‹ Greuze, sa vie et son œuvreChapitre 39 sur 45 · L’IDÉAL DE GREUZE · texte numérisé non relu

L’IDÉAL DE GREUZE

O Greuze ! la Critique, ardente au paradoxe, Condamne la Pensée en tes tableaux charmants;

Mais avec Diderot, ton critique orthodoxe,

Tu réponds aux railleurs : L’Art aime les romans.

Depuis les hauts sommets de Zeuxis et d’Apelle, Jusques au chevalet des artistes flamands,

L’Art a toujours pensé, parce que l’Art rappelle Dieu sculptant et peignant mondes et firmaments.

O peintre romancier, j’aime ton odyssée.

Quand tu cueilles les fleurs de la virginité,

Avec tant d’innocence et tant de volupté !

J’aime mieux l’idéal de ta Cruche cassée,

Qu’un chaudron de Chardin, chef-d’œuvre sans pensée : C’est dans l’âme qu’il faut chercher la Vérité.

ARSÈNE HOUSSAYE

GREUZE

A ARSÈNE HOUSSAYE

... Ut pictura poesis

On a vu quelquefois de précoces natures Qu’une gloire soudaine illumine au berceau :

Le monde, pour ceux-là juste en ses conjectures,

A dit : « Ils seront rois, rois de par le pinceau ! Mais le Génie a seul provoqué ces présages Parmi ceux qu’inspira ce beau présent du ciel, Rares esprits que Dieu sème à travers les âges,

On cite surtout Raphaël.

Sans avoir en naissant reçu ce don sublime Qui distingue ici-bas les vaillants et les forts, Greuze, il n’est sur ce point qu’une voix unanime, Creuze, encor tout enfant, dessinait sans efforts,

11 savait esquisser avant de savoir lire,

Son talent s’éveillait en crayonnant ainsi,

Et, comme le Corrége, il put un jour se dire :

Moi, je suis peintre aussi!

Désireux de savoir, d’apprendre et de connaître, Cheminant dans sa voie et les yeux sur le but, Greuze allait se formant seul et presque sans maître Et déjà la Lecture annonçait son [début :

Il sut montrer après, par son Paralytique ,

Un nouvel horizon à l’art contemporain,

Et devant lui bientôt du Temple académique S’ouvrirent les portes d’airain.

Talent original et dédaignant l'ornière,

Greuze au monde artistique ainsi se révélait : Plus d’un peintre tenté d’imiter sa manière A dû, de désespoir, briser son chevalet.

C’est que son art à lui n’était point l’art frivole Qu’un labeur incessant peut rendre familier,

Et que grandi soudain il était chef d’école A l’âge où l’on est écolier.

GREUZE

Ses Types, il les prend au sein de la famille, Dans cette bourgeoisie où Dieu mit son berceau; Scènes d’intérieur, c’est là surtout qu’il brille; La nature l’inspire et guide son pinceau.

Car il n’a de Watteau ni la coquette emphase,

Ni ce maniérisme où se complut Boucher;

Chez Greuze la percale a remplacé la gaze,

11 vous charme et sait vous toucher.

A de nouveaux succès son talent le convie,

Dans le sentier de l’Art il marche triomphant : Comme il sait vous donner la fraîcheur et la vie Profil de jeune femme, et vous, tête d’enfant! Quelle pudeur naïve il prête à Y Accordée ! Quelle attitude simple et quel charme inconnu! A la Fille au panier , doucement accoudée,

Quel tendre regard ingénu!...

Il a le sentiment, la chaleur et la grâce;

On devine son âme en ses créations;

Rien n’égale à coup sûr ou du moins ne dépasse La suave beauté de ses carnations.

Châtié dans son art, il prêcha la morale En moraliste aimable et qui sait captiver,

Son coloris est fin, sa touche originale

Et ses tableaux nous font rêver !

C’est par ces dons divers que l’artiste a su plaire,

Et c’est en restant vrai, naturel et charmant.

Que Greuze est devenu le peintre populaire ~ 'ur qui semble aujourd’hui s’accroître l’engouement. Dans notre ciel de l'Art, si parsemé d’étoiles,

Voilà pourquoi la sienne aux yeux scintille encor, Pourquoi les amateurs se disputent ses toiles Et les enlèvent à prix d’or.

En ce temps où la France, en mère magnanime, Évoque ses grands morts, les compte et les bénit, Et chaque jour, cédant au doux soin qui l’anime, Coule une gloire en bronze ou la sculpte en granit

GREUZE

En ce temps de public et sympathique hommage Aux artistes aimés comme aux preux triomphants, Chaque ville en son sein veut posséder l’image De l’un de ses nobles enfants.

