‹ Ægri somnia; pensées et caractèresChapitre 32 sur 46 · GRl SOMMA · texte numérisé non relu

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barreau, une haute raison, une droiture de sens qui vient de la droiture de cœur, et beaucoup de cet esprit de finesse si différent de l'esprit de traits, et qui n'est que la raison souriante ; tels me parurent les qualités et les attraits de ce recueil.

Un des discours de M. Rousse, et le meilleur, a été un acte de courage. Périlleux dans le moment où il a été accompli, il pouvait le redevenir si une nouvelle aberration populaire ramenait au gouvernement les demeurants de l'orgie sanglante de mars 1871 . M. Rousse ne s'en fit pas un souci.

Dans les quelques jours qui précédèrent l'élection, j'avais parlé de M. Rousse à des confrères, mieux informés et meilleurs académiciens que moi. L'un d'eux, très bon juge, l'avait nommé de son vrai nom, vir bonus scribendi perittis . Certes, s'il y avait un homme à qui l'Académie française dûtouvrir ses portes, c'est au candidat qui méritait cet éloge. La majorité en jugea ainsi, et M. Rousse fut nommé. L'idée que je n'y avais pas été néces-

saire ne me consola pas de n'avoir pas mérité une part dans la joie de ses amis.

Dans le barreau de Paris, M. Rousse est parmi les premiers; il n'est pas le premier.

N'est-ce pas de ce qui manque au dicendi périt us, qu'est formé le^peritus scribendi'l Ceux qui ont été surpris que l'Académie ait fait choix d'un avocat qui n'était pas même le premier de la robe, ont pu s'expliquer la chose en lisant les premières productions académiques de M. Rousse. Il faut remonter aux meilleures du genre, pour en trouver de comparables aux discours prononcés par lui à l'Institut, presque coup sur coup, soit comme récipiendaire, soit comme directeur. Tout ce qui était à dire sur chaque sujet, y est dit en perfection. Éloge un peu maigre, semble-t-il, en ce temps de louanges et de critiques violentes; aussi ajouterai-je volontiers du plus récent, qu'en traitant une matière qu'il est de préjugé et presque de bon ton de railler comme usée, l'orateur l'a rajeunie et en a élevé le genre, en y répandant avec les grâces d'une

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langue choisie, les plus pures inspirations d'un cœur tendre au bien, au devoir et au.

sacrifice.

C'est de ce cœur dont je dirais volontiers,, par une variante du mot de Buffon, que « le style, c'est le cœur même de l'écrivain >, qu'est sorti le plus original des écrits de M. Rousse, les Souvenirs du Siège et de la Commune.

Qu'a-t-il manqué à cet épouvantable épisode de la guerre de 1870, en fait de crimes et de vertus, de grandeurs et de bassesses morales? M. Rousse n'a pas tout vu, mais c'est assez de ce qu'il a vu et de la façon dont il l'a vu, pour faire juger du reste. Plus de faits du même genre, horribles et touchants, ne nous auraient rien appris qu'il nous importe de savoir ; ils nous auraient accablés et peut-être rebutés. Le goût en a déterminé le nombre. On arrive à la fin de ces Souvenirs-

épuisé d'émotions, mais sans haut-le-cœur, juste à temps pour les leçons à en tirer, si nous étions gens à tirer des leçons de quelque chose. Mêlé à tout, hommes et actes, par sa situation éruinente, et comme aux premières loges de ce tragique théâtre de toutes les misères humaines, il ne s'y est rien produit de caractéristique que M. Rousse n'ait vu de ses yeux, ou dont il n'ait été assez proche pour en être immédiatement averti. Je ne parle pas des incidents où il est intervenu de sa personne, à la fois et tour à tour témoin toujours véridique, acteur toujours au niveau de l'épreuve. Jamais pages plus fortes et plus poignantes ne peindront plus fidèlement les tortures de Paris, entre ces deux branches d'une tenaille ardente, le siège et la Commune. Jamais catastrophe plus tragique n'inspira de sentiments plus passionnés à un homme courageux, hardi, compatissant aux faibles, n'ayant pas peur des forts, gardant aux plus durs moments une tête froide et la complète liberté du bien.

