QUINTIUS OU L'ÉLOQUENT
n'en soyez pas trop mécontent. Tel qu'il est, c'est celui de bien peu d'hommes. Rassurezvous donc. Vous n'êtes pas si laid qu'on le dit; vous avez ce qu'il y a de plus beau après la beauté; vous avez la physionomie.
» L'esprit chez vous abonde, et quel esprit ! Non pas cette fertilité de traits qui ne sont ni vrais ni faux, et qui donnent aux gens le très fugitif plaisir de la surprise, mais l'esprit de bon sens, celui que le cadet des deux Chénier définit en cet heureux vers didactique :
Esprit, raison qui finement s'exprime,
sans compter que, dans vos discours, no manque pas le genre de trait qui aiguise la pensée, pour la rendre plus pénétrante. Vous avez quelques belles parties de l'écrivain, l'élégance, le nombre, les nuances, et, — le mot n'est-il pas de vous? — l'imagination du style. Parmi des impropriétés secrètes, ordinaire défaut des écrivains i\m sentent faiblement les choses, ou qui ne font que les
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entrevoir, le mot propre vous vient par moment et il y est de création. Si vous en aviez plus souvent la bonne fortune, on dirait de vous : « Celui-là est un écrivain ! y> Combien plus le dirait-on, Quintius, si vous pensiez moins à paraître éloquent qu'à l'être? Mais vous n'évitez rien avec plus de soin que ce qui fait l'écrivain original. Vous êtes sans doctrine.
D Deux écoles littéraires ont été en présence aux plus beaux jours de votre talent et de votre crédit. Toutes deux ont estimé votre esprit; aucune ne s'est réclamée de vous.
Vous avez donné assez de gages à toutes les deux, pour que l'une pût vous louer sans vous compromettre avec l'autre. C'est peut-être conduire habilement sa réputation viagère; mais ce n'est pas ainsi qu'on fait œuvre qui dure. Votre style est à l'image de votre conduite. Il côtoie les deux courants de la tradition et de la nouveauté, entre la peur d'être trop simple et la peur d'être trop hardi. Je sais, au xvii" siècle, un très habile homme
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qui vous ressemble; il y a deux cents ans, Quintius, vous vous appeliez Flùchier.
» J'ai (lit tout à l'heure ce qui vous manque de l'orateur politique. Mais je n'ai dit qu'une partie de ce que vous en avez. Il y faut joindre un organe harmonieux et mordant, et, pour fond oratoire, de quoi faire a toute occasion un discours. Don précieux dans notre pays si amoureux de paroles, où c'est assez, pour compter dans une assemblée, de ne pas rester court à la tribune. Même vous improvisez. Ne m'avez-vous pas dit, un jour, que, comme l'odeur de la poudre donne aux soldats l'envie de se battre, le bruit de la parole vous poussait à parler? Enfin, le meilleur de l'éloquence, vous l'avez ; c'est le jugement. Qui vous a entendu dans les Chambres peut témoigner que ni l'écho de votre voix, ni vos gestes, ni ce que la parole publique fait monter de fumée aux cerveaux les plus froids, ne troublaient ce jugement. Pourquoi donc, étant si près du but, n'y avez-vous jamais touché? C'est, Quintius, que, dans un gouver-
nemenl de discussion, vous ne discutez pas, vous ne réfutez pas, vous n'êtes ni à l'attaque ni à la défense. A peine vous défendez-vous vous-même. Si vous êtes poussé, vos apologies, plus timides que modestes, ne provoquent pas de réponse. C'est, pour jouer sur votre mot, de la poudre qui ne monte au cerveau de personne.
i> Dans la chaire du haut enseignement, vous avez paru plus près de l'éloquence.
N'ayant point de contradictions à craindre, vous vous teniez plus près de votre vraie pensée, et, moins défiante, votre parole était plus expressive. Vous aviez même des hardiesses, comme pour vous racheter de certaines circonspections intéressées de vos écrits. Quant au talent de dire, on vous soupçonnait à tort de réciter une leçon apprise.
