ERNEST D’HERVILLY
CHRONIQUE
' Artiste a voulu rendre un véritable hommage à Greuze en lui consacrant ce numéro tout entier. On a recueilli les opinions de toute la haute critique d’art.
Et pour entrer plus avant dans le sujet, on a voulu honorer Greuze par Greuze lui-même. L’ Artiste a acheté à la vente de Mme Jean les meilleurs cuivres qui restaient de l’œuvre de Greuze. On en donne ici trois spécimens : la Cruche cassée , la Belle pénitente , la Belle pleureuse. Nous ne dirons pas ce qu’il a fallu de peines pour obtenir un tirage à un aussi grand
nombre.
L’Artiste aurait voulu donner la Vertu chancelante , un chef-d’œuvre, mais les dimensions de la planche étaient un obstacle. Cette belle gravure sera donnée dans les primes de 1869.
Il y a tout juste cent ans que ces cuivres étaient gravés sous l’œil même de Greuze. L’art aussi a ses reliques.
Dans le numéro du iRr novembre, L’Artiste publiera encore quelques documents curieux sur la vie de Greuze et sur sa fille Anna.
En même temps on donnera la liste des souscriptions déjà inscrites au Livre d’Or de Tournus, avec le nom des membres de la commission et le nom des édiles à qui on doit la statue :
Le Duc de Morny — Le Comte de Nieuwerkerke — De la Guéronnière — Rouher — Arsène Houssaye — Bouteillier — Charmont — Delahante — De Chapuis-Montlaville — Chagot — Chiseuil — Dellorie — Fouville — Franon — Barrault — Schneider — Bénard — Bessard — Canard — Jules Nivet — Charles Roy — Delucenay' — Berthet — Durieux — Pariat — Versailleux. — Lalouet — Rouesat — Bernard — Buisson — Farçat — Baty Cherneton — Moine — Dumont — Pariset.
Les journalistes parisiens invités aux fêtes de Tournus se sont éparpillés à travers les villes du Midi, les uns courant les musées, les autres les antiquités, ceux-ci n’admirant à Arles que les Arlésiennes. On était parti dix; à Marseille on était encore quatre pour dire adieu à Henry Houssaye, qui s’embarquait sur le Nil. Au retour on n’était plus que deux. C’est 1 image de la vie : dans la jeunesse, c’est tout une armée d’amis ; quand le voyage va finir, on se trouve seul.
C’est l’Octave de Parisis du Gaulois qui a dit cela.
On a remarqué, à propos de Greuze, que dans la peinture française la lettre G dominait. David, ce grand peintre de convention, — l’imprimeur me fera dire de la Convention, — disait avec sa modestie bien connue :
— Tous mes élèves sont marqués à la lettre du Génie.
Gros,
Gérard,
Guérin,
Girodet.
Avant David, nous avions bien commencé, par Claude Gellée. Nous ne parlerons pas de Galloche, qui fut le maître de Le Moine, qui fut le maître de Boucher, qui fut le maître de David.
Greuze vint.
Géricault est venu ensuite.
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Granet a fait son salut.
Gérôme règne aujourd’hui.
Gudin océanise, dirait un plumitif de petits journaux.
Diderot raconte ainsi la présentation du tableau de Greuze ù l’Académie :
« Voici comment la chose se passe dans ces circonstances. L’Académie s’assemble, le tableau est exposé sur un chevalet au milieu de la salle ; les académiciens l’examinent. Cependant l’agréé, seul dans une autre pièce, se promène ou reste assis, en attendant son jugement. Greuze, ou je me trompe fort, n’était pas fort inquiet de son arrêt. Au bout d’une heure, les battants s’ouvrirent, Greuze entra ; le directeur lui dit : — Monsieur. l’Académie vous reçoit ; approchez et prêtez serment. * Greuze, enchanté, satisfait à toutes les cérémonies de la réception. Lorsqu’elle est finie, le directeur lui dit : « Monsieur, l’Académie vous a reçu, mais comme peintre de genre : elle a eu égard à vos anciennes productions qui sont excellentes, et elle a fermé les yeux sur celle-ci, qui n’est digne ni d’elle ni de vous. » Dans cet instant, Greuze, déchu de son espérance, perdit la tête, s’amusa comme un enfant à soutenir l’excellence de son tableau ; et l’on vit le moment où Lagrenée tirait le crayon de sa poche, afin de lui marquer sur sa toile même les incorrections de ses figures.
