‹ Ægri somnia; pensées et caractèresChapitre 33 sur 46 · Gin SOMMA · texte numérisé non relu

Gin SOMMA

Shakespeare, avec les Italiens celui de Dante, avec les Espagnols celui de Cervantes, avec les Allemands celui de Gœthe. Mais s'il n'y a qu'une opinion sur le caractère général de beauté de leurs œuvres, sur le détail il y a de grandes dissidences. Il ne manque même pas d'esprits qui diffèrent, non seulement sur les détails, mais sur le fond des œuvres et sur le rang des auteurs. Enfin, l'unanimité fait défaut, même à ceux qui sont hors de rang.

Exemple, toute l'Europe littéraire souffret-elle Molière à la hauteur où l'élève la nation française ?

Lors donc qu'un écrivain se rend célèbre, soit en ajoutant au nombre des vérités counues, soit en leur donnant par l'expression quelque rajeunissement qui équivaut à une création, il ne peut que se rendre le témoignage mélancolique d'avoir fait de son mieux. Sans doute, il en a d'abord quelque joie; mais qu'un esprit juste, qu'il sait sans intérêt, lui fasse des objections ; moins que cela, qu'un esprit frivole, simplement pour se défendre

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de penser comme les autres, lui allègue qu'en littérature il ne faut pas disputer des goûts, le voilà inquiet; et quand cessera-t-il de l'être? Il aura des contentements passagers; même dans le cas de contradictions injustes ou de vulgaires jalousies, ces contentements useront assaisonnés de dédain pour les contradicteurs et les jaloux. Mais ce moment de complaisance passé, le doute des juges de qualité lui revenant à l'esprit, il ne lui restera que le sentiment de ce qui manque à son <Buvre pour avoir la durée, et en général, de ce qui manque d'évidence à la vérité littéraire.

Tout autre est la joie attachée à la découverte des vérités scientifiques, dont le propre est d'être universellement et unanimement reconnues. L'astronome qui vient de découvrir dans la profondeur du ciel une nouvelle planète, le chimiste qui trouve un corps nouveau, ou, chose plus précieuse, la cause et le remède de quelque mal qui menace la vie humaine, rencontrent partout, et, tout de

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suite, des juges compétents pour se faire les garants de leur découverte. La nouvelle planète est vérifiée dans le même moment par tous les observatoires. Elle se montre au bout de tous les télescopes. Le réactif bienfaisant du chimiste, tous les laboratoires le constatent, tous les microscopes le révèlent à tout œil qui sait voir. Une même méthode^ servie par les mêmes moyens de vérification, produit partout les mêmes résultats. Devenues ainsi des croyances du genre humain, les vérités nouvelles produisent dans l'esprit de leurs inventeurs une conviction qui ne peut ni s'accroître ni diminuer, et que fortifient les impuissantes contradictions des jaloux.

La joie qu'ils en ressentent est la tranquille joie de la certitude.

Pasteur m'a rendu le témoin émerveillé de ses premières expériences sur la fécondité des

poussières de l'air. Tandis qu'à l'enconlre de .l'opinion du genre humain qui donne pour origine à tout être organisé, animal ou végétal, un œuf ou une graine, une certaine doctrine affirmait qu'au plus bas de l'échelle, il est des ôtres qui naissent spontanément d'une fermentation sans germes. Pasteur, rencontrant cette doctrine comme une objection provocante contre ses travaux sur les ferments, y avait répondu en instituant des expériences sur les poussières de l'air. Quoique religieux comme Descartes et Newton, il était très résolu, si le résultat contrariait ses sentiments, à ^accepter et à le confesser. Il me fit voir un jour comment il s'y prenait pour tirer de l'atmosphère où ils sont disséminés partout, et pour les amener sous le microscope, des spécimens de ces êtres qui, par leur ténuité, semblent marquer l'extrême limite entre le non-être et la vie. Il avait fait placer dans une des fenêtres de son laboratoire, un tube dont l'orifice, s'ouvranl sur l'air libre et rempli de coton.