C'est une illusion qu'a pu faire à vos auditeurs votre incomparable mémoire. Vous avez en effet l'air de réciter tout ce que vous dites. Penser et savoir par cœur est pour vous ce qu'est pour Ovide écrire et versifier, une seule
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et môme opération de l'esprit. Qu'importe après tout? En fait d'enseignement par la parole, le moyen, pas plus que le temps, ne fait rien à l'affaire. Et vous avez réussi avec éclat. Il est vrai que vos leçons n'allaient au fond de rien; mais on n'en sortait pas sans en rapporter quelques vues judicieuses sur les prolégomènes ou sur les accessoires du sujet, ni sans se savoir gré d'une heure passée à vous entendre parler avec tant d'esprit des choses de l'esprit. Même vous auriez le prix de l'éloquence didactique, si, dans le même temps et du haut de la môme chaire, deux esprits supérieurs ne nous eussent appris en quoi diffère Torateur du professeur éloquent.
}D Des médisants vous ont appelé rhéteur.
L'injure n'est pas si grave qu'ils le croient. N'est pas rhéteur qui veut, et pour l'être de votre façon, il faut plus d'esprit que n'en ont ces médisants. Si, par trop de complaisance pour votre réputation, vous avez ris(iué de vous en donner le travers, du moins vous n'en avez pas le ton déclamatoire et la pompe, et
VOUS en avez la facilité et l'élégance sans Paffeclation.
y> Vous êtes... Qu'êles-vous encore, Quintius? Je ne sais, je vous cherche et je ne suis pas peu embarrassé pour vous définir. Je ne vous veux pas au premier rang. Vous-même vous ne vous y souffririez pas. Mais reléguer au second un homme doué, au degré où vous Têtes, de mémoire, d'esprit, et de jugement, je ne puis m'y résoudre.
3> Quand je vous loue de votre jugement, pourquoi ne puis-je toucher au plus beau de vos dons, sans toucher au plus gros de vos défauts? Vous n'avez pas, Quintius, le courage de votre jugement. Vous jugez à huis clos, dans Fombre du privé, après vous être assuré si l'on ne vous entend pas du dehors; en public, vous délaissez vos opinions. Ah !
Quintius, Quintius, si vous aviez su préférer, en vous, ce don d'un jugement vrai, à la souplesse d'esprit par laquelle vous vous dérobez à ses lumières ; si ce que vous chuchotez îi l'oreille de quelque obscur habitué de votre
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salon, vous le disiez tout haut; si loin d'éluder la contradiction, vous affrontiez le combat; si vous cherchiez l'éloquence, dans le fond des choses et dans le vôtre, non dans les yeux et les sourires des gens qui ont intérêt à vous dire éloquent, quels services vous rendriez à votre pays, et quel lustre s'en répandrait sur votre nom ! y>
Qui sait si ce langage caché dans une lettre confidentielle, emmiellé de choses flatteuses, court à l'endroit des critiques, développé aux louanges, n'eût pas ramené Quinlius à lui-même, et changé la vanité qu'il avait de ses avantages mondains en une confiance virile en ses qualités? Malheureusement a un ami véritable » est chose aussi rare que <c douce », et si j'en crois ceux qui ont pratiqué le Quintius français, il n'avait pas su se faire des amis. Il lui manquait ce
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qu'Arislote appelle « rentraînemenl à l'aimer* ». J'ajoute que, pour donner et feire goûter des conseils de ce genre, il faut plus que la vérité dans l'amitié, il faut l'autorité. Un Horace n'y serait pas de trop. C'est donc un rêve que je viens de faire. Mais peut-être n'ai-je pas fait tort à Quintius en rêvant qu'il y avait en lui deux Quintius, dont le moins bon a été un très brillant esprit, dont le meilleur eût inscrit son nom parmi les maîtres de l'éloquence.
L'homme qui sur son propre fond en a cru les autres plus que lui-même, voit enfin arriver le jour où les gens qui avaient coutume de lui dicter, comme un mot d'ordre, ce qu'il devait penser de lui, s'ennuient d'une complaisance à laquelle ils n'ont plus d'intérêt. Nous nous lassons plus vite des réputations que nous avons faites, que des gloires qui se font sans nous. Notre homme voit donc diminuer de jour en jour les visites du soir. Il
i . *0p{ir, Tipo; Tô çiUiv, Mati, Moralium, lib. II, cap. xvu
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s'étonne, il s'inquiole. Voilà qu'on ne l'appelle plus « Téloquent » !... Est-ce donc qu'il aurait cessé de IVHre? Est-ce qu'en si peu de temps les choses auraient chanjré? Il est vrai, elles ont changé dès hier, et Thabitude qu'on avait de le louer a pris fin aujourd'hui. Quintius sort, il erre dans la ville comme en quête de lui-même. Il va chez un de ses preneurs qu'il croit plus fidèle, parce qu'il en est le plus récent. Le prôneur parle de tout à Quintius excepté de Quintius. Seulement, vers la fin de sa visite, il lui fait, d'une bouche avare, l'aumône de quelques-unes des louanges qu'il lui prodiguait autrefois.