Un sentiment domine tous les autres, les pénètre tous, et en rend Taccent plus profond, c'est le patriotisme. L'expression en est devenue si banale, il y a tant de gens qui se targuent du mot et si peu qui ont la chose, elle sert de couverture à tant de convoitises et d'hypocrisies, elle ligure sur tant de programmes, elle est placardée sur tant de murs, que, de toutes les qualités dont se vantent les hommes publics, il n'en est aucune où il faille moins les prendre au mot. Non seulement M. Rousse n'en fait pas profession, mais aux heures même où ce patriotisme lui parle le plus haut et lui commande le sacrifice, il ne croit pas qu'il se passe en lui quelque chose d'extraordinaire. Il ne lui semble pas plus séant de se dire patriote que de se dire honnête homme. C'est le propre des belles vertus qu'on n'en a pas plus le sentiment que du travail silencieux des fonctions physiques. Ce n'est pas dans la vie de l'homme de bien quelque chose de différent, ni de nouveau, c'est une suite.

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M. Rousse a des étonnements honnêtes jusqu'à l'ingénuité. Apprenant que Ledru Rollin s'associe à Blanqui et à Pyat qui demandent à grands cris rétablissement de la Commune : <( Qui l'aurait cru? t> s'écrie- t-il. «Qui ne s'y serait pas attendu? d aurait-il dit, si la confraternité du barreau ne l'eût trompé sur la portée politique du fugitif du vasistas.

Jem'étonneàmontourquelemêmehomme, capable d'éprouver des surprises si indulgentes à propos d'un confrère au moins dévoyé, ait été si dur pour le vaincu de Sedan. Il y fait écho, sans s'en douter, à certains propos violents qu'il s'attirait lui-même, alors que pour quelques mots d'indignation contre l'odieux abus des papiers trouvés, ou plutôt pillés aux Tuilleries, il se voyait traité de < niais sans conséquence d !

Qu'un homme tel que lui eût écrit ces duretés d'une main tremblant encore du poids du fusil de volontaire porté toute une nuit, ou taché du sang d'un blessé français ramassé sur le champ de bataille, je le comprendrais ;

je m'y résignerais. Mais que, publiant ces impressions du siège, quinze ans après la catastrophe de Sedan, treize ans après la mort du malheureux prince qui avait rendu son épée pour sauver 80 000 soldats français; qu'après tant d'écrits où sont réparties les responsabilités de la guerre de 1870, un doute ne lui ait pas fait effacer les mots d' « épouvantable ineptie, un des plus grands crimes politiques dont l'histoire puisse garder le souvenir », voilà qui me surprend et m'attriste. Mais sachant à quel cœur j'ai affaire, force m'est bien de me dire que, si chez M. Rousse, il .y a des illusions d'assiégé, peut-être y a-t-il chez moi des illusions de gratitude. En tout cas je suis trop vieux pour m'en corriger. ^

Non, l'histoire ne fera pas Napoléon III ni si démesurément criminel, ni si épouvantablement inepte. Si elle le blâme d'avoir cédé au cri public qui le poussait à la guerre, elle se souviendra du ton découragé de sa proclamation à l'armée, et loin de l'accuser e de ne s'être point douté de l'obstacle i>, elle recon-

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naîtra que nul n'avait vu plus tôt et de plus loin que lui Técueil où il allait se briser.