recueillait, par un procédé d'aspiration, les poussières que le vent chassait contre la vitre. Le coton, noirci par ces poussières, et retiré du tube, était soumis à une réaction chimique. Les germes, séparés des débris inorganiques, allaient, à l'appel du chimiste, prendre vie et mouvement. Avant de les faire apparaître à la lumière, il avait pensé aux moyens de les faire vivre. Il les semait, œufs ou graines, dans un liquide fermentescible approprié, où les œufs en quelques heures devenaient des populations, et les graines des végétations innombrables.

L'œil appliqué au microscope du maître, j'ai vu, dans leurs formes régulières, les premiers semis de ces productions luxuriantes. Par quel ensemble d'observations et de raisonnements, de précautions contre les causes d'erreur, de soins minutieux pour obtenir ces spécimens organiques à l'état de parfaite pureté ; par quel usage perfeclionne des moyens connu?, et quelle invention de moyens nouveaux, il arrivait 5 rendre

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ses démonstrations inattaquables, c'est ce que, faute de compétence et d'habileté de, plume, je renonce à décrire» Tout ce que ja puis dire, c'est que, par la prestigieuse adresse de ses mains, par la sûreté de son regard, par la docilité de la matière, il avait l'air de créer

ce qu'il annonçait, et d'être le législateur des lois qu'il découvrait. En considérant ce qu'un tel résultat avait demandé d'observation in-tense et de patience, de logique serrée et fine» de hardiesse et de prudence, d'ardeur à examiner et de circonspection à décider, j'y pris ridée d'un travail auprès duquel le travail des faiseurs de livres n'était que Thonnête effort de gens cherchant l'idéal et n'arrivant qu'à l'a peu près.

Quand les notes de Pasteur à l'Académie des sciences rendirent publics les résultats de ses expériences sur les infiniment petits, ce fut, dans le monde des savants, comme dans celui de la mode, une explosion de sentiments contradictoires. Les contemporains se souviennent de ce que firent éclater de dépit, et

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presque de colère, les partisans de la gênél'ation spontanée, d'admiration reconnaissante ceux qui ne croient pas à des créations sans créateur. Plus d'un, parmi ces derniers, que ne laissait pas d'intimider l'audace des affirmations incroyantes, remerciaient le savant illustre qui, en faisant remonter à un premier auteur les manifestations presque invisibles de la vie, leur apportait des raisons nouvelles de s'affermir dans leurs sentiments.

La question scientifique prit ainsi le caractère d'une question religieuse. Les adversaires Âe Pasteur, au lieu de le réfuter par des expériences de laboratoire, insinuaient que sa première pensée avait été de faire confesser par la science ses croyances personnelles. A ce moment-là, il était dans la plénitude de cette joie dont je parlais tout à Theure, et je me rappelle comment se peignaient sur son visage le sentiment de la possession de la vérité et le tranquille dédain de ses contradicteurs.

Nous en parlions souvent.

— Sans doute, me disait-il, si mes décou-

vertes doivent venir en aide à la croyance en Dieu, je m'en féliciterai! Mais je n'ai pas pensé un seul moment à leur donner cette croyance pour principe, ni pour fin. Mon opinion sur les infiniment petits est une conception purement scientifique. Aucune considération religieuse n'a dirigé mon œil et ma main, et si mes expériences m'avaient démontré l'existence de générations spontanées, sans hésiter j'en aurais convenu. Les recherches sur la cause première ne sont pas du domaine de la science. Elle ne connaît que ce qu'elle peut démontrer, des faits, des causes secondes, des phénomènes.

C'est à peu près le langage que me tenait le grand physiologiste Claude Bernard, mon collègue au Sénat, mon confrère à l'Institut, ^t nlon ami. Un soir, que, revenant de la rue Blanche où nous avions dîné, nous regagnions

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