‹ Greuze, sa vie et son œuvreChapitre 35 sur 45 · OU LES DEUX ÉDUCATIONS · texte numérisé non relu

OU LES DEUX ÉDUCATIONS

ier Tableau. — Naissance du jeune Basile.

Bazile est auprès de sa femme, qui depuis peu d’heures est accouchée ; elle tient son petit enfant dans ses bras, elle a la tête appuyée contre son mari et un peu renversée : elle le regarde d’une manière tendre et tient une de ses mains ; l’autre est passée par-dessus l’épaule, et, dans cette attitude, il semble la consoler des douleurs qu’elle vient d’éprouver. La mère de la jeune femme, assise au pied du lit, appuyée les deux mains l’une sur l’autre, regarde avec plaisir l’union qui règne entre ses enfants et le premier sentiment de la paternité; debout, devant la cheminée, est une garde à qui une jeune servante parle à l’oreille en riant.

2e Tableau. — Naissance du jeune Thibaut.

Le jeune Thibaut part pour aller en nourrice; c'est le moment où il

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quitte l’appartement de sa mère. La nourrice en est chargée et va le mettre sur le cheval qui est à la porte : la mère, qui est dans son lit, tient un bouillon que sa garde vient de lui donner; son mari est à côté d’elle, lui tient la main et paraît fort peu occupé du départ de son fils. Sa grand’mère tient les mains du nourricier et semble l’engager d’une manière très pathétique à prendre soin de son petit-fils.

3e Tableau. — Basile à l’âge de quatre ans.

Le jeune Bazile, entre son père et sa mère debout, leur prend la main et semble vouloir les réunir parce qu’ils s’étaient brouillés. La mère paraît faire une faible résistance en regardant tendrement son mari, qui passe son bras à son cou pour l’embrasser. Une domestique à la porte, prête à sortir de l’appartement, les regarde en riant.

4° Tableau. — Thibaut de retour de nourrice.

Le jeune Thibaut revient de nourrice avec tous ses bagages ; sa nourrice le présente à sa mère, qui s’empresse à le recevoir ; alors le petit enfant se rejette avec effroi dans les bras de la mère qu’il connaît, et, par cette action, fait des reproches à sa mère de son indifférence.

5e Tableau. — Basile à l'âge de six ans.

Le jeune Bazile aperçoit un pauvre avec un petit garçon qui demande l’aumône; la scène se passe dans une grande cour au bas d’un escalier, d’oü il a l’air de descendre avec précaution. Comme il n’a rien à donner que son déjeuner, qui est un morceau de pain et deux pommes, il en fait volontiers le sacrifice et le donne en se cachant le mieux qu’il peut; il regarde avec un air inquiet à une fenêtre qui est au-dessus de sa tête, pour savoir s’il n’est pas aperçu. Le père et la mère sont au haut du perron, qui, le voyant sans en être vus, s’embrassent et semblent s’applaudir de voir dans leur enfant un aussi bon cœur et un aussi bon naturel.

6e Tableau. — Lejeune Thibaut commence à montrer son mauvais

naturel.

Il est dans la chambre de sa mère et tient un oiseau par les pattes et le plume tout en vie. Sa grand’mère, qui est présente ù cette action barbare, s’y oppose fortement ; elle est repoussée par la mère de l’enfant, qui fait

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un grand éclat de rire. Une jeune domestique, debout derrière la grand’mère, pleure, voyant que le petit oiseau sera la proie d’un chat qui va le dévorer et qui est devant le petit garçon; le père, assis dans l’embrasure d’une fenêtre et écrivant sur une petite table, semble ne taire aucune attention à ce qui se passe.

7e Tableau. — Bazile à l’âge de on^e ans.

Lejeune Bazile remporte le premier prix de la classe, qui consiste en deux volumes in-40, qu’il rapporte sur sa tête, et une couronnne passée dans son bras ; il est suivi de quatre ou cinq de ses amis. Sa mère, qui le voit venir, court au-devant de lui pour l’embrasser; son père est sur la porte avec plusieurs personnes qui semblent le féliciter d’avoir un fils si heureusement né.

8e Tableau. — Suite du mauvais naturel de Thibaut.

Le jeune Thibaut fait l’école buissonnière avec quatre ou cinq petits garçons à peu près de son âge. Il est chassé, ainsi que ses camarades, de la vigne d’un pauvre homme qu’ils dévastaient, et sont poursuivis par un gros chien. Deux paysans vont pour leur barrer le passage et leur causent le plus grand effroi : ils se sauvent à la faveur d’un ruisseau.

9e Tableau. — Basile à l'âge de treize ans.

Le jeune Bazile est surpris, dans le milieu de la nuit, par son père et par sa mère, à travailler au lieu de prendre du repos. Ils lui ôtent sa lumière en lui faisant les plus tendres reproches : le père lui indique son lit d’une main et tient une petite lampe de l’autre; le jeune homme, encore assis devant sa table, se tourne vers sa mère et semble la prier de vouloir bien lui permettre de continuer son travail.

roe Tableau. — Faiblesse dangereuse de la mère de Thibaut.

La mère du jeune Thibaut le fait déjeuner dans son lit après dix heures du matin, ce qui est indiqué par un rayon de soleil qui marque sa hauteur et qui donne dans la chambre. Sa mère est assise auprès de son lit, tenant un pot de confitures avec lesquelles elle le fait déjeuner. La grand’mère, aussi auprès du lit, d’une colère furieuse, fait des reproches à sa fille de la faiblesse qu’elle a pour son petit-fils, et semble

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lui prédire toutes sortes de malheurs. Le petit garçon a la tête baissée avec un sourire moqueur.

11e Tableau. — Exemple sensible pour le jeune Basile, alors âgé de

quinze ans.

