‹ Greuze, sa vie et son œuvreChapitre 38 sur 45 · ERNEST CHESNEAU · texte numérisé non relu

ERNEST CHESNEAU

ÉTUDE SUR GREUZE

amais Greuze ne peint, je crois, pour le plaisir de peindre; il ne se laisse pas tenter par un mur splendidement éclairé du soleil, par le chien qui passe, par le premier objet qui porte de la couleur, il ne va que là où le sentiment l’appelle. Le sentiment, voilà le domaine de Greuze. Il est le peintre, en bonne part, de ce mot sensible qu’on entend répéter tout le long du dix-huitième siècle. Aussi, dans les tableaux de Greuze, qui ne visent pas au drame, il règne je ne sais quelle tendresse, quel charme de douceur et de bonté qui s’exprime par la grâce. C’est un moraliste, mais qui est passionné pour les belles épaules, un prédicateur qui veut voir et nous montrer la poitrine des jeunes filles. Si cette chair si jolie est faible, le spectacle n’en est pas dangereux, car la faute n’apparaîf que lorsque le remords la répare. Un peu de tristesse dans ces beaux yeux bleus, et l’on y voit, non la volupté, mais la conscience.

A quoi pense la jeune fille qui pleure son oiseau mort? Elle est placée de face, la tête inclinée sur sa main gauche, l’oiseau mort est devant elle, bien mort, hélas ! il a les ailes pendantes et les pattes en l’air. Qu’elle est pensive, la jeune fille! son œil bleu est voilé de rêverie et les larmes y tremblent. Pour un oiseau perdu, la douleur est bien pronde ! La mort fait soupirer ainsi, sans doute, mais l’amour aussi, à seize ans. Qu'a donc la belle enfant au regret ? la tête est d’une vierge et la tristesse d’une femme. Diderot a consacré plusieurs pages, trop indiscrètes, à chercher et à trahir le secret de ce mélancolique étonnement. Pourquoi plusieurs pages? Il n’a fallu à Greuze qu’une légère touche de pinceau pour mettre tout cela dans ce regard rêveur, et n’est-ce pas aller contre la délicatesse de l’intention du peintre, que d’en ôter précisément ce qu’elle a de vague et par cela même de charmant?

On peuplerait un couvent de ces jeunes filles de Greuze, qui songent, virginalement étonnées. La joie du peintre était de glisser dans une

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chaste image le soupçon délicat d’une faiblesse, afin d’y introduire le reproche sous la forme du regret. Le secret de son génie consistait à arranger toujours les choses de manière que ni la volupté ni la morale n’y perdissent rien. Pauvres jeunes filles ! le miroir brisé , la cruche cassée , Y oiseau mort , elles ont à pleurer toujours quelque chose. Avec quel intéressant regret celle-ci porte au bras sa cruche fêlée, en relevant de l’autre main son tablier plein de fleurs ! Elle va rentrer ainsi au logis, dolente, les yeux non pas baissés, mais ouverts au contraire par la plus touchante naïveté. Cette petite cruche était donc d’un bien grand prix? Non, ce n’est que du grès. Alors c’est que la mère est bien sévère? Non plus, les familles de Greuze sont douces et souriantes, depuis l’enfant jusqu’à l’aïeule. D’où vient donc ce chagrin?...

Je ne savais pas même Son nom jusqu’à ce jour.

Hélas! lorsque l’on aime,

On a donc de l’amour ?

Il faut relever dans la plupart des tableaux de Greuze un défaut saillant, mais qui, par sa nature même, trahit chez le peintre un sentiment exquis. Il est rare que la tête soit parfaitement en harmonie avec le corps, dans ces jeunes filles au chaste repentir. Le corps est d’une femme ; la gorge est arrivée à une parfaite rondeur, et il n’est pas permis d’en douter, car toujours la poitrine repousse l’écharpe négligente et cherche les caresses de la lumière. La femme est donc créée : le corps le dit avec grâce, mais la tête est d’une enfant, tête de douze ans sur des épaules de dix-huit. C’est un défaut, dites-vous ; mais comprenez du moins le sentiment qui fit commettre à Greuze ce délicat et subtil anachronisme. Il voulait indiquer une faute, une faiblesse, il fallait bien peindre une femme; mais il voulait aussi indiquer la pudeur qui survit à la chute, et il peignait sinon la pureté même, du moins l’âge de la pureté, l’adolescence. N’enlevons pas au peintre cette inconséquence heureuse, ce serait lui ôter une partie de sa grâce.