Chez des esprits tels que M. Rousse qui, à toutes les lumières de la raison, joignent la lumière supérieure de la bonté, la colère n'est pas longtemps maîtresse. Après cet emportement contre « le plus grand criminel politique dont l'histoire puisse se souvenir ï>, il dira : « Mais ce coupable avait bien des complices. )> Les complices auxquels il pense, ce ne sont pas seulement les complices intéressés, c'est ce grand nombre d'honnêtes gens et de Français chatouilleux sur l'honneur du pays, qui avaient trouvé intolérable l'établissement d'un prince allemand à notre frontière des Pyrénées. Et s'il s'agit, en efTet, de ces honnêtes gens-là, ne va-t-il pas de soi, qu'en prenant leur ptiTl de la faute, ils ont atténué d'autant le tort du principal coupable?

Je ne profilerai pas de mon insignifiance politique pour cacher que j'étais de ces complices-là. Je pensais et sentais comme l'amiral Bouêt de Wuillaumez, que j'avais comme voi-

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sin au vestiaire du Sénat, et qui, le jour où le gouvernement français rejeta comme insuffisant le retrait de la candidature allemande à la royauté espagnole, me disait, les larmes aux yeux, avec un gros soupir de soulagement : « J'ai eu peur un moment qu'on ne commît une lâcheté! »

Ailleurs, après quelques paroles de généreuse protestation contre l'épithète de crétin que la démagogie, d'accord avec une certaine aristocratie mal embouchée, accolait au nom de Napoléon III : a: Il a écrit, dit M. Rousse, et a accompli des choses sensées. Il a eu du politique tout au moins certaines qualités poussées très loin, la patience, l'audace, la modération. S'ilétaitmort après la campagne de Crimée il aurait eu un des plus grands règnes de notre histoire. Après la paix de Villafranca, il restait encore un souverain très habile. » Un peu plus, la justice toucherait à l'apologie.

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Sur ce fond uniforme de misères et de souffrances, de grandeur et de bassesse, se détachent par le hasard des rencontres, des anecdotes ou louchantes ou plaisantes, qui font venir tour à tour une larme aux yeux ou un sourire aux lèvres. M. Rousse excelle à peindre les héros de ces anecdotes. Ce ne sont pas des portraits maximes, mais des vivants saisis au moment le plus vif de leurs qualités ou de leurs travers. Dans quels mémoires contemporains, sur quelle toile de peintre, par exemple, Dufaure est-il plus en pied, plus parlant, plus Dufaure, qu'au moment où interpellé « sur sa résolution de fonder la République y> il fait, dit M. Rousse, la revue de sa vie politique, dans ce langage sobre, correct, robuste, passionné et contenu qui est son

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caractère, son tempérament, tout son être?

« Tout s'enchaîne, tijoute-t-il, et se tient dans cette nature âpre, forte, rustique et violente, jusque dans sa malicieuse finesse. Comme tous les grands orateurs, celui-ci a la voix de son talent, une voix de cuivre qui sonne le métal ! 2> Et ce qui complète le portrait, sans que le peintre Tait voulu, c'est que Dufaure élude l'interpellation et se tait. Rien alors ne ¥/ manque à cette peinture du chef et du proto-

V type de ce parti où l'on ne sait ni commander

ni obéir, et qui, par les embarras où il a jeté tous les autres, et par tout ce qu'il a empêché ou manqué de faire, aura mérité, sous le nom de centre gauche^ une place indécise entre le blâme et la louange, dans l'histoire politique de la France du xix* siècle ?

Un comité électoral où l'on s'occupe de former une liste de concihation — c'est le rêve de tous les politiques des temps d'anarchie — amène sur la scène des originaux d'une autre catégorie. Ce sont les candidats à la députation. Ils exposent leurs titres devant le comité

•dont M. Rousse fait partie. Tandis qu'ils parlent, le peintre qui « met pour la première fois le pied dans une cuisine politique et la main aux casseroles électorales » en crayonne de piquantes cxquisses ! Plusieurs sont d'une louche supérieure, aucune n'est indifférente. Depuis le candidat qui déclare payer mille francs de contributions « quoique j'aie peine à croire, dit M. Rousse, que jamais billet de mille francs soit sorti de l'uniforme qu'il ne quitte jamais », jusqu'à ce M. D..., qui, pendant une demi-heure, fait un discours sans idées, sans qu'il en ait conscience, « quelque chose qui fait du bruit à côté de lui », et cet autre; « homme de fer-blanc chez qui tout sonne dur et faux », on voit passer devant soi un choix d'originaux, tels que les engendre le travers politique, celte maladie dont meurt notre pays.