Le jeune Bazile est conduit par son père chez un chirurgien, oü il voit plusieurs malades défigurés par différents ulcères qui leur dévorent le visage, restes funestes de leurs débauches. Il est saisi d’horreur et veut se retirer, mais son père le retient par le bras et lui dit : « II est bon que je vous instruise, puisque nous allons nous quitter ; sachez que dans la vie il y a des précipices affreux qui sont couverts de fleurs. »

12e Tableau. — Conduite de Thibaut à l'âge de quinze ans.

Le jeune Thibaut insulte une jeune domestique de son âge; le père et la mère arrivent à ses cris. La scène se passe dans une espèce de grange, à la campagne. Un paysan et une vieille paysanne accourent et regardent avec douleur l'indifférence et l’adulation du père et de la mère du jeune homme. La jeune fille est debout, tout échevelée, la gorge découverte, et baignée de larmes; vainement elle se plaint de l’insulte qu’elle vient de recevoir; le père, d’un air goguenard, en lui passant la main sous le menton, semble lui dire : « Mon enfant, vous n’en mourrez pas ! »

i3e Tableau. — Départ de Basile.

Le jeune Bazile quitte la maison paternelle et reçoit la bénédiction de son père. La scène se passe dans un salon par bas. Le père est assis dans un fauteuil, près de la fenêtre; son fils arrive en habit de voyage, prêt à partir : il tombe aux pieds de son père, un genou en terre ; le père lui met la main gauche sur l’épaule et de l'autre lui donne sa bénédiction en lui disant : « Va, prospère! Ton père te bénit. » La mère, debout, levant les mains vers le ciel, semble dire : « Grand Dieu, protégez sa jeunesse ! » Sa sœur cadette, appuyée sur une cheminée, la tête dans sa main, pleure le moment qui va la séparer de son frère. La porte entrouverte laisse voir le cheval qui doit le transporter à sa destination.

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14e Tableau. — Thibaut et Basile vont demeurer ensemble che % un procureur, dans un lieu près du rivage de la mer.

Le jeune Thibaut quitte la maison paternelle. La scène se passe au bord d’une rivière, sur laquelle est un coche prêt à partir; différents voyageurs s’empressent à entrer dedans; deux récollets, un capucin, deux ou trois femmes et quelques autres personnages sont spectateurs de la scène que je vais retracer. Le jeune Thibaut tient sa mère par la main et est prêt à l’embrasser, lorsqu’une femme du peuple arrive avec sa fille, qui lui fait des reproches, en pleurant, de ce qu’il l’a abusée. Il est debout et a l’air de la plaisanter. Le père la repousse par le bras, d'une manière aussi dure que sévère; mais la grand’mère, sensible au malheur de cette jeune personne, lui remet en cachette une bourse pour la dédommager de sa disgrâce.

i5e Tableau. — Belle action du jeune Basile à dix-huit ans.

Les Anglais font une descente sur la côte, et viennent pour piller la ville : le jeune Bazile se mêle parmi les volontaires, se bat avec tant de bravoure et de prudence, qu’il est regardé comme l’auteur de la destruction des Anglais. Il rentre dans la ville, tout couvert de blessures, et y est complimenté par le maire et par les principaux citoyens.

16e Tableau. — Suite de l’ inconduite de Thibaut.

Le jeune Thibaut profite du trouble qui se passe dans la ville et de la terreur qui y est répandue pour enlever la fille du procureur chez lequel il demeure. Cette fille emporte tout ce qu’elle a pu voler en argent et en bijoux. Enfin ils sont arrêtés à deux lieues de la ville; le père, accablé de la plus vive douleur, baissant la tête et n’osant regarder personne, ramène sa fille par la main. Thibaut, lié, garrotté et attaché sur des chevaux de la maréchaussée, rentre en cet état dans la ville et est suivi par une populace dontjes gestes et les cris montrent l’indignation.

17e Tableau. — Basile parvenu à l’dge de dix-neuf ans.

Le jeune Bazile est chargé de complimenter un prince qui passe par la ville où il demeure : il s’en acquitte si bien qu’il est admiré de tout le monde, et particulièrement par le prince, qui lui demande ce qu’il fait et quel est son état. Satisfait de ses réponses, il lui demande s’il veut le

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suivre en qualité de son premier secrétaire. Le jeune Bazile accepte la proposition.

18e Tableau. — Tardifs reproches des parents de Thibaut sur son

inconduite.

Le jeune Thibaut reste un an en prison et y est visité par son père et sa mère, qui lui font des reproches sur sa mauvaise conduite et sur les malheurs qu’elle a attirés sur sa famille. Il est assis sur une mauvaise escabelle de bois, la tête appuyée contre le mur, sur une de ses mains, dans la contenance d’un homme insensible; sur la gauche, on voit, sous une espèce de petite voûte, un mauvais grabat, une cruche d’eau et une mauvaise table. Sa chambre est éclairée par une petite fenêtre carrée garnie de barreaux de fer.

19e Tableau. — Retour de Basile.

Le jeune Bazile, avant d’arriver chez ses parents, passe chez Manon Bastier, fille d’un riche laboureur, qui demeure cà deux lieues de chez son père. Dès sa plus tendre enfance, il a aimé cette jeune personne, chez laquelle il est resté deux jours. Comme il est prêt à la quitter, il obtient du père et de la mère leur consentement. La mère alors met la main de sa fille dans celle du jeune homme, comme la plus véritable assurance de sa promesse, et le regarde, dès ce moment, d’un air d’amitié. La jeune fille baisse la tête, les yeux, et rougit en faisant la volonté de sa mère. Le père est à côté du jeune homme, a la main appuyée sur son épaule, et, dans cette attitude, regarde en souriant cette scène innocente, qui se passe en présence de plusieurs domestiques et de quelques voisins. On voit, dans le fond de la cour, des animaux et divers instruments d’agriculture.