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Greuze n’a guère eu que des femmes pour élèves, peut-être parce que les hommes aimaient sa femme, mais plutôt parce que son talent est presque toujours féminin. Sa meilleure élève fut M"° Ledoux et Mlle Meyer, qui passa à Prudhon, mais seulement à la mort de Greuze.
Il faut citer aussi sa fille Anna, sa filleule Mme de Valory, Mmc Gubeaux, Mu° Cars et quelques filles du monde à qui il enseignait les gouaches et le pastel.
M™* Greuze était amoureuse de tous les disciples de son mari : mais Greuze n’était-il pas amoureux à son tour de tous ses disciples en jupon? L’art est un grand trait d’union.
Les habitants de Tournus, dit M. Jules Claretie, sont fiers de leur Greuze. «J’ai remarqué maintes fois que les grands hommes qui demeurent le plus populaires, ce sont les peintres. Hemling est le roi de Bruges; quel est le souverain d’Anvers? Le fils de Léopold I«r? Non, mais le peintre Rubens. A Baie, Holbein; ù Venise, la républicaine, trois rois : Giorgione, Titien, Véronôse; à Florence, Michel-Ange ; à Rome, Raphaël; à Milan, Léonard de Vinci; en Hollande, Rambrandt. A Tournus, on a mis de l’enthousiasme à saluer cette statue de Greuze. La ville était pavoisée, illuminée, pleine de bruit et de fanfares. Lorsque, devant les autorités officielles et les autorités de l'esprit, on a dévoilé la statue, un hurrah immense a éclaté. Il y avait, le soir, banquet de cinq cents couverts et toasts de tous les crûs bourguignons, toasts où Greuze triomphait encore. — « Il donnerait cependant bien sa statue, disait quelqu’un, pour pouvoir peindre cette fête de famille. »
C’était une petite-cousine de Greuze, une marchande de tabac, qui servait le haut de la table. Elle avait demandé cela comme une faveur, comme ces filles de la maison des patriarches dans la Bible. Il lui avait semblé que c’était Greuze lui-même qu’elle servait. Elle est fort jolie, et c’était une faveur pour tout le monde de voir ses blanches mains passer les pièces robustes de ce dîner olympien.
Le Figaro a parlé de « l’enthousiasme indescriptible » de ces populations si variées unies dans la même admiration. Mais M. Francis Magnard a fait
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trop bon marché de la gloire de Greuze. Voici la lettre que lui a écrite à ce propos M. Arsène Houssaœ :
« Mon cher critique, vous vous étonnez de la statue de Greuze quand son critique Diderot n’en a pas encore; il faut élever une statue à Diderot, malgré scs comédies, parce que c’est un philosophe toujours vivant et une critique d’art qui peint et qui sculpte. Or, si votis l’admirez comme critique d’art, pourquoi n’aimez-vous pas son peintre? car il l’a dit plus d’une fois : « Greuze est mon peintre. » Il lui a consacré un demi-volume dans sa critique connue et inédite; et quand il parlait de lui, c’était toujours avec enthousiasme.