De toutes les misères du siège, je n'en sais guère de plus triste que celle où la perspective de la faim réduisait un homme de l'humeur de M. Rousse à se préoccuper de son

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manger. Il est vrai qu'il n'y pensait qu'après avoir pourvu à celui des autres. Il ne fallait pas moins y penser tous les jours, souvent avec ce surcroît d'appétit qu'explique trop bien le reste de faim qu'on reportait d'un repas au repas suivant. Sortait-il de chez lui, soit pour porter à la mairie de l'argent destiné aux pauvres, soit pour aller aux ambulances, soit pour présider aux^pesées de viande, ou bien pour recenser les logements où l'on pourrait recueillir les émigrants des quartiers bombardés, ou enfin pour aller plaider au Palais — qui donc avait l'humeur processive en un pareil temps? — on le voyait s'arrêter, tout en cheminant, devant les boutiques de denrées alimentaires, essayant de faire affaire avec desmarcliandsambulants,elrefusant45 francs d'un lapin , « car mes moyens, dit-il gaiement, ne me permettaient pas de me donner cette gibelotte à la Lucullus y>. Un jour, que revenant au Palais, il passait devant les Halles, il avise des « oies jaunes laissant tomber leurs cous mélancoliques le long des étals )>.

— Combien Toie? demande-t-il.

— Vingt-quatre francs.

11 passe son chemin, se disant à lui-même, — j'en crois sa bonne humeur — le mot du saltimbanque à propos d'une carpe : «Je l'achèterai la semaine prochaine. y> Il n'est pas jusqu'au sort des éléphants du Muséum qu'il n'envie, en lisant au Moniteur qu' « au Muséum on ne manque de rien ». Et il fait cette remarque où perce, sous la plaisanterie, une pointe de jalousie contre ces privilégiés qui « lorsque chacun se serre le ventre et pèse ses bouchées, mangent à trompe que veux-tu » .

Quoique tout cela soit raconté avec bonne grâce, suis-je dans l'illusion en croyant y sentir comme l'humiliation secrète d'une àme d'élite forcée de s'avouer qu'elle n'est pas « maîtresse du corps qu'elle anime »? Aussi est-ce avec un vrai soulagement qu'à la fin du Journal du Siège, je lis cette note du pauvre affamé : « Nous mangeons du beurre pour la première fois, et du gigot, un vrai gigot! Mais

.€GRI SOHNIA.

le plus grand régal pour nous est le pain blanc?' du pain blanc, un vrai pain blanc. :» Expressions naïves d'honnête sensualité, auxquelles on peut mesurer les privations dont il avait souffert !

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wSOUVENIRS SUR PASTEUR ET CLAUDE BERNARD

Parmi les marques de bienveillance que j'ai reçues de Napoléon III, celle qui m'a le plus obligé fut la mesure qui m'appelait en 4858 à la haute direction (ce sont les termes de l'arrêté) de l'École normale supérieure. Il m'en coûtait bien un peu d'être enlevé au cours d'éloquence française que je faisais alors à la Faculté des lettres. J'y traitais de l'éloquence diplomatique, et le nombre croissant des auditeurs, attirés par la nouveauté du sujet, m'était une preuve de l'intérêt que