20e Tableau. — Thibaut , protégé par Basile , retourne dans sa

patrie.

Le jeune Thibaut sort de prison par la protection de Bazile , et retourne dans sa patrie, où il trouve sa mère, qui est à toute extrémité du chagrin que lui a causé la perte de plus de la moitié de son bien pour sauver la vie de son fils. Elle est dans son lit, assise sur son séant ; son mari la soutient : elle a la tête penchée sur sa poitrine, comme quelqu’un qui touche à son dernier moment. Elle parle à ce fils d’une voix

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mourante et semble encore lui reprocher sa mauvaise conduite. Il est debout au pied du lit, la tête baissée, les deux bras croisés, et a l’air ennuyé du sermon de sa mère : ce qu’il exprime en regardant de côté, d’un air farouche. Sa grand’mère, qui soutient aussi sa fille, est à la ruelle du lit et paraît être déchirée de la plus vive douleur.

2 ic Tableau. — Arrivée de Basile che% son père.

Le jeune Bazile arrive à la maison de son père et est reçu par sa famille, qui l’accable de caresses. Le jeune Thibaut vient le remercier de lui avoir obtenu sa grâce; il est à la porte, et, d’un air timide qui annonce plus de jalousie que de repentir, il se cache à moitié derrière son père, parce que la vertu offusque toujours les coupables.

22e Tableau. — Thibaut persiste toujours dans son inconduite.

Le jeune Thibaut, après avoir exigé de son père, et de la manière la plus malhonnête, ce qui lui revient du bien de sa mère, se livre à toute la fureur de ses passions, et va perdre le peu d’argent qui lui restait dans un billard, dont il est chassé par des fripons, qui l’assomment à coups de billes. La scène se passe au milieu de la nuit : les voisins y accourent avec des flambeaux, ce qui éclaire cette scène de la manière la plus terrible.

23° Tableau. — Bienfait du prince envers Basile.

Bazile retourne chez le prince au service duquel il est. Il est chargé d’une commission très importante pour les pays étrangers; il s’en acquitte avec la plus grande distinction. Le prince, pour le récompenser, lui fait obtenir à son tour la place de lieutenant-criminel des plus considérables villes de la province. Bazile ayant obtenu cette charge, prend congé de son bienfaiteur, qui paraît très affecté du départ de son protégé. La scène se passe en présence de la princesse et de quelques personnes de sa suite.

24u Tableau. — Crime horrible de Thibaut.

Thibaut se livre avec des femmes de mauvaise vie, chez lesquelles il assassine un jeune homme pour le voler. Il est arrêté, traîné en prison avec ses complices et jeté dans les cachots. Après avoir subi plusieurs

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interrogatoires, Thibaut paraît assis sur la sellette devant Bazile, pour lors lieutenant-criminel de l’endroit. Bazile est pénétré de la plus vive douleur, ne peut résister à la vue d’un de ses anciens camarades, sur lequel il est obligé de prononcer la peine de mort : il détourne les yeux. Deux autres juges sont à ses côtés ; le greffier est assis devant une petite table sur laquelle il écrit, et, à la porte, sont le guichetier, deux soldats et un gros chien. La salle est décorée avec quelques instruments qui servent à la question.

25e Tableau. — Mariage de Basile.

Bazile épouse Manon Bastier. Tendres adieux de Manon à sa mère ; la scène se passe en présence de plusieurs filles du village, de ses amies. Les unes pleurent, les autres rient, et chacun à sa manière exprime la peine ou le plaisir. La mère, debout près du cheval sur lequel sa fille est montée, vêtue en habits d’amazone, lui tient la main et détourne la tête pour cacher les larmes qui la suffoquent; son père semble lui souhaiter toute sorte de bonheur. La fille, dans ce moment, saisit la main de son père pour la baiser. Bazile, à cheval près de son épouse, attend avec impatience la fin de tous ces compliments.

26e Tableau. — Fin tragique de Thibaut, âgé alors de trente ans.

Thibaut est visité dans son cachot par son père et sa grand’mère. Le geôlier reste à la porte : il tient le gros chien par sa chaîne et un trousseau ; de l’autre main, il a un flambeau qui éclaire toute la scène. La grand’mère a le pied sur la dernière marche de l’escalier par lequel on descend dans ce cachot ; elle est courbée par l’âge et par les malheurs. Le père, déjà près de son fils, lui adresse ce discours : « Lève la tête et regarde-moi; vois ton père pour la dernière fois. Le glaive de justice ne frappe point les pères coupables du désordre de leurs enfants. Je t’ai précipité dans l’abîme affreux où je te vois, en ne réprimant pas, dès ton enfance, tes funestes penchants. Tu vas servir d’exemple aux pères inconsidérés, et moi, pour apprendre à la postérité quel fut mon désespoir, c’est à tes yeux que je viens me donner la mort. » Il se frappe et tombe dans les bras de sa mère, qui tombe quelques minutes après. Le geôlier tourne la tête avec effroi, et semble appeler du secours.