« Parce que Greuze a créé le sentimentalisme dans l’art que j’abhorre comme vous, faut-il condamner sa palette ; parce qu’il a voulu être un romancier, faut-il condamner le peintre? A Tournus, hier, nous étions dix critiques d’art, et tous les dix nous admirions une figure de Greuze datée de 1798, — il avait soixante-treize ans, représentant une jeune femme mal mariée, qui semble chercher son idéal par delà les rives du mariage et de la Saône, car elle était confinée à Tournus. Hé bien! ce portrait est un chef-d’œuvre qui ne pâlirait pas, avec sa richesse de tons, dans le cercle de la maîtresse du Titien, de la Fornarina, de la Joconde, de toutes ces figures qui sont plus vraies que nature, parce qu’elles sont douées de la vie immortelle.
« Et quand on songe que le pauvre vieux Greuze, — je ne fais pas de sentimentalisme, — qui avait tout perdu alors, même sa renommée, — c’était l’ère de David, — peignait un pareil chef-d’œuvre pour quelques louis! Si lord HerUord passait par lâ il en offrirait 100,000 francs.
« Après cela vous direz que l’argent est un mauvais critique d’art. »
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Diderot compte spirituellement comment Greuze ne fut pas encouragé par la direction des Beaux-Arts, quoiqu’il fût peintre du Roi :
« Lorsque le talent de ce peintre fut connu, on lui permit de faire un voyage à Rome à ses dépens, et lorsqu’il eut mangé le peu d’argent qu’il avait amassé pour ce voyage, on lui permit de revenir à Paris, avant d’en avoir pu tirer le fruit qu’il en espérait. Depuis son retour on lui a permis de faire les plus beaux tableaux et de les vendre le moins mal qu’il pouvait. Lors du succès de son tableau du Paralytique au dernier Salon, on lui permit de le faire porter à Versailles, pour être montré au roi et à la famille royale, et de dépenser une vingtaine d’écus pour ce voyage. Depuis, n’ayant pu trouver d’acheteur pour ce tableau, qui lui a coûté deux cents louis en études, on vient de lui permettre de le vendre à l’Académie impériale des arts à Pétersbourg, afin de porter la réputation du peintre aux dernières limites de l’Europe ; — la suite des grâces accordées à M. Greuze pour le Salon prochain. »
\ J Artiste a publié, il y a quatre ans, un très joli chapitre de la vie de Greuze, décrit par une de nos compatriotes, Mmo Rostand.
C’était le frère de laïeul de M"îC Rostand qui avait donné ù Greuze, son camarade d’école, son premier pinceau.
Parmi les femmes qui ont écrit sur Greuze, il faut citer surtout Mmo de Valori. Il faut citer Mrae de Mouzay, qui a tracé une page charmante sur la fille de Greuze, et une cousine de Greuze, dont nous publierons un curieux travail.
Mma Geoffrinqui, sous ses airs de bonté, lançait vertement la critique, s’était écriée, devant la Mère bien- aimée, elle qui n’aimait pas les enfants : « Fricassée d’enfants! » — « De quoi s’avise-t-elle? » dit Greuze en apprenant le mot de Mme Geofirin ; qu’elle tremble que je ne l’immortalise! Je la peindrai en maîtresse d’école, le fouet à la main, et elle fera peur à tous les entants présents et à naître. »
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Dans la Tresse et dans Taris-Caprice , M. Ernest d’Hervilly a donne l’historique de ces belles fêtes ; je détache ces belles phrases :
« Dimanche, à Tournus, par les rues pavoisées et fleuries, circulait une foule immense accourue de tous les points du département. On y voyait, à côté des frais et jolis visages féminins, les modèles de Greuze, surmontés de l’original petit chapeau de la Bresse, les honnêtes figures bronzées des vignerons de la généreuse Bourgogne. Les sociétés chorales parcouraient la ville, bannières au vent.
« Mais je dois adresser un mot de vifs remercîments à M. Delahante, qui a reçu d’une façon charmante les journalistes parisiens.
« La cérémonie du dévoilement de la statue a eu lieu après un excellent déjeuner offert par la ville à M. Arsène Houssaye, inspecteur général des beaux-arts, aux autorités du département, à la presse.
« M. Charmont a lu, avec infiniment de goût et d’esprit, un discours à l’ouverture de la séance. Des bravos frénétiques l’ont plusieurs fois interrompu. — On aime joliment ses gloires, à Tournus!
