‹ Greuze, sa vie et son œuvreChapitre 37 sur 45 · AR— H — YE · texte numérisé non relu

AR— H — YE

LA STATUE DE GREUZE

n 1800, cinq ans avant sa mort, le peintre Greuze écrivait au ministre des beaux-arts la lettre suivante :

« Le tableau que je fais pour le gouvernement est à moitié fini. La situation dans laquelle je me trouve me force à vous prier de donner des ordres pour que je touche encore un à-compte pour que je puisse le terminer. J’ai eu l’honneur de vous faire part de tous mes malheurs; j’ai tuut perdu, or le talent et le courage. J’ai soixante-quinze ans, pas un seul ouvrage de commande. De ma vie je n’ai eu un moment aussi pénible à passer. Vous avez le cœur bon, je me flatte que vous aurez égard à mes peines le plutôt possible, car il y a urgence. Salut et respect. » — Greuze n’avait jamais été gâté.

Déjà, trente-cinq ans auparavant, en 1765, Diderot, dans une note de son Salon, dressait une note ironique des grâces dont l’artiste avait été l’objet jusque-là. « Lorsque le talent de ce peintre fut connu, écrivait le philosophe, on lui permit de faire un voyage à Rome à ses dépens, et lorsqu’il eut mangé le peu d’argent qu’il avait amassé pour le voyage, on lui permit de revenir à Paris avant d’en avoir pu tirer le fruit qu’il en espérait. Depuis son retour, on lui a permis de faire les plus beaux tableaux et de les vendre le moins mal qu’il pouvait. Lors du succès de son tableau du Paralytique au dernier Salon, on lui permit de le faire porter à Versailles pour être montré au roi et à la famille royale, et de dépenser une vingtaine d’écus pour ce voyage. Depuis , n’ayant pu trouver d’acheteur pour ce tableau, qui lui a coûté deux cents louis en études, on vient de lui permettre de le vendre à l’Académie impériale des arts à Pétersbourg , afin de porter la réputation du peintre aux dernières limites de l’Europe ; — la suite des grâces accordées à M. Greuze pour le Salon prochain. » Un siècle plus tard on payait, à la vente Pourtalès, une demi-figure, l Innocence, plus de cent mille francs.

Avec la masse d’or qui a servi à faire passer de mains en mains les œuvres du vieillard mort dans la misère en i8o5, on aurait pu aujour-

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d’hui former le piédestal de la statue que lui élevait, il y a quelques jours, sa ville natale, Tournus en Bourgogne. Une statue à Greuze, à ce Greuze que l’Académie royale de peinture reléguait dédaigneusement parmi les peintres de genre : en ce temps de statuomanie, en ce temps où l’on a rendu un tel hommage, et qui devait être si exceptionnel, au grammairien Lhomond, une statue à Greuze, n’est-ce point tout simplement une satisfaction donnée à la vanité de clocher? Eh bien, non ! Tournus pour Greuze, comme tout à l’heure Valenciennes pour Watteau , vient d’acquitter une dette nationale. Après cinquante ans d’oubli, de dédain, nos maîtres français du dix-huitième siècle ont repris, et ils garderont désormais leur place aux premiers rangs dans l’histoire de notre art. C’est que leurs œuvres sont formées du plus pur rayon de l’esprit français, c’est que nos petits maîtres (on dit aussi les « petits maîtres du Nord ») sont plus et mieux que des peintres, des voyants 5 ils ont les dons si précieux de leur race : l’intelligence, la clarté, la variété, l’enjouement. En outre, ils ont su être sincères, sinon toujours vrais, et sans pédantisme faire une prodigieuse dépense de talent.

Avant eux, quels sont les maîtres vraiment français? Au seizième siècle, la tradition flamande essaie de se franciser avec les Clouet; avec les frères Le Nain apparaît nettement la première lueur d’un art national qui ne devait rien à la triple tradition de l’antiquité, du moyen âge ou de la renaissance. Sauf ces exceptions restées si obscures, l'Ecole se fait tout italienne, florentine. Au dix-septième siècle, Le Sueur seul est Français, et dans une expression restreinte de son art, dans sa Vie de saint Bruno ; tout le reste de son œuvre est romain, romain comme l’œuvre entier de Poussin, dont le génie s’épuise à effacer en lui toute trace de sa nationalité. Si l’empreinte française résiste aux efforts du philosophe des Andelys, c’est à son insu et comme malgré lui. Les grandes renommées du dix-septième siècle après Poussin : Le Brun, Mignard, Jouvenet, se perdent dans l’imitation emphatique, dans la convention lourde et pompeuse où aboutit le mouvement si original et si grand de la renaissance en Italie.