GREUZE

DANS LA RÉVOLUTION

eintre de Franklin, de Danton, de Talleyrand, de Bonaparte, ami de Diderot, franc-maçon avec Voltaire dans la fameuse loge des Neuf-Sœurs, Greuze devrait avoir une figure dans la Révolution. Elle existe peut-être ; nous allons la chercher. Pourquoi Greuze, qui a vu de près les aigles de l’Encyclopédie, ne descend-il pas plus souvent dans cette fosse aux lions qu’on appelle la Révolution française? Greuze était cependant préparé à peindre cette nouvelle histoire, lui qui avait déjà peint l’histoire ancienne et montré Rome aux yeux de Paris. Il s’était fait la main avec Lucrèce, avec Caracalla, avec Caton, qui se perce de son épée. Il n’avait pas, comme David, fouillé dans l’histoire romaine pour faire des Romains et du nu ; il avait cherché un homme et une idée. Il tira de Caracalla une morale. Quoiqu’il peignît son tableau sous le règne libertin de Louis XV, il ne l’eût pas fait autrement au temps stoïque de Saint-J ust. Un Saint-J ust même était capable de commander ce tableau à Greuze, à moins qu’il n’eût voulu un sujet de Sparte.

Caracalla résume en lui le type des plus mauvais empereurs romains ; — il résume cet imbécile de Caligula, qui se fait bâtir des temples, envoie sa statue à Jérusalem et l’y fait adorer comme un dieu ; — ce fou de Néron, l’assassin de son précepteur Sénèque, du poète Lucain qui n’aime pas ses vers, du général Corbulon dont il déteste les talents et les vertus, l’assassin de sa tante Domitia, de sa femme Octavie, de sa mère Agrippine; — ce traître Galba, qui, après avoir acheté l’empire aux prétoriens, est massacré par cette milice subalterne et vénale; — Othon, ce lâche qui se tue pour échapper à Vitellius, cet ivrogne qui est massacré chez le portier de son palais, dans la loge des chiens, après

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avoir dit que le corps d’un ennemi mort sent toujours bon; — Vespasien, le bourreau d’un million de Juifs qui parlent de leur religion et de leur patrie, et d’une phalange de philosophes qui parlent de morale et de liberté. Enfin après Domitien, qui se fait appeler divin comme Caligula s’est fait adorer dieu , c’est Caracalla qui devient empereur, après avoir voulu, entre autres crimes, entre autres folies, entre autres horreurs, assassiner son père Septime Sévère : le sujet que choisit Greuze pour tirer une pathétique et pensive morale de l’histoire de tous ces Césars.

Greuze et Prudhon sont nos deux grands peintres moralistes. Prudhon procède plus souvent par Y allégorie, Greuze plus souvent par le genre. Plusieurs fois Greuze employa l’histoire. Ce Septime Sévère, qui reproche à son fils Caracalla d’avoir voulu l’assassiner, ne sembla à l’Académie qu’un tableau de morale. C’est pour cette belle cause que l’Académie de peinture, présidée par le seigneur Boucher, refusa galamment le titre d'histoire au tableau de Greuze, et ne lui décerna que le titre de genre. Selon Boucher et toute l’école académique et mythologique, le tableau d’histoire ne doit pas comporter de morale ; il suffit qu’il y ait de la pompe : le faste, c’est le grand tableau ; le sentiment, c’est le petit tableau. Voilà les statuts de tous les Instituts.

Greuze, le jour de son Septime Sévère , a été plus historien que Boucher ne fut jamais mythologique. Greuze a été aussi mythologique que Boucher, avec sa Nymphe de Diane , sa Jeune Fille à l’autel de l'Amour , son Ariane à Naxos et sa Madame Greuze en vestale.

Pourquoi ne voit-on pas Greuze au Salon de 1789 ? Que fait l’ancien ami de Diderot en dehors du mouvement de Mirabeau ? On ne le voit pas même apporter un portrait du bourgeois Bailly. Cependant l’élan est donné: c’est Mosnier qui peint Bailly, et Deseine qui le sculpte. Cependant Mme Lebrun a cinq portraits, le dauphin et la duchesse d’Orléans, la femme de celui qui sera Philippe- Égalité; on voit à l’Exposition le buste de Necker, par Boizot, les bustes de Rousseau, de Diderot, de Jefferson, 'par Houdon. Mais le pinceau de Greuze est absent. On retrouve seulement d’anciennes œuvres de Greuze dans la salle des gravures : Levasseur a gravé le Testament déchiré , et Cathelin le portrait de Louis le chirurgien. Greuze se laissait graver. Mais où est sa palette? Que fait donc Greuze ?

Depuis longtemps, Greuze faisait Salon chez lui; il n’était plus, pour ainsi dire, de l’Académie ; son nom semblait être placé sur la liste seulement pour mémoire. Très piqué de n’avoir pu être reçu peintre d’histoire, et d’avoir été relégué dans la classe des peintres de genre, il

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s’était retiré dans sa tente, comme Achille. Il boudait depuis vingt ans ; il boudait même Mme Greuze, qui n’était plus Briséis. Le peintre exposait chez lui, dans son atelier; son atelier était aussi couru que le Salon lui-même, et Diderot en était le grand critique. Tel Diderot se posait avec son Encyclopédie, tel Greuze luttait seul contre l’Académie entière. Il disait hautement qu’on ne voit que des enluminures au Salon : c’est dans son atelier qu’on trouve des tableaux. Greuze riait des peintres historiques, qui affectent les pensées sublimes , le dessin grand , le style noble , les accessoires magnifiques. Ce n’est point ce talent faux que veut avoir Greuze : le premier mérite d’un artiste est l’expression des passions ; Greuze possède ce mérite au suprême degré. D’ailleurs, Greuze ne se mêlait en rien des ouvrages de ses confrères ; il ne voulait pas y mêler les siens. Il se ferma volontairement la moitié de la fortune en se fermant la porte académique du Louvre. Pendant ce temps, l’astre de David avait grandi à l’horizon : la mode était devenue romaine; il arriva que la France devint révolutionnaire. C’était l’heure pour Greuze d’être citoyen, lui qui ne voulait plus être académicien. Greuze ne déserta pas l’art, mais à ses côtés il laissa David seul servir l’opinion. C’est le nom de David qui emplit le Salon de 1789, comme Mirabeau emplit toute l’Assemblée nationale.