Encore une observation à propos de ces jeunes filles, touchants problèmes delà virginité rêveuse. Malgré cette admirable délicatesse de son imagination, malgré ce désir, qui fut toute sa philosophie, de montrer toujours le regret dans la faute et la leçon à côté du tort, Greuze, en dépit de lui-mcme, ne put échapper entièrement à l’influence régnante de son siècle. Il proteste sans doute par l’honnêteté, par les alarmes de ses modèles, contre la licence, contre le sensualisme ardent de son époque, contre toute cette peinture où traînent toujours la jarretière de

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Mme du Barry et le mouchoir de Louis XV. Il épouse enfin de tout son cœur la révolution qui entraîne la littérature vers la morale, vers la sainteté du foyer domestique, et il lui dédie son talent. Mais cependant l’atmosphère environnante le porte, à son insu, vers la volupté. L’air qu’il respire lui conseille l’amour. Il le peindra malgré lui, sauf à le moraliser par la chasteté du pinceau et à se racheter par une inconséquence de génie. Ainsi, à travers ces étonnements de jeunes filles, la volupté se devine aisément ; ces oiseaux morts que l’on pleure, ces miroirs brisés où l’on se regarde avec tristesse, ces cruches cassées que l’on rapporte en rêvant, qu’est-ce autre chose que des images complaisantes et perfides de l’amour voilé? Greuze les a signées, oui, et cette signature est le côté pudique de l’œuvre 5 mais le dix-huitième siècle les a signées aussi, et cette signature c’est le morceau qui manque à la cruche.

t ... Et la grâce plus belle encore que la beauté, » voilà sans doute l’idéal de Greuze. Il aimait passionnément les femmes, j’entends leur compagnie, et il paraît que les femmes le lui rendaient bien. C’était, du reste, de part et d’autre une reconnaissance bien naturelle. « Greuze, dit M. Lecarpentier, qui l’a connu, était de taille moyenne; il avait la tête forte, le front très grand, les yeux vifs et bien fendus, une figure spirituelle. Son abord annonçait la franchise et l’homme de génie; il était même difficile de ne pas dire : Voilà Greuze, sans presque l’avoir vu. » Friand de la louange, surtout de celle des femmes, il la prodiguait lui-même tout le premier avec une chaleur affectueuse et une finesse d’artiste qui semblait toujours adresser à l’art ce qui était destiné au modèle. Greuze parlait bien, avec enthousiasme, notamment de la peinture et de lui-même. Plein de son mérite, par sa vérité naïve et un peu trop indiscrète, il se faisait des ennemis de ses envieux les plus réservés.

« Il est un peu vain, notre peintre! s’écrie Diderot; mais sa vanité est celle d’un enfant, c’est l’ivresse du talent. Otez-lui cette naïveté qui lui fait dire de son propre ouvrage : Voye^-moi cela! C’est cela qui est beau ! vous lui ôterez la verve, vous éteindrez le feu, et le génie s’éclipsera. Je crains bien, lorsqu’il deviendra modeste, qu’il n’ait raison de l’être. Nos qualités, certaines du moins, tiennent de près à nos défauts; la plupart des honnêtes femmes ont de l’humeur, les grands artistes ont un petit coup de hache à la tête... Lorsque le salon fut tapissé, on en fit les honneurs à M. de Marigny. Poisson-Mécène s’y rendit avec le cortège des artistes favoris qu’il admet à sa table. Il alla, il regarda, il approuva, il dédaigna. La Pleureuse de Greuze l’arrêta et le surprit.