« Le soir, un banquet, présidé par M. Arsène Houssaye, réunissait six cents convives dans la halle aux grains du pays. On a beaucoup ri. On était réellement en famille, et d’agréables demoiselles, plus blondes qne Vercingétorix lui-mcme, voltigeaient, Cornus en robes, autour des invités.
« Il m’a été donné de voir à Tournus, dans le salon de M. Bessart, une toile de Greuze qui renverse toutes les idées qu’on avait pu se faire sur la manière de ce peintre.
« Cette toile, — est-ce un portrait ? — évidemment oui, — représente une jeune fille appuyée sur une colonne qui porte ces mots : A l'amitié. D’une main, qui pend languissamment, elle tient une lettre ouverte.
« La tête de cette enfant est admirable, unique !
« La femme, la femme amoureuse, gît tout entière dans ces yeux noyés et profonds, d’un noir exquis. Son regard trouble, il va droit au cœur et l’émeut de façon singulière.
« Le souvenir de cette tête aux lèvres adorables, aux boucles de cheveux folâtres sur le front, poursuit la mémoire, l’obsède voluptueusement.
■< Emotion à part, ce portrait est peint de main de maître, de très grand maître, avec une franchise, une simplicité, une justesse, une largeur qu’on n’est pas habitué à trouver dans Greuze.
« C’est magnifique... et authentique. »
Nous l’avons revue à Tournus, l’Accordée de village, mais en chair et en vie, avec son adorable tête de fiancée et d innocente, à ce point que nous crûmes qu’elle s’était animée pour descendre de son cadre du musée du Louvre. Elle était tout à fait habillée comme autrefois, comme au bon vieux temps, alors qu'il y avait encore des villages, et que Tournus n’était pas devenue une ville célèbre.
Qu’elle nous parut charmante, jeune, fraîche, candide et coquettement virginale! C’est la femme en sa première fleur, quand le bouton va s’ouvrir en rose et l’enfant devenir jeune hile. Et comme, au dix-huitième siècle, tout le monde était un peu libertin, — si ce mot n’est pas un peu bien gros, — comme tout le monde, dis-je, était un peu libertin, même les moralistes, ce Greuze, quand il peint une Innocence, a toujours soin d’ouvrir la gaze et de laisser entrevoir une rondeur de gorge naissante; il met dans les yeux une flamme lustrée, et sur les lèvres un sourire humide qui donne à penser que l’Innocence deviendrait bien aisément la Volupté.
Par exemple, la Cruche Cassée est le modèle du genre. La tête a encore la candeur de l’enfance, mais le fichu est dérangé, la rose du corsage s'effeuille, les fleurs ne sont retenues qu’à demi par le pli de la robe, et la cruche laisse échapper l’eau par sa fêlure.
Le jour de la fête de Greuze, la Cruche Cassée ne portait pas de cruche, et elle s’était faite aussi belle que l’Accordéc. Elle a peut-être trouvé un mari, rien qu’en souriant.
Dans cette jolie fête, il n’y avait pas de Pleureuse.
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M. Henri Rouy, qui ne signe jamais ce qu’il écrit, vrai journaliste des vieux temps, a raconté la fête dans l'Epoque et dans l’Evénement.
Au beau milieu du repas, on a tout à coup vu dans la partie occupée par la société d'harmonie, un homme monter sur la table, et là, le tambour au côté, les baguettes en main, exécuter une série de ra et de fia à n’en plus finir.
Très intrigué de cet interrupteur, on a envoyé aux renseignements :
— Que faites-vous là et que voulez-vous? a dit l’envoyé au bruyant tapin.
— Ce que je fais, vous le voyez et vous l’entendez.
— Oui certes.
— Ce que je veux, ou plutôt ce que nous voulons, c’est qu’on nous serve et qu’on nous donne à manger et à boire!...