Le réveil de l’art, dans la pensée de Greuze, ne devait-il pas accompagner le réveil de la nation ? Greuze était de taille comme un autre à souffler dans le clairon civique, ce qui ne l’eût pas empêché de porter coquettement son épée au côté. Son pinceau était encore assez riche et brillant pour lutter avec ses rivaux de l’Académie ; son imagination pouvait tenir tête aux sujets improvisés par ses confrères. S’il n’eût balancé le tribun David, il fût du moins resté le penseur Greuze. A défaut d’histoire grecque ou romaine, dédaigneux d’acteurs exclusivement empereurs, rois ou guerriers, il pouvait aller hardiment dans la foule nouvelle, familière et régénérée. Jadis ne recherchait-il pas cette sorte de peuple aux petits spectacles, aux boulevards, dans les guinguettes, dans les campagnes? On ne lui demanderait pas d’autres personnages et d’autres scènes. Il laisserait le recteur Vien, premier peintre de Sa Majesté, avec son Amour fuyant l’esclavage; il laisserait le recteur Lagrenée l’aîné avec son Alexandre consultant l’oracle d’Apollon ; il laisserait Lagrenée jeune avec Télémaque dans l’île de Calypso; il laisserait Suvée avec Raphaël et Tobie ; il laisserait Vincent avec Zeuxis choisissant pour modèles les éternelles filles de Crotone ; il laisserait le conseiller Vernet faire le Naufrage de Virginie; il laisserait Régnault chez l’Amour et Vénus. Il sourirait même de David, qui s’amuse encore

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à peindre les amours de Paris et d’Hélène. Mais à côté de l’efféminé Paris, David expose le farouche Brutus, premier consul, qui, de retour en sa maison, après avoir condamné ses deux fils unis aux Tarquins, les fait tuer pour l’honneur de la liberté romaine. Et ce tableau républicain, voyez l’étrangeté, est pour le roi! Comme si Louis XVI n’avait pas assez de Mirabeau contre sa cour, il achète à David Brutus pour sa galerie.

On n’avait rien commandé à Greuze, à Greuze, le peintre du dauphin et du duc de Chartres, le peintre et l’hôte du comte d’Angevillers, surintendant des beaux-arts. Au Salon de 1763, Greuze avait exposé le portrait de M. d’Angevillers; ensuite Greuze, académicien, avait reçu son logement aux galeries du Louvre.

La magnificence du nouveau Louvre de 1868 n’est pas faite pour rappeler la hideur du vieux Louvre du temps de Louis XVI et de la Révolution. Les deux corps de bâtiment où sont les musées des Souverains et de Chalcographie, du côté de la grande colonnade de Perrault, et en retour parallèlement à la rue de Rivoli, étaient habités, ainsi que les autres parties du Louvre, par les artistes, à qui on avait fait maçonner intérieurement, quand l’État lui-même ne les faisait pas construire, une suite de cahutes ; ces cahutes tiraient toutes leur jour de la grande cour, et mettaient dans l’obscurité le reste de ces vastes galeries, dont les murs, ainsi que les immenses charpentes de la toiture, étaient à nu. On pénétrait dans cette partie du Louvre par deux escaliers : l’un à gauche, sous le guichet en entrant par la rue du Coq ; l’autre, en hélice, obscur, étroit, détruit également, qui répondait alors à droite en entrant sous le guichet du côté de Saint-Germain-l’Auxerrois. Dans ces « galleries du Louvre, » près de l’hôtel d’Angevillers, se trouvait l’atelier de Greuze.

En 1790, il n’y eut point de Salon de peinture; mais Lebrun, le marchand de tableaux, l’entrepreneur d’expositions artistiques et nationales, le mari de Mmc Vigée-Lebrun, entraîna dans sa salle de la rue de Cléry l’exhibition non officielle, qui semblait attaquer audacieusement l’exposition académique. On ne voit pas Greuze s’opposer à l’exercice de ce petit Salon révolutionnaire, dont les suites allaient bientôt le forcer à chercher un domicile hors des galeries du Louvre.

Au Salon de 1791, Greuze ne figure pas encore dans les peintres de l’Exposition nationale, « où tous les peintres français et étrangers, membres ou non de l’Académie de peinture et de sculpture, sont également admis à déposer leurs ouvrages. » Nous sommes déjà en l’an III de la Liberté ; la Constitution décrétée veut « qu’il n’y ait plus pour

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aucune partie de la nation, ni pour aucun individu, aucun privilège ni exception aux droits communs de tous les Français; il n’y a plus ni jurandes ni corporations de professions, arts et métiers. » Le Louvre est consacré à la réunion des arts et des sciences ; le Louvre entre en république avant la nation. Greuze l’académicien, qui se mêle si peu à la Révolution, ne sera plus l’habitant officiel du Louvre ; il va demeurer près de la porte Saint-Denis, rue Basse, où nous le trouvons en demande de séparation d’avec Mme Greuze.

Un décret de l’Assemblée nationale, du 26 mai 1791, vint d’ailleurs troubler Greuze et les autres académiciens dans leurs retraites du Louvre. L’éternel promoteur Barère fait décider que le palais du Louvre sera <t le monument des arts et l’asile des sciences. » En outre, le Louvre et les Tuileries réunis seront un palais national destiné à l’habitation du roi. C’est sur ces entrefaites que Greuze quitte les galeries et se réfugie à la porte Saint-Denis. Bientôt même on dit la porte Denis : il n’y a plus de saints, il n’y aura plus d’académiciens.