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Cela est beau , dit- il à l’artiste, qui lui répondit: « Monsieur, je le sais, on me loue de reste; mais je manque d’ouvrage. — C’est que vous avez une nuée d’ennemis, interrompit Joseph Vernet, et parmi ces ennemis, un quidam qui a l’air de vous aimer à la folie et qui vous perdra. — Et qui est ce quidam ? demanda Greuze. — C’est vous, répondit Vernet. » Lorsque le peintre de marine lui adressa ce mot piquant, Greuze avait été, sur la proposition de Pigalle, agréé à l’Académie, ce qui lui avait donné le droit d’exposer ses ouvrages au Salon. Certaines critiques, lancées au milieu de l’admiration générale, lui furent tellement sensibles, qu’il résolut de faire un voyage à Rome pour y changer son style. Erreur ingénue! Eh! qu’allait-il chercher à Rome? que pouvaient lui enseigner les héros et les dieux, à lui, qui était le peintre sentimental et naïf des bonnes gens, de l'honnête bourgeois dans sa famille, de la vieille mère à son rouet, des enfants en querelle avec leur poupée? Qu’avait-il à copier les Vierges de Raphaël, destinées à l’amour divin, lui qui savait par cœur les fraîches filles faites pour la terre, et dont l’amour des hommes doit chiffonner le bonnet? Se figure-t-on le peintre Greuse visitant la chapelle Sixtine! Assurément, il dut penser alors à cette grisette qu’il avait laissée à Paris dans une mansarde, et qu’il appelait la Vertu chancelante , pauvre jolie personne que l’on a voulu séduire par une montre où est déjà marquée l’heure de sa faiblesse. Elle n’est encore que Babet ; un jour elle sera Frétillon... Greuze se hâta de quitter Rome, et il s’en revint à Paris peindre la Bonne mère et le Gâteau des Rois , dans son atelier situé rue Pavée, la première porte à droite en entrant par la rue Saint-André-des-Arts.

Si vous entrez dans cet atelier de Greuze, vous y pourrez suivre pas à pas l’histoire touchante de la fille du peuple, depuis le jour où elle est allée imprudemment à la fontaine et en est revenue les yeux pleins de larmes et le tablier plein de fleurs, jusqu’au jour où nous la retrouverons mère de famille, portant une grappe de beaux enfants frais et roses. Elle achèvera dans les tendres austérités du devoir le rêve qu’elle avait fait à seize ans. Qui ne la connaît sous son nom de X Accordée du village ? Qui ne l’a vue passer, se rendant à la signature du contrat, appuyée sur une amie d’enfance et conduite par son fiancé, qui n’ose encore lui serrer le bras? Sa tête charmante, encadrée dans un joli bonnet, sa taille, serrée dans un corsage blanc, la rose qui est posée sur son sein épanouit lui donneraient pour fiancés tous les spectateurs, s’ils n’étaient occupés par une scène où chaque personnage joue si bien son rôle. Et, d’ailleurs, X Accordée a tant de modestie dans son regard baissé, dans son attitude, que l’on oserait à peine lui adresser le compli-

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ment qu’elle mérite, car elle est à la fois modeste et triomphante, ravie d’être jeune, embarrassée d’être belle, émue d’être aimée.

Otez à Prudhon le style, le sentiment de l’antique, et vous retrouverez Greuze. Entre ces deux maîtres, il existe un lien délicat qui est la grâce. C’est par là que nous intéressent les fiancés de Greuze, ses fileuses au rouet, ses écosseuses de pois , tous ces doux ménages oü régnent la paix domestique et la santé, toutes ces mères de famille montrant leurs petits Gracques, leurs trésors. La grâce est une manière de poésie qui rend les bourgeois possibles comme héros, quand la passion s’y ajoute. Or, la grâce et la passion, c’étaient le bleu et le vermillon de Greuze; il en avait toujours sur sa palette. Flamand sous le rapport du style, Greuze est éminemment Français par la pensée. Sa touche badine, légère et beurrée , dépose en courant des espèces de hachures enlacées et bien fondues: mais si elle convient à exprimer la joue colorée des enfants, le teint animé d’une jeune fille, quelquefois elle semble marteler les objets et en multiplier les plans outre mesure. La touche de Greuze ressemble un peu à la touche par méplats de Metzu, et souvent elle en exagère les qualités excellentes. Il est vrai de dire cependant que ce défaut, moins sensible dans ses ouvrages plus terminés, disparaît tout à fait dans les plus beaux. Et c’est le cas de répéter ce qu’a dit à ce sujet M. Paillot de Montabert. « Une foule de peintres qui ont été et qui sont encore fort monotones, fort insipides par la prétention de leur blaireau, sont loin cependant du fini de Greuze, qui certainement n’avait pas comme eux un pinceau lisse, uni, et un travail parfondu. » Mais, par la composition, par le côté dramatique et senti, Greuze tient à l’école française, assez pour lui faire un grand honneur, et assez peu pour être le plus original de nos maîtres. Si ses tableaux manquent parfois de l’unité optique, on y trouve, pour ainsi dire, une sorte d’unité morale qui est l’esprit de famille, et ce qui les éclaire n’est pas seulement la lumière du jour, c’est un doux rayon de philosophie.

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