Honneur à la cité qui garde la mémoire Des quelques noms inscrits sur ses Tables d’airain ! Un pays grand et fort que celui dont l’histoire Au marteau se cisèle et s’écrit au burin!

11 inspire à ses fils un amour héroïque,

Met le désir de vaincre au cœur de ses guerriers; Car il sait décerner la couronne civique Et la couronne de lauriers.

Nonchalamment penchée ainsi qu’une sirène Sur la Saône limpide à l’égal du Léman,

Nous saluons Tournus où trône en souveraine Sa vieille basilique au portique roman.

Une voix avait dit : « Un monument à Greuze ! » Cet appel n’était point l’appel d’un inconnu,

Il partait d’un grand cœur, d'une âme généreuse Et Tournus s’en est souvenu.

Et son peintre est debout ! grave, inspiré peut-être,

Il revit dans le marbre au cœur de la cité Il méritait autant : non qu’il fût un grand maître,

Mais il sut ramener l’art à la vérité.

Resté peintre de genre, en son genre il excelle,

Et celui-là vaut bien quelques pieds de métal Qui, ne pouvant fixer la fortune infidèle Eut le Louvre pour hôpital !

Il est une autre ville au climat salutaire,

Où l’habitant, toujours affable au passager,

A travers les débris d’un fameux monastère S’érige en cicerone et guide l’étranger...

Le vœu qu’ici j’adresse à cette ville heureuse Jadis siège de l’ordre illustré par Odon,

C’est qu’imitant Tournus dans son culte pour Greuze, Cluny se rappelle Prudhon !

ADOLPHE CHEVASSUS.

A GREUZE

La Muse, grande égalitaire,

Se plaît à sacrer quelquefois Des fils de race prolétaire En leur disant : Vous serez rois!

Un jour, voyant un enfant blême Qui dans tes vieux murs, ô Tournus Courait libre comme un bohème, Cheveux au vent et les pieds nus,

Elle le toucha de son aile Et lui dit : « Tu seras, enfant,!

« De ceux qu’une gloire éternelle « Pare d’un laurier triomphant.

« Du beau ta patrie amoureuse « S’enorgueillira de ton nom « Et dira : « la Beauté de Greuze »

« Comme : « la Grâce de Platon. »

Greuze peint sans règle, sans maître Soudain un cri s’est élevé :

Un grand artiste vient de naître,

Et le grand Art est retrouvé.

Les maîtres d’alors, sur la toile,

Ne s’inspiraient que du joli,

De Greuze se lève l’étoile,

Et leur faux éclat a pâli.

Greuze, c’est la grâce idéale Souriant à la vérité,

C’est le tendre parfum qu’exhale La fleur de l’ingénuité.

Ma plume est impuissante et n’ose Le louer par un mot de plus,

Car il est dans l’apothéose Que l’Art décerne à ses élus.

A GREUZE

Aujourd’hui que Tournus, en fête,

Couronne son triomphateur,

Maître, permets que le poète,

T’apporte aussi son humble fleur.

Ta province est trois fois heureuse,

Elle qui, dans son Panthéon,

Peut mettre le buste de Greuze Entre Lamartine et Prudhon.

Et toi qui taillas sa statue Si palpitante de fierté,

Artiste inspiré, je salue Ta prochaine célébrité.

Dieu confirme ma prophétie,

Et qu’un jour, fier d’un double honneur,

Tournus, dans sa gloire associe

Son grand peintre et son grand sculpteur!

JULES GUISSONIER.

GREUZE

A Denis Diderot.

Diderot, nous l’aimons aussi, ton ami Greuze ! Ses drames villageois nous séduiront longtemps, Car la Cruche cassée et Y Accordée heureuse, Parlent à notre cœur avec leur dix-sept ans!

Mais, ô vieux philosophe, à l’âme généreuse, Les minois délicats qu’il peignit par instants ; Ces fillettes que brûle une fièvre amoureuse, Voilà ce qui ravit nos yeux impénitents !

Oh ! leurs vagues regards, vaincus d’avance, humides ! Oh ! leur lèvre qui s’ouvre avec enchantement!

Oh ! leurs seins ingénus offerts naïvement !

Qui peut les oublier! — Ardentes et timides,

Seules, et poursuivant aux premiers feux du jour Les rêves de la nuit, elles chantent l’amour !

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