Dans la composition du jury du Salon de 1791, Greuze n’avait pas été appelé. Cependant Greuze était en relation avec M. de Talleyrand, qu’on appelait alors à la Constituante M. Talleyrand-Périgord, et qui fut choisi pour présider la commission de l’Exposition nationale. C’est même à cette époque que Greuze peignit le portrait de M. de Talleyrand, le prêtre révolutionnaire, qui appelait le dix-huitième siècle un très grand siècle, et qui exaltait la période de Montesquieu à Mirabeau. Talleyrand disait une fois à Barère : « Rien de comparable dans aucun temps, ni chez aucun peuple, à l’admirable mouvement qui s’opéra de 1789, année de V Esprit des lois, jusqu’en 1792... 1791, dit-il en se reprenant. » Talleyrand faisait le plus grand éloge de Montesquieu, de Buffon, de Dalembert et de Diderot. Il payait au génie de Voltaire le même tribut que lui paya Malesherbes en pleine Académie française.

Le Talleyrand de Greuze fut fait en grandeur naturelle et jusqu’à la cheville. Le modèle portait des cheveux longs, un gilet blanc à la Robespierre, une culotte courte et des bottes à revers jaunes. Il est assis, le coude appuyé sur le dossier du fauteuil, un fauteuil Voltaire. La main droite est étendue sur le piédestal d’une statue, sans doute quelque buste de Montesquieu. A gauche, une console avec des livres, sans doute toute la littérature et la philosophie du dix-huitième siècle. La physionomie de Talleyrand, dans cette œuvre de Greuze, a été trouvée par ceux qui l’ont vue extraordinairement fine. Greuze était un maître portraitiste; il eût fait le pastel comme Latour. Comme Latour, il avait appris à penser.

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Greuze a peint aussi Danton, un Danton jeune. Le Danton de Greuze n’est pas le foudroyant Danton qui met jusqu’à l’audace en insurrection. C’est bien un tribun, mais c’est encore un avocat. Habit boutonné, cravate blanche, la chevelure roulée avec soin, dans la tradition des Lamoignon et des d’Aguesseau. C’est sans doute déjà le Danton du club des Cordeliers, mais un clubiste encore pacifique qui demande que le duc d’Orléans soit nommé commandant des gardes-françaises. Ce n’est pas le Danton cordelier outré par M. de Chateaubriand et tel que ne l’a pas vu Greuze. « Les scènes des Cordeliers, dit Chateaubriand, étaient dominées et souvent présidées par Danton, Hun à taille de Goth, à nez camus, à narines au vent, à méplats couturés; on parviendrait à peine à former cet homme dans la révolution anglaise en pétrissant ensemble Bradshaw, président de la commission qui jugea Charles Ier; Ireton, le fameux gendre de Cromwel ; Axtel, grand exterminateur en Irlande; Scott, qui voulait qu’on gravât sur sa tombe : « Ci-gît Thomas Scott, qui condamna le feu roi à mort. » Greuze a peint Danton chez lui ; c'est le Danton de la famille et non du club ; non le lion, l’homme, et même l’homme du monde. Le bon Greuze n’aurait su ni voulu peindre le Danton bouillonnant qui s’écrie devant le tribunal révolutionnaire : « Les hommes de ma trempe sont impayables, c’est sur leur front qu’est imprimé, en caractères ineffaçables, le génie de la liberté. »

Quand Danton fut ministre, après le io août 1792, on ne voit pas de trace que Greuze se présente au ministère, quand ce ne serait que pour contempler son modèle devenu un des maîtres de la République. Greuze n’a pas vu sans effroi Danton tonner dans la rue et un arbre de la liberté se dresser devant sa porte.

S’il l’avait voulu, Greuze eût été du salon de Mme Rolland, cette Manon Phlippon d’autrefois qui avait visité l’atelier de Greuze aux galeries du Louvre. En 1777, comme Greuze venait d’achever un tableau célèbre, la Malédiction paternelle, une jeune fille se présenta dans le salon de Greuze; c’était une jolie et spirituelle Parisienne de vingt-un ans, « qui réunissait à une charmante figure une âme céleste, » qui à neuf ans avait emporté Plutarque à la messe, à onze ans lisait le Tasse et le Télémaque, qui étudia ensuite à travers Pascal, Descartes, Diodore de Sicile, Bossuet, Montesquieu, Don Quichotte, les Pères du désert, le Système de la nature , de d’Holbach, Candide et les poésies de Voltaire, qui se repaissait à dix-sept ans de la Nouvelle Héloïse, et qui à dix-neuf ans venait de composer un Traité sur l'amour , où elle philosophait ainsi avec son cœur et sa beauté : « L’amour est une source de malheurs; c’est donc au principe que j’ai adopté, à la froide indiffé-

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rence, qu’il faut se vouer pour jamais. Hélas! en souhaitant de ne pas le sentir, je n’ose l’espérer, et je borne mes prétentions à ne pas lui céder. » Cette érudite et séduisante héroïne n’était autre que Mlle Manon Phlippon, demeurant quai des Lunettes, et par conséquent voisine des galeries du Louvre et voisine de Greuze. Un beau matin, elle franchit le Pont Neuf pour aller voir la fameuse Malédiction paternelle et pour causer avec Greuze, qu’elle connaissait par la lecture de Diderot. Celle qui devait être Mme Rolland a laissé une lettre charmante, adressée à Sophie Canet, sur sa visite au salon de Greuze. Quinze ans plus tard, en 1792, il est étonnant qu’on ne voie pas Greuze passer plus souvent dans le salon de Mme Rolland. Il y avait là de beaux portraits pour le pinceau de Greuze, les Girondins et l’Égérie des Girondins. Le peintre Greuze eût sans doute tout obtenu du ministre Rolland, mais Greuze ne voulait pas se mêler à la révolution face à face. Il ne pouvait plus peindre Mme Greuze en vestale, mais il ne voulut pas peindre Théroigne de Méricourt en déesse de la Liberté.

