conseils. Il avait seize à dix-sept ans et Mme Greuze près de cinquante; ce jeune homme lui plut, elle le prit sous sa protection ; elle lui confia nombre de choses d’une assez grande valeur, jusqu’à la concurrence de quinze mille livres. Ce jeune homme était devenu libertin ; je crois que Mme Greuze eut lieu de s’en plaindre, puisqu’elle le fit arrêter comme lui ayant volé la somme ci-dessus; il fut conduit chez M. Muron, exempt de police ; le père fut averti pour réclamer son fils ; ce galant homme, désolé de voir son fils soupçonné de vol, ne put s’empêcher de dire : « Madame, mon fils est un enfant, « et vous êtes une femme raisonnable ; pourquoi lui avez-vous confié « une si grande somme? Mais comme je suis un honnête homme et que « je ne veux pas que vous perdiez tout, je vous donne sur ma maison, « sise rue des Vieux-Augustins, deux mille livres, que vous prendrez « après ma mort. » L’acte en fut passé chez M. Prévôt, notaire, rue Croix-des-Petits-Champs, dont elle a reçu l’argent à la mort de cet honnête homme, dont une partie fut employée à acheter un carrosse. Les incommodités de Mme Greuze ne firent qu’augmenter ; elle fut obligée d’avoir recours à M. de Veluose, qui avait un excellent sirop antivénérien qui ne réussit pas, et elle fut obligée d’avoir recours à M. Louis, chirurgien secrétaire de l’Académie de chirurgie, qui termina la cure. Si Mme de Veluose n’est pas morte, elle peut certifier ce que je dis ; car elle ne voulut pas la payer.
« Peu de temps après, elle fit connaissance de M. de Saint-Mauricei conseiller au Parlement, à présent émigré. Sa figure en dessous, son air sournois et rampant, m’en avaient si fortement imposé qu’il fallait que je le visse pour le croire ; il avait si cruellement corrompu son cœur que les atrocités ne lui coûtaient rien. Rentrant chez moi, je la trouvai derrière le paravent dans le salon de compagnie, dans une situation qui n’était point équivoque; je me retirai, et le lendemain, je lui en fis des reproches; elle me dit : « Cela est vrai, mais je m’en f... » Ce n’était plus rien pour moi, je connaissais trop bien sa conduite, un crime de plus ou de moins n’était rien ; je ne vivais déjà plus avec elle depuis plusieurs années. C’est par ses conseils qu’elle absorba toute ma fortune, c’est lui qui doit avoir toutes les sommes que Mme Greuze a soustraites de ma maison, dans des contrats faits sur sa tête à lui-même et dont il lui payait la rente, et lui avait donné des obligations des sommes qu’il avait à elle ; d’autres parties doivent être placées sur la tête de son fils, à rentes viagères, dont Mme Greuze avait donné le tiers pour jouir de la totalité pendant sa vie, et après sa mort retourner sur la tête de son fils.
So
MEMOIRE DE GREUZE
Elle a pris toutes ces précautions pour que je ne puisse jamais savoir les sommes qu’elle m’avait volées. »