Sur cette belle réponse, étonnement et rire général, comme bien vous pensez !...
Autre incident. Mon voisin de gauche, M. Emile Daclin, rédacteur en chef du journal de Châlon, distingue parmi les convives M. Troy, le baryton du Théâtre- Lyrique. L’avis en est envoyé à M. Arsène Houssaye qui, s’adressant à M. Troy, le prie d’ajouter par sa belle voix un élément de plus à la fête. M. Troy, s’excusant tout d’abord, a fini par s’exécuter de la meilleure façon du monde. « Quel dommage, si M. Troy chante, qu’on fasse tant de bruit autour de la table, m’a dit mon voisin de droite. — Oh! soyez tranquille, ai-je répliqué, la première note de M. Troy va nous amener le silence. » Et la chose n’a pas manqué. Aussitôt que M. Troy, le verre en main, a entonné le brindisi de... (ma foi, je ne sais plus lequel) un silence universel s’est établi pour faire bientôt place à des applaudissements frénétiques et à des bis énergiques.
M. Troy n’a pas répété son premier brindisi, mais il l’a remplacé par « la chanson de la bière » de Martha , et vous qui la lui avez entendu chanter au Théâtre- Lyrique, je vous laisse à penser l’effet qu’il a produit, hier, à Tournus.
M. Henri Rouy avait expédié à Paris cette première dépêche :
« L’enthousiasme ici est si grand, le discours prononcé par Arsène Houssaye a produit un tel effet que je ne veux affaiblir par des phrases, ni cet effet, ni l’enthousiasme public.
« Quant à l’enthousiasme, je me borne à ces notes :
« Arrivé hier soir à 7 heures 52 m.; brillante symphonie à la gare par toute la musique de la ville, éclairée par des torches; conduite dans les rues de la ville, toujours à la clarté des torches et au son des symphonies; tout le monde dehors, temps splendide, 2 ou 3, 000 personnes, sur 6,000 dont se compose la ville, faisant cortège, cris de : vive Arsène Houssaye, vive Rougelet (c’est le sculpteur), brillante collation chez le maire. Ce matin, mousquetades à l’aube; déjeuner à l’Hôtel-de- Ville; cérémonie. »
M. Tony Révillon est presque un compatriote de Greuze; aussi a-t-il consacré presque deux numéros de sa chronique à conter l’esprit et le talent du peintre tournusien, avec beaucoup d’esprit et de talent.
Le Petit Journal comme la Petite Presse a payé son tribut à Greuze. Voici quelques fragments du récit de M. Alfred d’Aunay, daté de Tournus :
« La ville de Tournus vient, selon l’expression de M. Arsène Houssaye, de célébrer dignement la fête de l'art français. Greuze y est né en 1725, dans une maison de pauvre apparence. Son père y exerçait la profession d’architecte, car, en ce temps-là comme aujourd’hui, les carrières du pays, habilement exploitées par des ouvriers artistes, expédiaient toutes taillées, à Lyon et à Mâcon, les pierres des maisons qu'on admire dans ces deux grandes villes.
« A Tournus, on a conservé pour l’illustre peintre un respect religieux. Les habitants peu instruits, qui savent pourtant que Greuze fut malheureux, célèbrent avec recueillement la saint Greuze. L’art n’a-t-il pas aussi ses martyrs !
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<< Or, cent ans après l’auteur de la Cruche cassée , est né dans la même maison, presque le même jour, un sculpteur de talent, M. Rougclet. C’est lui que la ville de Tournus a chargé de tailler dans le marbre la statue au peintre français par excellence.
« Greuze est représenté en costume Louis XV. Il porte haut la tête, en homme qui connaît son mérite. Son regard exprime cette sorte d'admiration naïve pour la nature qui lui a fait abandonner les procédés des écoles pour la recherche de la vérité. Sa main fine et nerveuse s’appuye sur un album ouvert à la page où il vient de crayonner l’esquisse de la Cruche cassée.
