AUTRE ANECDOTE
« Un de mes amis venant me voir, trouva encore derrière le fatal paravent la même personne. Comme nous étions près de nous séparer, elle fut le consulter, et comme elle se se servait très improprement du nom d’honnête femme : « Ha, madame, vous avez oublié le paravent! »
« Nous quittâmes la rue Thibotodé et nous vînmes dans la rue Notre- Dame-des-Victoires *. L’âme plus perdue que jamais , ayant déjà sa propriété particulière, abandonnant sa maison à ses domestiques, négligeant même sa cuisine, au point que ses casseroles étaient probablement pleines de vert-de-gris ; je le présume , car on me fit chauffer un bouillon que je pris la veille de Noël et qui me mit aux portes de la mort; car je fus quatorze heures dans les convulsions sans secours; vainement l’on envoya chercher les chirurgiens et médecins ; personne ne voulut venir, que vers les sept heures du matin, M. Le Doux **, qui vint par hasard pour me voir, et qui m’ordonna de la thériaque ; il y a à peu près douze ans; il m’en est resté une douleur, dans la poitrine, qui existe encore.
« Nous couchions toujours dans la même chambre; lorsque je me réveille en sursaut, j’aperçus Mme Greuze, à la lumière d’une lampe de nuit, qui allait m’écraser la tête avec son pot de chambre ; et alors je lui fis, comme vous devez bien penser, de vifs reproches; elle me dit : « Si « tu raisonnes, je crie à la garde, par la croisée, et je dirai que tu « m’assassines. »
* Je tiens de M. le marquis de Bruslard que quand Greuze demeurait rue Notre-Dame-des- Victoires, il avait en face de son logement Mmc Paignon d'Auneville, belle-sœur du célèbre collectionneur Paignon d’Ijonval. Cette brave dame faisait des minauderies à l'artiste célèbre ; mais Greuze qui aimait la société des femmes, ont dit les biographes, n’aimait point celles apparemment qui, comme Mme Paignon d’Aunevile, avaient un pied de rouge, force mouches et un fond de teint couleur citron. Aussi , à peine Greuze l’avait-il vue à sa fenêtre, qu’il laissait sa palette et ne pouvait peindre de la journée.
** Faut-il voir dans ce M. Le Doux le père ou parent de mademoiselle Le Doux, la meilleure élève de Greuze, et qui a fait de sa manière des pastiches excellents ?
CONTRE SA FEMME 81
« Je quittai la rue Notre-Dame-des-Victoires, et je vins demeurer rue Basse (porte Saint-Denis), où je demeure à présent. Elle prit son appartement et moi le mien. Nous fûmes dès ce moment-là tout à fait séparés.
« Plusieurs personnes me dirent que Mme Greuze recevait de fort vilain monde chez elle, et comme j'avais deux demoiselles, il était important que je ne souffrisse pas cette conduite-là. Je pris mon parti; je restai chez moi ce jour-là, et je vis entrer chez ma femme, vers les sept heures du soir, un jeune homme d’environ trente ans, qui jadis avait été coiffeur, qui pour le moment avait un petit emploi que l’on lui avait fait donner; j’entrai chez elle sur-le-champ, et je lui demandai ce qu’il voulait, que je n’avais pas l’honneur de le connaître ; il me dit tout bonnement : « Je viens voir madame Greuze, » et je lui répondis : « Ma femme ne reçoit que les hommes que je lui ai présentés, et je ne « vous connais pas; » il me dit : « Cela m’est égal, et je viendrai chez « vous toutes les fois que Madame le requérera. » Je me suis aperçu que c’était un piège que l’on me tendait pour faire une esclandre; je me retirai sans rien dire, me promettant bien de m’adresser aux magistrats; j’en dressai ma plainte chez M. Chenu, commissaire de police, rue Mazarine.
« Notre séparation alors fut résolue. Nous convînmes de faire notre partage en deux parties égales, quoique nous fussions trois contre un; je lui donnai tous les ustensiles nécessaires, dont j’ai acte du tout, passé par-devant notaire, et treize cent cinquante livres de rente pour sa pension, dont un contrat, chez M. de Saint-Maurice, de mille livres de rente, et les deux autres de trois cent cinquante livres, dont elle jouit depuis près de sept ans. »