‹ Greuze, sa vie et son œuvreChapitre 36 sur 45 · CHARLES COLIGNY · texte numérisé non relu

CHARLES COLIGNY

MUSÉE GREUZE

ournus semble le musée vivant de Greuse. Dans ses rues animées, où l’ombre et le soleil s’accentuent comme dans les villes d’Italie, où les femmes et les filles vivent devant la fenêtre ou sur le pas des portes, on retrouve ces charmantes figures, tout à la fois ingénues et malicieuses, imprégnées de candeur et de volupté, qui apparaissent dans l’œuvre harmonieuse du peintre de la Belle Pleureuse. Elles sont toutes là, ces accordées de village qui ont lu la Bible, .mais qui ont déjà entr’ouvert le roman de l’amour ; toutes ces Agnès qui vont à la fontaine et qui reviendront étonnées d’avoir cassé leur cruche sans y avoir presque songé; toutes ces Filles à l’oiseau, qui ne savent pas bien que l’oiseau qui s’est envolé, c’est leur rêve qui court les nues ; toutes ces curieuses qui cherchent par delà les rives de la Saône et font naufrage dans la traversée. On s’imagine aisément que ces figures de Greuze sont des têtes idéales ; elles sont toutes vraies, parce que toutes sont empreintes de ce sentiment de la nature que le peintre avait saisi dans sa jeunesse, la jeunesse qui fait la préface du poète, qui broie par avance les couleurs du peintre.

Tournus est une cité bourguignonne qui a déjà le gai caractère des villes du Midi. Le voyageur, l’artiste, l’archéologue, l’historien, y passent avec fruit toute une journée. Ils y trouvent aujourd’hui la statue de Greuze et le musée de Greuze, une bibliothèque, la célèbre église de Saint-Philibert, d’autres monuments dignes d’études.

Quand le sang des martyrs eut porté sa moisson sur le tombeau de Valérien, on bâtit une église; plus tard se constitua, sur le terrain où s’élevait autrefois l’autel sanglant des druides, une abbaye, un centre nouveau d’autorité ecclésiastique. Le grand courant des invasions tra versa pendant plusieurs siècles le domaine des moines de Tournus. Les

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Sarrasins et les Hongrois y apportèrent les uns le pillage, les autres l’incendie.

Les moines dépossédés rentrèrent pourtant dans l’abbaye longtemps déserte. A partir de ce moment (949), la guerre civile remplaça l’invasion étrangère. Les abbés ne valaient pas mieux pour les bourgeois de Bourgogne que les Avares et les Maggyars. « Ils surpassoient les bornes de ce qui leur estoit loysible, » dit un ancien chroniqueur; « aussi, en 1 396, les pennonceaux furent mis sur les portes de la ville de Tournus, en signe que Charles sixième, lors roy de France, prenoit les habitants d’icelle en sa protection et sauvegarde, afin que l’abbé de Tournus cessast de les fouler et de les opprimer. »

Les pennonceaux de Charles VI ne furent pas une sauvegarde pour les descendants des Eduins : Armagnacs, Bourguignons, catholiques, huguenots, y plantèrent tour à tour leur bannière sanglante. Enfin, quand le roi de Navarre devint roi de France par la grâce de son épée et du baptême, il y eut une dernière lutte. Les abbés de Tournus soutinrent jusqu’à extinction de forces la cause antinationale de la Ligue. Les bourgeois tenaient pour Henri, c’est-à-dire pour la cause de la France. Aussi, une fois vainqueurs, eurent-ils, quoique un peu tard, la revanche de leur longue angoisse. En 1625, au plus beau moment du règne de Richelieu, la domination tyrannique des abbés de Tournus fut supprimée. A cette heure, le palais des abbés suzerains voit remuer autour des métiers le peuple d’une manufacture ; l’église dédiée à Valérien, le premier martyr de Tournus, devint une écurie, pendant que la tombe en pierre de saint Valérien devenait une auge à vaches.