Comment s’imagine-t-on la figure de Greuze dans l’art de 1793? L’Académie a vécu. David a renversé cette autre Bastille et il lui a envoyé ce défi avec cette signature : « Je fus autrefois de l’Académie. David, membre de la Convention. » David alors a fait son plan de république artiste, comme Saint-Just son plan de république sociale. Il ne veut pas de douze professeurs par an qui apprennent douze mêmes fois l’art à l’élève. Il rejette « l’esprit de l’animal qu’on nomme académicien. » L’Académie de peinture et de sculpture est remplacée par la Commune des Arts. Le lendemain de ce grand jour, 8 août 1793, Greuze se trouve n’étre plus rien, pas même académicien.

Greuze devait être content, il n’y avait plus d’Académie; mais je me demande ce qu’aurait pu faire Greuze dans la nouvelle Société populaire et républicaine des Arts. Vous vous souvenez que Saint-Just, dans ses Institutions républicaines, ne veut pas qu’un jeune citoyen endossât le costume des arts avant que de savoir nager et de franchir un fleuve. Voici comment le président de la Société des Arts, agissant sous l’inspiration de David, entend la profession d’un citoyen artiste : — As-tu signé quelque pétition ou fait quelques écrits anticiviques? — As-tu été membre d’aucun club proscrit par l’opinion publique? — As-tu accepté la Constitution décrétée par l’Assemblée nationale? Greuze continuait à se promener dans Paris en habit d’autrefois et l’épée au côté.

David ne regardait pas du côté de Greuze. En proposant le jury du Salon de 1793, ou plutôt du « concours des prix de sculpture, peinture, architecture, de l'an II, » David le tout-puissant propose une étrange

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mêlée de jurés; des peintres et des sculpteurs, naturellement, mais avec une compagnie de savants, d’acteurs, d'hommes de lettres, un bataillon de commissaires de l’armée révolutionnaire, un banc de substituts et de médecins, une macédoine de cultivateurs et de jardiniers, et même un tabouret de cordonniers. Peut-être le cordonnier Huzard eût-il dit à Greuze : « Ne sutor ultra crepidam!

Greuze d’ailleurs, à cette époque, colloquait avec un autre tribunal et était plongé dans l’insurrection la plus intestine avec sa femme. Le procès en séparation durait depuis 1791.

Enfin le divorce fut prononcé le 4 août 1793 : Jean-Baptiste Greuze demeurant rue Basse, porte Saint-Denis; Anne-Gabrielle Babuty, rue de l’Echelle. Greuze avait soixante-huit ans; l’ancienne belle Gabrielle, soixante et un ans.

M,ne Greuze avait donc émigré depuis plusieurs années du domicile conjugal. Pour un peu, Greuze eût émigré de Paris, après avoir émigré du Louvre. Cependant il finit par rentrer au Louvre, à mesure que les émigrés rentraient en France. Après le 9 thermidor, un grand nombre de fuyards, Talleyrand en tête, revinrent à Paris. Dès le mois de fructidor an III , on revoit Talleyrand. En nivôse an IV, on échange Madame, fille de Louis XVI, contre les membres de la Convention livrés à l’Autriche par Dumouriez; le général Hoche avait presque pacifié la Vendée, et Napoléon ouvrait sa prodigieuse campagne d’Italie. Greuze et Napoléon s’étaient perdus de vue; car Greuze est l’auteur d’un portrait de Bonaparte dans sa jeunesse. Après la mort de Caroline Greuze, en 1842, à la vente de sa collection de tableaux et de dessins, on a trouvé un Bonaparte de la main de Greuze. « L’habit et le gilet sont à l’état d’esquisse; mais la tête est terminée, et du plus grand caractère, » selon l’opinion de M. Théophile Thoré, qui a vu ce Bonaparte dans la chambre même de Mllc Greuze *.

De 1791 à 1794, Greuze ne s’occupa guère que de son ménage et de ses déménagements. En allant du Louvre à la porte Saint-Denis, il passa à côté de la Convention sans la voir. Quand vint le Directoire, qui exécuta l’organisation de l’Institut créé par la Convention nationale, Greuze fut insulté par l’oubli de ses contemporains, en n’étant pas

* Cette peinture de Bonaparte par Greuze, absolument intacte, n’avait pas été vernie. Sa hauteur est de 56 centimètres, sa largeur de 46 centimètres.

Le Talleyrand est d’une hauteur de 70 centimètres et d’une largeur de 40 centimètres.

Le Danton est un cadre d’une hauteur de 60 centimètres sur 35 centimètres de largeur. Il fait partie d’une unique collection de Portraits historiques de la Révolution.

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appelé dans un des fauteuils académiques de la classe des Beaux-Arts. La section de peinture fut composée de David, Van-Spaëndonck, Vien, Vincent, Régnault, Taunay. Greuze n’avait été l’homme d’aucune section, ni d’aucune antichambre.

Greuze brille par son absence dans la liste des Artistes et des Écrivains auxquels le Directoire alloue des pensions. Dans ce catalogue d’indigences, je vois les noms les plus riches, et je ne vois pas Greuze *.

Je ne retrouve guère le nom de Greuze, sous le Directoire, que dans une vente de cabinet d’amateur : la vente Basan. C’est en 1 798 ; on vend là l’œuvre gravé de Greuze, — 120 pièces contenues dans deux volumes in-folio, — 220 francs. La plupart de ces pièces étaient avant la lettre, et plusieurs avec les eaux-fortes. C’est le fils Basan qui se rend l’acquéreur; il ne veut pas se dessaisir de ce précieux et charmant héritage : l’œuvre gravé de Greuze jusqu’à la Révolution.