De ces mains habiles et solennellement ennuyeuses, l’art tombe tout à coup aux mains de Watteau, Boucher, Fragonard, Chardin, Prudhon, Greuze, etc. Ils se succèdent l’un à l’autre, se partagent le siècle, et, en dépit des Lagrenée, qui conservent la tradition immobilisée, glacée, ce sont eux, ces petits maîtres, qui fondent l’école française et font la gloire de leur époque.

Ils ont eu un double mérite ; comme artistes, ils sont revenus à l’étude directe des beautés naturelles saisies dans la pleine lumière du soleil

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au point de vue de la conception, ils ont renoncé à la mythomanie du grand siècle ; ils ont relégué au magasin d'accessoires toute la friperie mythologique, tous les mannequins héroïques qui faisaient prendre d’habiles ouvriers en marqueterie pittoresque pour des peintres. Tant de fantaisie, d’éclat, d’imprévu, tant de songes ailés, sous la brosse de Watteau ; tant de grâce chez Boucher, chez Fragonard ; tant de finesse et d'esprit chez les Saint- Aubin, chez les vignettistes ; tant de volupté chez Clodion ; tant de vérité, de pénétration chez La Tour; tant de science enfin et tant d’honnêteté, de force, presque de grandeur sous une apparente simplicité dans le talent de Chardin ne purent sauver l’École française. Elle abusa de la liberté conquise jusqu’à la licence, et la main brutale du plus froid des maîtres éteignit le soleil dans les ateliers, éteignit toute vie, tout rayon, toute vérité, toute passion en peinture, et par extension dans tous les arts. Tout ce qui exige du goût, jusqu’au mobilier, jusqu’à la mode, devint pétrifiant d’ennui sous l’influence de David. Et cependant la seule page digne d’un maître, dans l’œuvre de David, son Marat assassiné , ignoble héros d’une belle peinture, aurait dû suffire à convertir l’artiste à la seule théorie vraie en fait d'art, à la passion. — Sans prétendre retracer avec quelque détail les diverses périodes, les crises que l’art français a subies depuis David jusqu’à nos jours, nous pouvons dire que le romantisme fut une réaction, une tentative d’affranchissement légitime, courageusement poursuivie dans ses conséquences et développée par quelques peintres , dans le trouble, il est vrai, et dans la confusion. Ce qui s’est pleinement dégagé des efforts de nos artistes en ce siècle, c’est une incontestable habileté d’exécution ; l’instrument est donc tout prêt; les entraves sont brisées ; ce qui manque à nos peintres pour profiter de leur talent acquis , c’est une foi, une volonté, une passion. Et c’est là ce qu’avaient les artistes du dix-huitième siècle. Ils croyaient au plaisir; ils voulaient le traduire et, sous toutes les faces, le représenter; ils avaient une passion, celle de la grâce élégante, de tout ce qui est aimable, charmant, de tout ce qui sied, fait ressortir et encadre les séductions de la forme. Un peuple artiste peut sans doute avoir une passion plus noble; celle-ci suffit cependant à créer tout un art.

Dans ce concert de volupté, Greuze pourtant donne une note nouvelle. Il dit par les moyens de l’art, comme Diderot au théâtre, les drames de la vie domestique, et par là il donne un démenti formel à ses juges de l’Académie, il devient à sa façon un peintre d’histoire, tout au moins un peintre que l’histoire est forcée d’interroger. M. Arsène Houssaye, dans le discours très élégant, abondant en faits, en aperçus ingénieux et

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délicats qu'il prononçait l’autre jour à Tournus, a bien marqué la nuance que nous indiquons.