Pareille disgrâce était-elle arrivée au Quintius romain? Horace, du moins, l'en menace .
« C'est fort bien, lui dit-il, d'aimer à s'entendre appeler sage. Mais ceux qui te donnent ce nom, demain, s'il leur plaît, ils peuvent te le reprendre. Ainsi fait ce peuple envers les indignes auxquels il a décerné les faisceaux; un beau jour il les leur ôtc. »
Quintius profita-l-il de l'avis? Finit-il par s'en rapporter à Horace, qui le voulait simplement galant homme, plutôt qu'aux bavards intéressés qui le proclamaient un sage?^ Pourquoi non? Le conseiller devait rendre le conseil si aimable !
Pour le Quintius français, je vis le jour où ceux qui l'avaient si longtemps appelé « l'éloquent » se demandèrent ce qu'ils gagnaient à prolonger l'illusion de ce pauvre homme.
Ils y auraient gagné de ne pas se démentir et d'avoir un peu de charité. Ils aimèrent mieux se mettre à l'aise. Quintius se vit abandonné.. Ce qu'il fit pour retenir des gens qui lui échappaient, ce qu'il y dépensa de sourires et de paroles caressantes, je n'y puis penser sans pitié. Il y allait en désespéré, et, comme l'orphelin d'Homère qui s'attache au manteau des amis de son père, il avait de ces mots qui voulaient dire : « Ne me reconnaissez-vous donc pas? 3> Lui, si longtemps écouté et applaudi, on ne se gênait pas pour insinuer qu'il rabâchait. On décidait sans lui ce qu'au-
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Ircfois il décidait à lui seul. On jugeait les choses et on faisait le choix des personnes sans le consulter, et quand il hasardait un avis, il me semblait voir un vieil acteur omis dans la distribution des rôles de la nouvelle pièce, qui demande timidement : « Et moi, quel rôle me donnera-t-on ? y>
Je n'avais pas accepté toute la célébrité de Quintius, et je me permettais d'estimer plus ses vraies qualités que celles qu'on lui prêtait. J'admirais, dans son vaste acquis, parmi des connaissances superficielles et d'apparat, les idées qu'il s'était assimilées, et dont il avait accru son fond comme d'une acquisition légitime. A l'époque môme où commença pour lui l'abandon, tandis que ses écrits, de plus en plus faibles par l'effet de l'âge et par leur faiblesse originelle, n'offraient plus guère que des fleurs fanées, sa conversation, moins étincelante, était plus substantielle. A me-
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sure qu'il demandait moins aux hommes, il leur donnait davantage. Comme les vins des bons crus, il s'améliorait en vieillissant, et depuis qu'il était moins écouté il méritait plus de l'être.
Un jour, je ne pus m'en tenir, et je le lui dis. Que j'eusse mieux fait de me taire ! Quintins n'avait pas de candeur, et il ne croyait pas à celle des autres. Il crut que je voulais réduire tout son mérite au bon sens bourgeois, et il reçut avec un sourire de dépit des louanges auxquelles manquait l'épithète d' « éloquent i>. Je le vis se tourner d'un air suppliant vers ceux qui la lui avaient si souvent donnée, les priant du regard de le tromper une fois encore. C'est ainsi que ses derniers jours l'ont trouvé, employant les restes de son esprit à ignorer son vrai mérite, triste, soucieux, et, dans de si vives clartés sur tant d'hommes et de choses, restant dans l'obscurité sur lui-même.
Il faut donc connaître son esprit comme son cœur ; c'est là la morale de l'histoire
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des deux Quintius. Pour le cœur, la chose est aisée. On connaît son cœur par sa conscience. Y voit clair qui le veut, et nul n'est admis à ne pas le vouloir. Mais l'esprit ne se connaît pas comme le cœur, d'une seule et môme vue. Chacun a sans doute la plus grosse part du sien; il n'en a pas le tout. Que de choses s'y introduisent du dehors, sans compter la mode qui s'y rend quelquefois maîtresse à tel point qu'on voit des gens d'esprit tenir ce qui leur vient du dehors pour ce qu'ils ont le plus en propre !