La Révolution finie, du moins le Consulat commencé, je ne sais pourquoi on voit nous revenir Greuze. C’est au Salon de 1800, à l’exposition du Musée Central des Arts, ouvert le i5 fructidor an IX, que le vieux Greuze reparaît avec cinq nouveaux tableaux : Le Repentir de sainte Marie Égyptienne dans le désert ; — un Cultivateur remettant la charrue à son fils, en présence de sa famille; — un Enfant; — un portrait d’Homme; — un portrait de Vieillard. Le domicile de Greuze, dans le livret, n’est pas indiqué. Greuze avait sans doute quitté tout à fait la rue Basse-Saint-Denis, là où il s’était séparé de sa femme, et probablement il s’est réintégré aux galeries du Louvre, où il achèvera sa vie [qui n’est plus qu’une amertume, et sa vieillesse qui n'est plus qu’une douleur.

Oui, sa gloire n’est plus qu’une ironie, et sa fortune une misère. Greuze, le 21 pluviôse an XI (10 février 1801), écrit au ministre de l’intérieur cette fameuse et mélancolique épître : « J’ai soixante-quinze « ans, pas un seul ouvrage de commande; de ma vie je n’ai eu un « moment aussi pénible à passer. Vous aurez égard à mes peines le plus

* Lisez \c Moniteur àn 8 septembre 179 ». Houdon et Pajou sont secourus de 3, 000 livres. Un autre sculpteur, Julien, et le peintre Peyron, pour une même somme de 3,ooo livres. Idem pour De Wailly, l’architecte. Ibidem pour Fontanes, l’homme de lettres. — Clodion n’a que 2,000 livres, ainsi que Hubert, le graveur en taille-douce, et la citoyenne Guyard, peintre, cette Mmo Guyard, ci-devant académicienne, qui fit les portraits de Robespierre et de Talleyrand au Salon de 1791. — Qui vois-je encore à 2,000 livres? Laromiguière le philosophe, Monsigny le musicien, Picard l’auteur dramatique. Et à i,5oo francs, des peintres et des graveurs : Castex, Hcnriquel, Lambert, Marchais, Meissier, Montjoie, Viel, Restout. Et pas un assignat pour Greuze.

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« tôt possible, car il y a urgence... » C’est à peu près la même lettre que le vieux Titien adressait au roi Philippe IL

Les rivaux, les amis, même les élèves de Greuze, avaient plus de bonheur que lui. A ce Salon de l’an IX, je vois triomphants Gros, Vien fils, Lagrenée fils, Dumont, Prudhon, M"0 Meyer. Ils ont tous des succès; ce n'est pas étonnant : Gros peint le général Bonaparte à Arcole ; Lejeune peint la bataille de Marengo ; Taunay peint Bonaparte en Italie et le Passage des Alpes; Dumont, le dernier ami de Greuze avec Berthélemy, fait la miniature de Daru, secrétaire général de la guerre; Callet fait une allégorie du 18 Brumaire; Prudhon, une allégorie de la Paix : Bonaparte au milieu de la Victoire et de la Paix, suivi des Muses, des Arts, des Sciences, et même des Jeux et des Ris. — Greuze, lui, se tient à l’écart de toutes ces Batailles, de toutes ces Victoires, de toutes ces Paix, de toutes ces Apothéoses. Il semble ne pas se souvenir qu’il a fait, avant Gros, le portrait du général Bonaparte. Le consul Bonaparte semble ne pas s’en souvenir non plus.

Comment se fait-il que Napoléon, en créant l’ordre de la Légion d’honneur, le 19 mai 1802, n’ait pas décoré son ancien peintre Greuze, — alors que Vien, par exemple, qui n’avait pas fait le portrait de Bonaparte, fut tout à coup nommé commandant? (Alors on ne disait pas commandeur.)

Au Salon de l’an X, — ce même Salon qui vit surgir Ingres avec un portrait de femme, — point de Greuzes. Cependant c’est l’heure où Gérard, Girodet, Isabey, tant d’autres, fouillent inépuisablement dans les conquêtes de Bonaparte et dans les Hommages au Premier Consul, aux Tuileries et à la Malmaison. Greuze attend toujours le bon plaisir du ministre de l’intérieur, et n’a toujours pas de commande particulière. Il est bientôt octogénaire, et il voudrait encore travailler. Sa bourse est ruinée, mais il sait que sa main ne l’est pas.

Enfin, à l’exposition de l’an XII, au Salon Napoléon, le vieux et infatigable Jean- Baptiste Greuze apporte noblement cinq tableaux : Un nouveau repentir de sainte Marie l’Égyptienne; — Ariane dans l’île de Naxos ; — deux têtes de Jeunes filles; — la Timidité, la Gaîté ; — un portrait de Femme; — enfin un dernier portrait, qui est le sien, le portrait de Greuze. C’est le chant du cygne. Greuze finit sa vie par son portrait.

Il ne salue ni Napoléon Bonaparte qui devient empereur, ni le Directoire qu’il n’a guère aimé , ni la Révolution qu’il n’a pas servie.

Tout en rentrant dans la mythologie par Ariane, il remonte à son

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IOI

heureux art d’autrefois par les deux têtes charmantes de la Timidité et de la Gaîté. Sans se rappeler peut-être qu'il s’est peint dans toute sa gloire au Salon de 1763, il prend une nouvelle toile, quarante ans après, et il y dessine sa figure vieillie, souffrante et fière. Il se regarde un instant lui-même, et il expire.

Selon son acte de décès, ce fut le vendredi 21 mars i8o5, à dix heures et demie du matin, qu’il partit pour le monde de l’Immortalité.

Le 21 mars, c’était alors le Ier germinal, mais c’était toujours le premier jour du printemps.

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