« L’Académie avait raison, disait l’orateur, Greuze n’était pas un peintre d’histoire. Il n’avait pas soulevé le suaire de la divine antiquité ; il n’avait pas ouvert sa fenêtre sur les ruines éloquentes du Parthénon et sur les peintures de Pompéia ; il ne comprenait ni les dieux ni les héros ; il n’avait ni le grand style, ni le fier coloris, ni les épiques accessoires; mais il savait trouver merveilleusement l’expression des passions intimes. Le drame de Diderot et la comédie de Sedaine, voilà son domaine ; c’est là qu’il est, tout à son aise, un peintre charmant. Combien de peintres d’histoire , combien de peintres de fresques qui s’imaginent volontiers qu’un peintre de genre ne va pas à leur taille, seraient fiers pourtant, non pas seulement d’avoir leur statue en marbre, comme Greuze, mais les applaudissements de tant de populations enthousiastes! C’est qu’en France l’admiration passe par le cœur. Ce n’est pas assez de prendre l’esprit par de grandes tentatives ; ce n’est pas assez d’aspirer au style de l’histoire, si on n’a pas le génie qui répand la vie et la couleur. »

Et M. Arsène Houssaye ajoutait aussitôt : « On est historien sur un chevalet comme devant une grande toile. Ingres est-il moins grand quand il peint la Source , — cette grande Cruche cassée , — que quand il peignait l’Apothéose d’ Homère? Quel historien contemporain oserait faire ombre au romancier Balzac? Greuze aussi a été un romancier. Et lui aussi a signé sa Comédie humaine. Quelle variété de figures et de passions, depuis la fillette de la Cruche cassée jusqu’à la duchesse qu’il a peinte en Madeleine! On s’est trop habitué à étudier Greuze dans ses têtes d’expression, qui sont charmantes, mais qui ne sont pas tout son œuvre. Combien de scènes curieuses prises sur le vif dans toutes ses paysanneries tour à tour souriantes, sentimentales et dramatiques ! On pourrait décrire jusqu’à cent tableaux de cette comédie humaine qui est aujourd’hui une des pages vivantes de notre histoire. Les ennemis de Greuze ont dit qu’il était romanesque ; mais Diderot, la vérité faite homme, ne s’écriait-il pas : « Voilà le peintre de mœurs, » comme il s’écriait devant Boucher : « Voilà le peintre des mauvaises mœurs ! »

Disons-le cependant, Greuze n’a point pu se dégager tout à fait de l’entraînement du siècle vers le plaisir et la volupté. Rappelez-vous loutes ses fillettes, celle de la Cruche cassée, de 1 Oiseau mort, la Jeune fille au chien , la Pelotonneuse, qui était chez M. le duc de Morny. Vous n’avez point oublié cette pelotonneuse, une enfant de quatorze à quinze ans, une petite bourgeoise ; elle est assise sur une chaise de paille

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grossière comme une chaise d’église. Un léger bonnet orné d’un ruban bleu est posé en arrière dans ses cheveux blonds flottants. Elle tient sur ses genoux une petite corbeille d’osier oü s’entassent une à une les pelotes de coton qu’elle achève ; et elle en achève une en effet, en roulant les brins de fil machinalement, tirant d’une secousse celui que retient entre ses pattes un jeune chat qui, placé près d’elle sur une modeste table à ouvrage, la regarde et semble pénétrer les voltigeantes pensées qui errent sous ce jeune front. Ce cœur d’enfant battrait-il, aurait-il déjà la force de soulever l’indienne blanche et bleue de la robe, le linon du fichu?

Cette incertitude troublante dans les jeunes filles de Greuze a été par-

faitementet rudement définie par MM. de Goncourt dans leurs Etudes sur l’Art du XVIIIe siècle.

« L’impression que donne son œuvre, ont-ils dit, est complexe, trouble, mélangée. C’est que cette peinture de Greuze a plus qu’un défaut, elle a un vice : elle recèle une secrète corruption, elle est essentiellement sensuelle, sensuelle par le fond et par la forme, par la composition, le dessin, la touche même. La vertu qui revient sans cesse sous ses pinceaux semble toujours sortir des Contes de Marmontel. Les tableaux de famille, dès qu’il y touche, perdent leur austérité, leur gravité, leur recueillement... Arrangements de groupes, accessoires, poses, attitudes, costumes, tout chez Greuze concourt à cette irritation sensuelle... Ce ne sont que corsets et brassières aux lacets lâches, aux nœuds floches, toilettes déliées sans résistance, ne tenant à rien, et que la première attaque, semble-t-il, va faire couler à terre. Car c’est là le raffinement de Greuze : il change en provocation la simplicité et le négligé de la jeune fille. Il donne une coquetterie friponne des plus irritantes au voile habitué à toucher la vierge, et tout empreint encore de sa chasteté. » Telle est en effet la corruption de Greuze : il donne à une tête d’enfant le corps et les négligences d’une courtisane. Mais ce point délicat une fois marqué, quel artiste résistera à l’attrait de ces têtes de jeunes filles, de cette pelotonneuse dont l’œil humide, la narine ouverte, palpitante, les lèvres rouges, dont la chair blanche et chaude en même temps constituent une beauté de blonde incomparable?

