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notre quartier du pas lent des gens de travail à qui Toccasion fait du loisir, et qui peuvent se parler de toutes choses en toute confiance :
— Que pensez-vous, lui dis-je, de la controverse sur les découvertes de Pasteur? Quel est le camp où l'on peut se flatter de vous avoir pour allié? Est-ce celui des croyants ou des incroyants?
— Ni l'un ni l'autre, dit-il; je n'ai jamais pensé à rien de cela; je suis un physiologiste et non un métaphysicien. Sur la cause première, je n'ai pas d'opinion. C'est affaire de foi, non d'expériences. Mais croire aux causes secondes n'implique nullement qu'on nie une cause première. L'affirmer, comment le pourrais-je? La science n'admet que ce qui tombe sous l'observation. Ce sont matières à spéculation que je laisse dormir dans mon cerveau, sans perdre ma peine à rechercher ce que j'en penserai un jour.
Je lui objectai l'exemple du sublime observateur qui fut autant le père de la science que
celui de la philosophie moderne. Descartes.
— Celui-là, disais-je, croyait en Dieu comme à la première des évidences; il identifiait sa raison avec l'idée de Dieu.
— Je ne suis pas Descartes, me, dit-il, en soupirant ; je m'en tiens à l'étude des choses sensibles, je ne me paye pas d'abstractions.
J'insistai vainement pour qu'il développât sa pensée; je n'en pus rien tirer de plus.
Claude Bernard ne m'a donné aucune raison ni d'affirmer, ni de ne pas espérer qu'il finirait comme Descartes. Rien ne put m'ôter la persuasion que, sur son lit de souflrances, n'ayant plus à observer que sa pensée, il dut, aux approches du moment suprême, entrevoir par delà toutes les causes secondes une cause
première, et la mort comme le passage par où les grands esprits vont se réunir au Créateur de tous les esprits.
J'ai cru remarquer d'ailleurs, au temps où l'état de sa conscience sur la question du surnaturel était le sujet d'entretiens et de dis-
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eussions parmi ses admirateurs el ses amis, qu'il n'était pas sans faire quelques efforts visibles pour se tenir en équilibre entre nier la cause première et l'affirmer. Il semblait surveiller sa pensée, sa parole et sa plume, soit pour ne pas se donner le change à luimême, soit pour ne donner de gages ni aux, croyants, ni aux incroyants.
Plus heureux que lui, Pasteur s'est mis à Taise tout d'abord avec lui-même et avec les autres. Il a fait de la science comme les grands métaphysiciens chrétiens du xvn* siècle faisaient de la métaphysique, se gardant comme d'une fraude de laisser percer le chrétien sous le philosophe, et de mêler les deux ordres de preuves. D'une main non moins ferme, Pasteur a tenu la science si.
rigoureusement séparée de la religion qu'elle parait l'ignorer. Il est vrai que, dans son fond, il ne la soupçonnait pas de receler des secrets qui pussent mettre Dieu en danger.
11 croyait que, dans la vraie science, toute découverte mène irrésistiblement à Dieu.
Quand donc il put prendre à témoin le monde scientifique qu'il n'existe nulle trace de génération spontanée, et qu'il en avait acquis la . preuve, en faisant, non de la théologie, mais de la chimie, le moment venu, il se donna la joie de confesser publiquement un Dieu créateur. Et le même sentiment religieux par lequel il savait à qui rendre grâce de ses talents, lui apprenait à porter modestement sa gloire*.
Je ne puis quitter Claude Bernard sans parler d'une visite que je lui fis à quelques jours de sa fin prématurée et si déplorée»
Aucun symptôme ne l'annonçait. Le mal avait à peine pâli ce beau visage où se révélaient à la fois le génie du savant et l'élévation morale de l'homme. Il se leva sur son séant, me souriant avec un de ces visages reposés où se trompent les amis du malade. Je lui
i. Depuis que ces pages sont écrites, Pasteur, par ses étonnantes découvertes sur la rage, a ajouté son nom» déjà des premiers parmi les noms des savants créateurs» aux noms plus rares des bienfaiteurs de Tespèce humaine.
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demandai quel accident lui avait fait prendre le lit.
— C'est, me dit-il, au sortir d'une soirée chez le président de la République, où j'avais dû assister comme directeur de l'Académie, que passant de l'excessive chaleur des salons à Tair froid d'une nuit d'hiver, je me suis refroidi en cherchant mon pardessus dans la confusion du vestiaire présidentiel. Je dois à ce refroidissement le mal dont je souffre.
Entre nous, ajouta-t-il, en baissant la voix comme s'il me faisait une'confidence, l'Empire a eu cela de bon qu'en nous faisant sénateurs, il nous avait donné le moyen de faire garder nos pardessus par un domestique.
11 n'en conclut pas plus que moi que tout allait pour le mieux sous le second Empire, mais nous nous rencontrâmes tous les deux dans le même sentiment de gratitude personnelle pour Napoléon IlL
Après quelques minutes d'entretien, je vis, à une légère contraction de sa figure, que
j'étais resté assez longtemps. Je pris congé de lui, et m'en revins chez moi, pensant douloureusement à cette grande spoliation qui, sous le nom de révolution, avait arraché à un savant de ce mérite, et de cette gloire, la récompense qu'il avait reçue de la France parla main du souverain, et qui, en lui ôlant les soins d'un modeste serviteur, l'avait exposé a la mort par le froid.
Par la popularité de leurs découvertes, par l'exemple fécond de leur méthode, Claude Bernard et Pasteur ont exercé, sans le chercher, peut-ôtre sans y penser, une influence considérable sur les lettres. Ils ont mis en honneur et presque à la mode, la défiance des affirmations. sans preuves, la précision rigoureuse et pittoresque. Aujourd'hui Thistorien, le moraliste, Térudit, tout écrivain, prosateur ou poète, sont hantés vaguement par des souvenirs de leurs méthodes. Dans toutes les voies de l'esprit, ces savants illustres t)nt fait monter le niveau du travail. 11 ne s'écrit de nos jours, et il ne s'écrira désor-
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mais en celte fin du xix* siècle, aucun livre solide dont on ne puisse dire sûrement que l'auteur en a été contemporain de Claude Bernard et de Pasteur.
Pour mon compte, quoique plus âgé qu'eux, et de beaucoup l'aîné du second, j*ai vu en eux des maîtres par la perfection de leurs travaux comparés à l'imperfection irrémédiable des miens. Disciple d'une école où Ton croit que l'écrivain a des devoirs, j'ai regardé de plus près à mes pensées, j'ai surveillé plus sévèrement ma plume. Leur exemple m'a tenu lieu de Pami prompt à vous censurer dont Boileau conseille aux poètes de faire choix pour se corriger. Mais, de ma dette envers eux, la plus forte part est envers Pasteur. Vivant sous le même toit que lui pendant près de dix années, je le voyais sans cesse, soit dans son laboratoire où je pouvais l'interrompre sans l'importuner, soit dans le cabinet de la direction, pour y causer des affaires qne nous avions à régler en commun,. Il n'est aucun de nos entretiens, d'où je ne
sois revenu pénétré de ce que sa méthode avait d'efficacité comme méthode générale^ et plus résolu à redoubler d'attention à mes pensées, de défiance des premières vues, d'amour pour la vérité, de dédain de l'effet. Le commerce de Pasteur avait fait passer chez moi ces ambitions en habitudes, et si ceux de mes écrits qui datent de notre cohabitation à l'École normale supérieure y ont gagné quelque chose, je le dois au souffle d'émulation et d'admiration qui m'arrivait du laboratoire de mon voisin,