Tournus garde pourtant un monument glorieux de son passé. Saint- Philibert, autrefois l’église abbatiale, a échappé à la honte de ces transformations.

Fondée au neuvième siècle, réparée et embellie au dixième, agrandie au treizième, au quatorzième et au quinzième, enlaidie en 1720 d’un portail corinthien, témoignage du goût archiclassique du cardinal de Fleury, elle a été, de 1845 à i85o, restituée à son style primitif par les soins intelligents de M. Questel, un savant architecte ami des ruines ; en même temps, les cryptes de Saint-Valérien, dès longtemps profanées, ont rouvert au culte leurs voûtes renouvelées.

L’écrivain qui a porté dans tous les sujets la couleur du peintre et la précision du sculpteur, M. Mérimée, a peint à la plume Saint-Philibert; mais ce qui attire le voyageur à Tournus, ce n’est pas toujours Saint- Philibert; c’est encore moins l’Hôtel-de-Ville, de l’école de Soufflot ; ce n’est pas la colonne milliaire qui lui fait face. Les raffineries, les

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filatures, les tanneries, n’ont d’intérêt que pour les statisticiens du commerce. Mais une maison fort simple provoque incessamment la curiosité des touristes : c’est la maison de Greuze.

On s’arrête et on s’en va rêvant.

On regarde autour de soi les murailles peintes, blanches, roses et grises, les toits dont les tuiles rouges s’empourprent au soleil, les rosiers et les ceps qui semblent inviter le passant à demander l’hospitalité dans les maisons riantes de la joyeuse Bourgogne. On arrive sur les bords de la Saône, et on contemple ce vaste paysage où s’est égarée la jeune imagination de Greuze.

La maison où il est né n’est pas grande : un rez-de-chaussée et deux étages avec trois fenêtres de façade. Trois familles habitent là les unes chez les autres. Aucun souvenir de Greuze. Sans doute le père avait la maison tout entière pour lui et les siens ; sans doute la chambre de Greuze était au second étage, mais les murs ont été tant de fois blanchis, que les croquis du gamin de génie ont disparu tout à fait.

Et pourtant les souvenirs de Greuze sont très vivants par la tradition. Le peintre a encore là bien des cousins et des cousines. Les deux mille tailleurs de pierre de ce chantier babylonien vous diront tous quelque trait ignoré de sa vie. On se rappelle qu’en 1798 il revint à Tournus avec sa fille, vieux déjà, mais vert encore. Bon pied, bon œil, peignant de sa meilleure palette ; air de grand seigneur, mais affable ; pauvre, mais cachant sa misère par des générosités d’artiste. Il semblait se reposer dans son pays de toutes les tempêtes conjugales.

Le musée Greuze a été ouvert le jour de l’inauguration de sa statue. Il ne renferme encore que peu de tableaux et de dessins, un grand nombre de gravures de Greuze, quelques-unes avec sa signature. Il occupe la grande salle de l’ Hôtel-de-Ville avec la bibliothèque; les livres ne nuisent pas aux tableaux, au contraire, ce sont de bons voisins qui semblent se donner l’un à l’autre plus de lumière.

Dans le vestibule on salue en passant un très beau buste en marbre de Greuze, par Simian, un sculpteur tournusien qui annonçait un artiste d’un rare talent, mais qui est allé à Londres créer une fabrique de faïences peintes. Bernard de Palissy l’a emporté sur Michel-Ange, parce qu’il a promis la fortune.

En entrant dans le Musée, le regard tombe avec admiration et avec regret sur le Discobole , de Jean-Baptiste Deschamps; peu de jeunes sculpteurs, parmi les meilleurs, seraient dignes de signer une œuvre où dominent la forme et le sentiment. Le Musée s’enrichira bientôt de toutes les ébauches de ce jeune mort qui survivra.

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Il y a trois portraits peints de Greuze; le plus jeune le représente vers la quarantaine, à cette belle époque du Salon de 1765 où il exposait ses plus belles choses.