Ajoutez à ces causes extérieures d'illusions sur soi-même, la vanité si bien connue du poète qui a dit :
Nul n'est content de sa fortune, Ni mécontent de son esprit.
Il est donc difficile de démêler son esprit de tant de choses qui n'en font pas partie.
Mais, difficile ou non, il faut s'en imposer le tâ^e. C'est le premier devoir de tout homme qui attire assez les yeux sur lui par ses talents,
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pour qu'il se trouve des gens intéressés à la tromper sur lui-même. Et il faut y réussir sous peine de se voir comme le Quintius français, au terme de sa vie, dépossédé de ce qu'on croyait être, et incapable de savoir «ce que Ton est.
lA LIBERTÉ ET LES FAUX LIBÉRAUX
Vous me demandez pourquoi je ne m'intéresse pas à la liberté. C'est que je n'aime pas à porter de l'eau à la rivière, ni ne me soucie des gens bien portants. La liberté est si forte, que je la vois désormais condamnée à n^avoir plus pour serviteurs que des courtisans.
Parlez-moi d'une chose qui n'aurait pas trop de l'aide de tout le monde pour se soutenir, parce qu'elle est faible, fùt-elle appuyée ,par une armée ; parce que, sous la pourpre royale, elle est pauvre; parce que le trône ^où elle s'assied est le plus chancelant des^
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escabeaux; parlez-moi de rautorilé, par qui tout subsiste et qui seule, en modérant la liberté, la rend possible. C'est à elle que je m'intéresse, comme le naufragé s'intéresse à la planche qui le porte ; et quand je la vois près de gérir, je me reproche, comme un tort de conduite, de n'avoir plus ni jeunesse, ni santé, à mettre à son service.
Si la France, à l'exemple d'Ulysse se bouchant les oreilles avec de la cire, et se faisant lier à son mât pour échapper aux enchantements des sirènes, ne s'attache pas de tout son cœur et de tout son esprit au principe d'autorité, le temps n'est pas loin où les sirènes de la liberté l'entraîneront en ces gouffres sans fond, d'où l'on ne remonte jamais.
LA LIBKIITÉ KT LKS V \{\ LIIJÉUArX. lo:
Le libéral, c'est quiconque a une convoitise. Voilà pourquoi il y a tant de libéraux.
La qualité de la convoitise l'ait la ({ualité du libéral. Celui qui convoite le pouvoir vaut mieux que celui qui convoite l'argent. Mais tenez pour sur que ni Tun ni l'autre ne se soucie de la liberté.
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Comme la religion, la politique a ses mystiques. 11 se peut qu'on trouve un mystique dans l'opinion républicaine ; dans l'opinion libérale, je le cherche encore.
d'un malade imaginaire auquel kkssemdle la france de isht
J'ai dans mes connaissances un malade imaginaire. Il a de commun avec celui de Molière une excellente santé. Il en dilïère en ce point qu'il a foi, non pas aux médecins,
comme Argan, mais aux livres de médecine.
Chaque matin, il y cherche à quel endroit de son précieux corps il souffre, et il le trouve. Il se croirait mort pour tout de bon, si, par ses lectures médicales, il ne s'assurait qu'il n'est que mourant.
Je sais qui ressemble à ce malade. C'est la pauvre France d'aujourd'hui. Son cas est d'avoir foi aux journaux. Elle y lit chaque matin qu'elle n'est pas libre ; elle regarde ses mains, et elle y voit des menottes. Elle est libre pourtant, Dieu le sait, Dieu qui Ta faite si libre qu'elle le fut même sous Louis XIV ; car vous ne voulez pas me faire croire qu'au temps du plein épanouissement de son génie, la France était esclave. Cependant elle se consume, demandant en vain à des institutions éphémères la liberté qu'elle tient de sa nature et de ses mœurs, ayant la proie et courant après l'ombre * !
1. Un grand esprit, Guizot, disait vers la même époque, 1867 : c Nous n'usons pas de toutes les libertés que nous avons. >