Qu’il y a loin de là pourtant aux fillettes de Chardin ! M. de Morny avait, je m’en souviens, rapproché de la Pelotonneuse une paysanne de Chardin, de grandeur naturelle comme celle de Greuze, assise de même sur une humble chaise. Elles sont l’une et l’autre coiffées d’un bonnet de linge retenu par un bout de ruban bleu, vêtues d’une robe bleue avec un tablier rayé à bavette. Il n’est pas jusqu’à une paire de ciseaux,

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accrochée de même, qui ne vienne de prime abord compléter la similitude entre les deux compositions.

Mais, premier détail modifié, la paysanne a les épaules couvertes d’un fichu noir, et non d’une gaze transparente. Le bonnet, qui est posé comme un rayon sur les cheveux soyeux de la jeune fille de Greuze, avance ici; il couvre la tête, cache la chevelure. L’enfant est, chez Chardin, une enfant sérieuse, songeuse aussi, mais ne songeant guère aux amourettes; réfléchie, quasi-préoccupée par les difficultés d’une vie où l’on ne connaît que le travail, le travail pénible, et une gêne voisine de la misère. Cette petite fille est ou doit être l’aînée responsable d’un ménage où il n’y a plus de mère et d’où le père s’absente chaque matin pour le dur labeur de la journée. Honnêteté profonde, vie austère, voilà ce qu’on lit sur les traits de ce jeune visage, au front bombé, un peu triste. A l’épanoaissement sensuel de l’autre, on ne peut même opposer chez celle-ci la pudeur d’attitude; elle ignore sa pudeur; elle vit dans sa droiture de pensée sans en avoir conscience.

Chardin, qui n’a point fait de morale ni de vertu sentimentale à la Greuze dans ses tableaux, est l’honnête homme par excellence de cette fin de siècle.

Les Salons de Diderot sont l’expression pétulante des admirations

que le talent de Greuze inspirait à ses contemporains. On s’attendrissait

devant les sujets d’intérieur, où il mettait en scène avec une sensibilité

un peu factice et bien voisine de la sensiblerie les déchirements et les

joies de la famille : V Accordée de village , la Malédiction paternelle, le

Fils puni , le Gâteau des Rois, la Lecture de la Bible , le Retour de

nourrice , le Paralytique soigné par ses enfants. Aujourd’hui (notre

cœur s’est-il endurci?), les préférences des amateurs s’adressent dans

son œuvre à ses figures isolées : Boudeuses, Tricoteuses, Dévideuses,

Blanchisseuses, Curieuses, Ecosseuses de pois, Fleuristes, Laitières, Annettes, Nanettes et autres grisettes. Ses portraits, dont la séduction nous paraît plus désintéressée, sont dignes également des plus fières galeries. Qui, parmi tous ceux que l’art intéresse, a pu oublier, par exemple, celui de Mme de Champcenetz, exposé il y a sept ou huit ans au boulevard des Italiens. Il compte comme un chef-d’œuvre au nombre des portraits signés de son nom par la souplesse et la franchise de la facture, par l’excellence de la composition, ajoutons aussi par la beauté du modèle.

En cette occasion, cette souplesse d’une nature un peu indécise l’a merveilleusement servi. Son regard a pénétré, sa main a fixé pour tou-

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jours cette figure d’une exquise distinction, si jeune et déjà si fatiguée *, ces yeux pleins d’ardeur et d’ironie, cette bouche aux lèvres pâlies et les richesses d’une poitrine admirable sous la gaze du peignoir entrouvert. Beauté surprenante et d’un caractère tout moderne : nul fard ne voile la transparence des chairs, et la chevelure, non poudrée, dans sa naturelle opulence, relevée au-dessus du front légèrement bombé, redescend en longues boucles autour du cou, dont elle fait ressortir les tons mats, chauds et puissants. Je rappelle avec intention ici les œuvres qui ne sont point dans les galeries publiques. Nos tableaux du Musée sont si connus : l’ Accordée de village, la Malédiction , le Fils puni , la Cruche cassée surtout, devant laquelle se pressent toujours sur plusieurs rangs les chevalets des copistes et toujours imparfaitement copiée.