« Par un discours qui est une véritable étude sur la vie et les travaux de Greuze, M. Arsène Houssaye, président de la cérémonie en sa qualité d’inspecteur général des Beaux-Arts, a ému l’assistance en racontant les luttes que ce pauvre homme de génie eut à soutenir. Il passe en revue ces toiles célèbres: l Accordée de Village , la ‘Belle Pleureuse , ta Malédiction d’un Père , et tant d’autres que le musée du Louvre a le bonheur de posséder.
« L’appréciation du talent de Greuze, par M. Arsène Houssaye, peut se résumer, du reste, par ces quelques lignes que le haut fonctionnaire, — qui n’oublie jamais qu’il est un de nos confrères les plus aimés, — écrit sur mon carnet de voyage :
« Greuze est le peintre du musée de la famille. Les ingénues ont droit de cité « dans toutes les maisons, même les plus sérieuses. Elles y viennent sourire « à côté des madones Toutefois, elles vous inspirent trop le désir de leur « demander leur cœur et leur main — gauche.
« On ne saurait se faire une idée, à Paris, de l’enthousiasme des populations de ce pays. Elles aiment tant ce qui est vraiment beau, que partout, aux environs de Tournus, on voit dans les plus humbles chaumières des copies de l’œuvre du grand peintre.
a Aussi a-t-on fait aux délégués de la presse parisienne un accueil dont ils doivent être reconnaissants. Un notable nous reçoit pour nous faire voir le feu d’artifice, qui est superbe : Honneur à Greuze ! lit-on en lettres de flamme au milieu du bouquet, que vingt mille personnes saluent d’applaudissements frénétiques.
« Puis, de tous côtés, on entend la musique. Les accordées de village vont danser avec leurs promis, au moment où le courrier part. »
Tout en voulant tout dire sur Greuze, nous regrettons de ne pouvoir reproduire ici toutes les études qu’il a inspirées, toutes les pages qu'on a écrites sur sa vie et sur ses œuvres. Il faudrait citer MM. Paul Lacroix, Victor Fournel, Léonce de Pesquidoux, Castagnary et quelques autres. C’est de M. Victor Fournel que nous trouvons ce détail :
La Prière , donnée pour 5, 000 fr. à la vente du prince de Conti en 1777, s’est payée 32,400 fr. en i8q5, à celle du cardinal Fesch. La. Jeune fille à la colombe , qui n’est qu’une simple figure en buste, a été achetée 3 3, 000 fr. il y a quinze ans à la vente du baron Walckenaër. Il serait difficile de dire h quel prix s’adjugerait aujourd’hui la Cruche cassée , tableau qui ne fut vendu que 3,ooo fr. en 1785, mais il est permis de croire qu’il monterait bien jusqu’à 100,000 fr. aujourd’hui.
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Je ne sais pas si Greuze portait malheur ou portait bonheur dans son temps; ce qui est certain, c’est qu’il y a eu une véritable mortalité parmi ceux qui se sont occupés de sa statue. Protheau,qui en avait commencé une, est mort; Deschamps, qui avait fait la maquette d’une autre, est mort. MM. de Chapuys-Montlaville, le sénateur et le député, membres de la commission du monument, sont morts. Deux autres membres de la commission, MM. Bessard, membres du conseil général et du conseil d’arrondissement, sont morts. M. de la Guéronnière, préfet du département, pareillement membre de la commission, est mort. M. de Morny, président de la commission, est mort. Qui encore ? Toutes ces morts sc” sont succédé en l'espace
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de deux ans. Aussi les membres restants de la commission demandèrent-ils à grands cris que le monument fût érigé au plus tôt.
J’allais oublier M. le comte Walewski, cette mort cruelle entre toutes! Il était ministre d’Etat et des Beaux-Arts quand le marbre fut donné.
J e me hâte de signer ma chronique. Mais quand je vois une figure de Greuze, je ne vois plus que la jeunesse, l’amour et la joie — tous les beaux augures !