prenait le public de la petite salle à cette belle partie de nos annales littéraires. Mais l'École norniale supérieure m'était chère. J'y avais débuté en 1834, comme maître de conférences. Plus tard, je l'inspectais en qualité de membre du conseil impérial de l'instruction publique. Quand la bonne fortune m'advint d'en être le chef, je ne me crus pas le droit de m'y refuser. Je quittais ma chaire pour des fonctions où je pouvais plus utilement servir les lettres et l'Université. J'ignore si j'y ai réussi; mais je sais ce que j'ai tiré, pour l'adoucissement d'une vie éprouvée, du commerce journalier de professeurs et de jeunes gens d'élite, et ce qu'ont dû gagner mes travaux personnels à la pratique des traditions, et au spectacle stimulant des exemples de cette noble maison. J'y ai trouvé, à la fois, la liberté d'esprit et l'émulation nécessaire pour achever ce que l'indulgence de bons juges m'a permis de considérer comme le plus solide de mes écrits, YHistoirc de la Liltêrature française.

De tous les avantages qui semblaient m'avoir mis, comme dans mon cadre, à rÉcole normale supérieure, nul ne m'a été plus profitable que d'y faire connaissance et amitié avec le plus illustre chimiste de la seconde moitié de ce siècle, Louis Pasteur.

Je ne parle pas de l'aide que j'ai reçue de lui dans la tâche où le même décret nous chargeait, moi de la direction générale de récole, lui, de la direction des études scientifiques et de l'administration. C'est un compte qui s'est réglé entre nous depuis longtemps, par une atïection qui n'a pas souffert de la différence dernière de nos fortunes. Je ne veux montrer, dans ces quelques pages sur Pasteur, que ce que j'ai vu de sa méthode de travail, et ce que je lui ai d'obligation personnelle comme écrivain.

« Ce n'est pas, comme me le disait un jour Jean-Baptiste Dumas, en battant les buissons dans le champ de la chimie que Pasteur faisait lever le gibier. 2> C'est par intuition que, soupçonnant dans un coin de ce vaste champ une

vérité qui s'était cachée à tous les regards, il allait droit à elle, et n*avait de cesse qu'il n'eût réussi à l'atteindre. Seulement, quand il croyait la tenir, c'est elle qui le tenait. Tant qu'il ne l'avait pas amenée dans la nudité de l'axiome, sous les yeux des hommes, elle disposait souverainement de son temps et de ses forces ; elle ne lui laissait ni trêve ni sommeil ; elle était la maîtresse de sa vie. C'est de cette façon que j'ai vu Pasteur en user avec la vérité, ou plutôt la vérité en user avec Pasteur.

Inventeur et serviteur incorruptible de sa méthode, loin de se dérober à ses exigences implacables, il allait au-devant; il devinait, il épiait les illusions, il s'en défendait comme un honnête homme se défend des tentations, s'armant à la ibis contre les objections probables et contre les contradicteurs possibles; se faisant son propre ennemi pour mieux se garder d'être son complaisant, et, pour tout dire, poussant la défiance de lui-môme au delà de ce qu'ont imaginé La Roche-

tfoucauld et La Bruyère dans leurs plus violentes suspicions contre Tamour-propre humain.

Plus d'une fois, quand il me parlait des résultats d'une expérience, m*imaginant avoir remarqué dans la suite de ses raisonnements, un défaut de logique et, dans l'enchainement •des preuves, un chaînon moins solide, je paraissais hésiter à le croire.

— J'ai prévu votre hésitation, me disait-il, et je vais vous Tôter. Il y a en moi un censeur qui ne se rend qu'à l'évidence, pt encore ne s'y rend-il que de mauvaise grâce ; vous ipouvez vous y fier.

Et il me faisait toucher du doigt ma mé- .prise.

Un jour, je me crus tellement sûr de mon fait que je ne pus me défendre d'un air de satisfaction en lui en parlant. Jusque dans l'aveu de mon incompétence perçait une secrète complaisance pour ma raison. En quelques mots, il me fit voir l'inanité de mes •objections, et, à son tour, il ne se défendit

pas d'un sourire auquel son amitié ôtait toute apparence de raillerie.