D’ailleurs, ces tableaux n’ont-ils pas été décrits, et avec quelle passion ! par Diderot, qu’il faut entendre parlant de la Malédiction et du Fils puni : « Imaginez une chambre oü le jour n’entre guère que par la porte. Tournez les yeux autour de cette chambre triste, et vous n’y verrez qu’indigence... Malgré le secours dont le fils aîné de la maison peut être à son vieux père, à sa mère et à ses frères, il ne s’en ira point sans avoir mis à contribution ces malheureux. Il vient avec un vieux soldat ; il a fait sa demande; son père en est indigné, et il n’épargne pas les mots durs à cet enfant dénaturé, qui lui rend injures pour reproches. On le voit au centre du tableau : il a l’air violent, insolent et fougueux ; il a le bras droit levé du côté de son père, il se dresse sur ses pieds, il menace de la main, il a le chapeau sur la tête. Le bon vieillard fait des efforts pour se lever, mais une de ses filles, à genoux, le retient par les basques de son habit. Le jeune libertin est entouré de l’aînée de ses sœurs, de sa mère et d’un de ses petits frères. Sa mère le tient embrassé par le corps, le brutal cherche à s’en débarrasser et la repousse du pied. La sœur aînée s’est aussi interposée entre son père et son frère ; la mère et la sœur semblent chercher à les cacher l’un à l’autre. Cependant le petit frère pleure, porte une main à ses yeux, et, pendu au bras droit de son grand frère, il s’efforce de l’entraîner hors de la maison. Derrière le fauteuil du vieillard, le plus jeune a l’air stupéfait. A l’autre extrémité de la scène, vers la porte, le vieux soldat qui a enrôlé et accompagné le fils ingrat chez ses parents, s’en va le dos tourné à ce qui se passe, son sabre sous le bras et la tête baissée. Un chien, placé sur le devant, au milieu de ce tumulte, l’augmente encore par ses aboiements...»

La scène est très belle, écrit Diderot, mais elle n’approche pas encore

Elle rappelle, à ce point de vue, la femme de Carlo Maratte, du Louvre.

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de celle qui suit : le mauvais fils a fait la campagne; il revient, et dans quel moment !... Son père vient d’expirer... il est étendu sur son lit. On voit à ses pieds, sur une escabelle de paille, le cierge bénit qui brûle et le bénitier. La fille aînée, assise dans un vieux confessionnal de cuir, a le corps renversé dans l’attitude du désespoir, une main à la tête, l’autre élevée et tenant encore le crucifix qu’elle a fait baiser à son père. Un des petits enfants, effrayé, s’est caché le visage dans son sein; l’autre, les bras en l’air et les doigts écartés, semble concevoir les premières idées de la mort. La pauvre mère est debout, vers la porte, le dos contre le mur, désolée, et ses genoux se dérobent sous elle. Voilà le spectacle qui attend le fils ingrat. Il s’avance, c’est sa mère qui le reçoit. Elle se tait, mais ses bras, tendus vers le cadavre, lui disent : « Regarde ! » Le malheureux est consterné, la tête lui tombe en avant, et il se frappe le front avec le poing... Quelle leçon pour les pères et pour les enfants !... « Cela est beau, très beau, sublime, s’écrie Diderot, tout, tout!... »

Nous sommes plus tièdes. Nous en avons bien rabattu de ces élans d’enthousiasme, et peut-être trop. Cependant ils ont fait leur trouée jusqu’à nous. Et si nous voyons mieux qu’on ne les voyait alors les parties factices, dramatiques, théâtrales, veux-je dire, et de convention qui font alliage dans ce talent généreux; si nous ne nous laissons plus prendre à ses innocences douteuses; si nous l’admirons plus froidement, nous l’admirons néanmoins pour ses grandes qualités d’artiste qui nous touchent toujours, et historiquement aussi parce qu’il fut le premier peintre de la vie moyenne. On ne s’étonne que d’une chose, c’est que Greuze ait sa statue d’hier seulement. Il appartenait, ce semble, aux générations des environs de 1840 de rendre ce légitime hommage au Rubens de la petite bourgeoisie.

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