La figure est un peu molle; c’est une peinture agréable dans le ton du portrait de Wille, aujourd’hui au Musée, mais qui n'accuse pas le même relief, comme si les années n’en eussent pas encore marqué le caractère.

Les deux autres portraits de Greuze le représentent à ses derniers jours ; l’un d’eux est une répétition du portrait du Louvre avec quelques changements ; l’autre est une copie moderne faite avec tout l’esprit du maître.

Greuze aimait Rubens ; comme lui, il cherchait à peindre du premier coup pour garder la virginité des tons. Est-ce pour cela que nous trouvons ces trois Grâces de Rubens peintes sur cuivre soulevant un panier de fleurs? Une vieille inscription de ce charmant petit tableau l’attribue à Rubens pour les figures et à Breughel pour les accessoires et pour les fleurs. C’est une très jolie chose, qui a un bon air de musée, mais les Tournusiens préféreront toujours les figures sentimentales de leur peintre à ces Grâces un peu brutales et un peu charnues.

Qui donc a dit que Greuze n’avait peint qu’un tableau d’histoire? Voici l’esquisse d’une Lucrèce qui indique la pensée d’un maître dans l’effet de la scène. Remarquons en passant que Greuze cherche toujours à philosopher et à moraliser ; il est curieux d’étudier ici Greuze dans un genre où il n’est pas connu, où il est méconnu. Sa Lucrèce est une belle figure, bien jetée; la suivante est pour ainsi dire la marque de Greuze, tant elle a la figure de ses créations habituelles.

Ces enfants qui jouent avec des chiens sont attribués à Prudhon ; ont-ils tout l’éclat et toute la morbidesse du maître? Question difficile à résoudre, quoique la toile et les craquelures indiquent déjà l’atelier et la palette de Prudhon. Et qui donc les aurait faits, si ce n’était Prudhon lui-même, peintre variable, non dans sa manière, mais dans sa beauté ?

Cette petite fille prise à l’âge où les filles sont encore presque des garçons, passe pour être une des filles de Greuze. A-t-elle été peinte par lui, ou n’est-ce qu’une copie faite plus tard par Anna Greuze ellemême? C’est le ton général du maître, mais la touche semble un peu molle. Il est vrai que Greuze est comme Prudhon, il se ressemble toujours et ne se ressemble jamais.

Voici un dessin magistral du maître : il est signé et il a bien fait de le signer ; c’est le Lion d’Androclès. Le lion n’est pas visible, mais la femme est là avec tout son effroi et toute sa douleur ; le mouvement est très beau, la figure a encore trop du charme de Greuze pour exprimer

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la douleur romaine ; la draperie est largement indiquée. Greuze pouvait faire de grandes machines comme Restout et quelques autres maîtres du dix-huitième siècle, avec qui il a des affinités.

Par exemple, dans son tableau de Saint Fiacre , à l’église Sainte-Madeleine, on l’attribuerait volontiers à Restout; c’est le meme effet, la même expression, la même couleur.

Quoique Greuze fût avant tout un peintre original, il a aussi quelques airs de famille avec Santerre, cet autre voluptueux de la Régence, qui, comme Greuze, vivait loin de l’Académie et dédaignait la peinture officielle. La Cruche cassée n’est-elle pas un peu cousine de la Suzanne au bain ? C’est le même sentiment, c’est le même charme, c’est presque la même palette.

On passerait toute une journée devant ces gravures de Greuze, les cruches cassées, les oiseaux morts ou envolés, les bonnes et mauvaises mères, les malédictions, les bénédictions, qui sont, comme je l’ai dit ailleurs, les cent tableaux de sa Comédie humaine. Qui donc faisait les légendes ? Voici Y Heureux ménage, le plus beau bouquet d’enfants qu’on ait jamais peint autour d’une mère au sein nu; c’est une merveille ; le légendiste s’écrie :

L’Américain le plus sauvage,

Après un combat plein d'horreurs,

Attendri, verserait des pleurs En considérant cette image ;

Mais dans nos pays policés,

Les sentiments de la nature,

Dès longtemps du cœur éclipsés,

N’existent guères qu’en peinture.