II n'était pas si commode avec les critiques du métier. Ses réponses disaient toujours, à mots plus ou moins couverts :

— Si vous n'avez pas vu, c'est faute d'avoir bien regardé.

A la suite d'une expérience sur la quantité de sucre que contenait la lie d'un verre devin blanc, il avait invité deux chimistes éminents, Balard et Wurtz, à venir à son laboratoire constater les résultats de son analyse. Tandis que nous causions, lui et moi, de notre côté, les deux chimistes se succédaient au microscope. Après y avoir regardé de tous leurs veux, ils vinrent 5 Pasteur et lui déclarèrent n'avoir pas vu ce qu'il avait annoncé. A d'autres que des savants du mérite de Balard et de Wurtz, il eût dit sans façon :

— C'est que vous ne savez pas observer.

Mais il avait affaire à des maîtres de la

science, dont le plus âgé, Balard, aurait pu l'avoir pour élève. Aussi se contenta-t-il de

PASTEUH ET CLAUDE BEUNARI). 233

les renvoyer au microscope. Ils y retournèrent, et après quelques minutes, revenant vers lui :

— C'est vous qui avez raison, direnl-ils, les choses sont telles que vous les avez vues.

— J'en étais bien sur, dit Pasteur, d'une voix légèrement moqueuse, qui voulait dire :

On commet des étourderies à tout âge.

C'était pour moi un sujet d'observations morales, et parfois d'émotions affectueuses, de noter, dans les mouvements de son humeur et sur les traits de son visage, les alternatives et les étapes de son travail. Lesjours de doute, il était préoccupé, triste ; ses devoirs à l'intérieur de l'École, quoique strictement remplis, avaient le tort de retarder son retour au laboratoire. Ces jours-là, si je lui demandais où il en était de ses recherches :

— C'est bien difficile, me disait-il ; je n'ai rien de certain ; d'ici à peu, j'espère vous dire quelque chose.

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Et ce temps passé, je devinais à son air plutôt que je n'augurais de ses paroles, qu'il avait fait un pas de plus vers le but, et reçu d'une nouvelle vérification de ses vues un encouragement à les poursuivre. Je le voyais résistant à un premier mouvement de confiance et résolu à ne pas dire un mot qu'il pût avoir à retirer.

Il savait mieux que personne que l'illusion est le piège de tout savoir humain, et que nul n'est assuré d'y échapper. Le mathématicien lui-même n'en est pas assuré par l'habitude déjouer avec l'évidence, et j'ai ouï dire qu'il se fait des romans même en géométrie. La peur de l'illusion est le commencement de la découverte. Pasteur poussait cette peur jusqu'à la souffrance. Même arrivé à une période de son travail où l'illusion ne semblait plus à craindre, il n'osait pas parler tout haut de certitudes ; à peine s'en parlait-il à lui-môme tout bas. C'est par un regard souriant que j'en avais la confidence.

Mais le jour où il prenait la plume pour en

faire une communication à l'Académie, une douce joie détendait son visage si souvent contracté par sa lutte entre le doute et la confiance, entre le concevoir et le voir. Ce jourlà, toute chose allait bien ; tous les devoirs à l'intérieur étaient remplis allègrement. 11 faisait bon alors avoir quelque faveur à lui demander. A qui la méritait, il l'offrait luimême ; à qui ne la méritait pas, il la refusait sans un mot de gronderie. Sa famille personnelle et sa famille universitaire s'aper- . <5evaientque le vaillant lutteur avait sa récompense, et que la science venait de faire une <îonquôte de plus.

Cette joie du savant, tout intérieure, sans éclat et sans paroles, me faisait faire des <;omparaisons entre la condition des savants et celle des lettrés. Tandis que la joie du lettré est mêlée d'inquiétude, celle du savant est parfaite. C'est que, sur les vérités littéraires, l'accord des bon juges n'est ni universel, ni unanime. Je sais que toutes les nations •civilisées saluent avec les Anglais le génie de

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