Est-ce Diderot qui a fait ces huit vers sur le Père de famille?

Le silence, l’attention Que portent mère, fils et fille A la naïve instruction De ce bon père de famille,

Devraient bien apprendre aux docteurs Que les leçons de l’innocence Ont plus de pouvoir sur les cœurs Que toute leur vaine éloquence.

Dans X Accordée de village , le marié, prenant la bourse, dit à son beau-père :

Je sais que la meilleure dot Sont les vertus de sa famille.

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Dans le Gâteau des Rois, on met en parallèle la gaîté des bonnes gens et l’ennui des grands seigneurs ; les bonnes gens croient à leur royauté d’un jour, les grands seigneurs n’y croient jamais.

Dans la Sœur de charité :

De ce tableau touchant comme j’aime l’auteur !

Tous ses ouvrages sont l’école des vertus,

L’esprit de la nature.

L’image de son âme et celle de son cœur.

Dans la Belle-Mère , la légende est en prose : « Oui, elle lui donne du pain, mais elle lui brise les dents avec le pain qu’elle lui donne. » Et comme symbole, sous la gravure, le graveur représente une poule avec cette devise : a Elle les couve quoique ce ne soient pas ses enfants. »

Admirable tableau, celui-là; la grand’mère est un chef-d’œuvre; toutes les figures expriment fortement l'action.

L’ Heureuse mère , quel autre chef-d’œuvre! Montrez-moi un flamand qui ait plus de charme et plus d’effet !

Voici quelques gravures de Charpentier qui sont des fac-similé des dessins mêmes de Greuze, comme les Préjugés de l'enfance et le Fermier brûlé. Excellente indication de la manière du peintre. Tous les types italiens, depuis la grande dame jusqu’à la savoyarde, prouvent que Greuze a beaucoup travaillé, quoique amoureux, pendant son séjour en Italie, une année à peine.

Il y a une douzaine de dessins, têtes d’expression, académies, achetés à la vente Falconnet. On y remarque de belles choses. Il y a aussi quelques copies des dessins de Greuze.

En un mot, c’est déjà à bon titre le musée Greuze. Peu à peu ce musée s’enrichira comme tous les musées, par des acquisitions et surtout par des donations. Nous souhaitons pour la ville de Tournus de devenir aussi riche en Greuze que Saint-Quentin en La Tour.

L’Empereur a donné un joli tableau au musée Greuze : c’est un Homère très remarqué au Salon de 1866.

Depuis le commencement du monde, les poètes et les peintres ont presque tous fini dans la misère, même la plus grande. Ce spectacle d’Homère et de Greuze, presque mendiants tous les deux sous leurs cheveux blancs ; — de Simian qui quitte l’art pour l’industrie; — de Deschamps qui meurt la veille de sa renommée, — n’encouragera pas les jeunes dessinateurs de Tournus à tenter la gloire périlleuse du grand art. Pour s’engager dans cette armée toujours décimée, combien de soldats pour faire un capitaine, combien de capitaines pour faire un maréchal de

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France, et combien de fois le maréchal de France meurt de chagrin pour avoir perdu ses dernières batailles ! Mais les exemples n’y font rien, chacun suit sa destinée, et l’artiste le plus malheureux accepte avec vaillance comme un sacrifice dû à l’art les heures de chagrin et de pauvreté. Sigalon, qui vécut longtemps avec quinze sous par jour, qui était obligé de peindre, agenouillé, son chef-d’œuvre, parce que son atelier était trop bas pour sa toile, disait en copiant à Rome le Jugement dernier : « O Michel-Ange! j’ai souffert toutes les misères pour savoir te comprendre ! aujourd’hui je t’admire; je n’ai pas payé trop cher d’être un des tiens! »

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