‹ Ægri somnia; pensées et caractèresChapitre 4 sur 46 · TIU PRÉFACE · texte numérisé non relu

TIU PRÉFACE

lycée Louis-le-Grand, de professeurs tels que M. Alfred Croiset et M. Merlet. Si mes ^gri Samnia ont bon air, ils le devront, après Person, à André Romberg-Nisard.

Octobre 1887.

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Une maxime doit être un fruit de l'arbre de la vie. Quand ce fruit est mûr, il se détache de la branche et tombe de lui-même dans la main. Si l'arbre ne le produit pas naturellement, ne cherchez de maximes, ni dans le lieu commun — elles seraient — banales ni dans le paradoxe — elles seraient fausses.

Abstenez-vous; aucune loi ne condamne un honnête homme k écrire des maximes.

Il n'est pas vrai (jue l'homme s'ignore. Ce

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qui le lui fait croire, c'est que, ne s'ignorant pas, il ose néanmoins s'aimer.

Si la chance vous a fait Tami d'un hommedestiné à la gloire, ne souhaitez pas qu'elle lui vienne de son vivant. Dans tout pays et surtout dans le nôtre, la gloire, avant le temps qui la consacre, se confond bien vite avec la mode, et c'est la mode (jui, à force d'appeler «juste » Aristide, le lit envoyer en exil. Souhaitez plutôt à cet ami qu'au déclin d'une vie tenue en haleine jusqu'au bout par les contradictions nécessaires de la crilirjue et de l'apologie, il ait la douceur d'ouïr dans ses derniers rôves les voix lointaines de la postérité qui l'appelle.

On ne se souvient guère des morts quo \)ouv en incommoder les vivanis. On ne fouille

PENSÉES ET CAUACTflUES. 3

les cendres des pères que pour les jeter au visage des lils.

L'expérience se paye si cher, qu'il faut bien pardonner k ceux qui l'ont acquise de la prendre pour la sagesse.

C'est le propre de la calomnie de i)reler aux calomnies l'exact contre-pied de leurs qualités. Elle ne s'amuse pas aux nuances.

Elle ne dit pas d'un homme de grande taille, qu'il est mal proportionné, elle dit (ju'il est petit; d'un ingambe, non qu'il marche sans gn\ce, mais qu'il boite; d'un tempérant, non qu'il s'oublie (juelquefois k table, mais que tous les soirs on le ramasse dessous. Elle sait bien que les témoins de leur vie n'en croiront rien. Mais il s'en répandra dans le public un doute, un soup(;on, de (juoi Ibuniir aux mau-

vais propos de ceux qui ne leur veulent pas de bien. Son calcul est juste. C'est proprement ce que veut dire le mot célèbre : <( Calomnions, il en reste toujours quelque chose. »

Quand vous avez sujet de louer quelqu'un, gardez-vous de ne lui donner que son dû.

Bien que le propre des louanges bien données soit d'être modérées, trouvez donc Thomme qui, loué modérément, croie l'être comme il

le mérite?

Le fond d'un homme se découvre mieux dans ce qu'il dit des autres, que dans ce qu'il dit de lui-même.

Tel qui croit voir dans le trop parler de soi la marque d'un sot, ne la voit pas dans le trop penser de soi.

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11 y a des parents et même des amis pour qui l'homme qui tombe ne se fait jamais assez de mal; il faudrait, pour leur plaire, qu'il fût tué sur le coup.

DE l'avantage d'Être incommode

Je ne sais pas de meilleur moyen, pour avoir la vie commode, que d'incommoder les autres. Qui donc, dans une famille, est moins contredit que l'esprit faux, plus ménagé que le mauvais caractère, plus obéi que le violent, moins interrompu que le bavard? Il n'est tel, pour se faire faire place dans la rue, qu'un maçon qui revient, tout blanc de plâtre, de son ouvrage. Nous imposons plus facilement nos défauts que nous ne faisons accepter nos qualités.

/EGRl SOMMA.

Tout ce qu'un bon acteur sait feindre de joie, dans une scène de reconnaissance, un bon esprit l'éprouve réellement quand il rencontre la vérité.

Le fil dont on renoue les amitiés rompues n'est qu'un fil d'araignée.

l'iuonie des choses

Tout se tourne contre les gens tombés, hommes et choses. Pour les hommes, il en a toujours été ainsi, depuis qu'il y a des élévations et des chutes. Des choses, on le remarque îuoins; car quelle apparence ((ue les disgrâces de la fortune louchent en rien l(*s choses? Elles les touchent pourtant. De (juelh*.

façon? Je ne le sais. Toujours est-il que contre les gens tombés, on les voit se mettre de la partie avec les hommes.

Ariston, dans les honneurs hier, est aujourd'hui victime d'une de ces grandes spoliations qu'on appelle par euphémisme révolutions. Que ses amis ne le connaissent plus, que ses débiteurs se croient ses créanciers, que ses fournisseurs, qui se disaient assez payés par Thonneur seul de sa clientèle, l'accablent de notes arriérées, avec intérêts composés; que le jour où il va demander un bon office à un ancien ami, resté en place, rhuissier qui le faisait jadis entrer par la porte dérobée, lui demande s'il a une lettre d'audience; que son portier le trouve logé bien haut; que tout le monde enfin, obéissant comme à un mot d'ordre de la fortune, lui marchande jusqu'aux civilités, Ariston jie s'en étonne point; il sait son Ovide :

Tempora si fuerini nubila,,.

Ce qui l'étonné, c'est de voir les choses

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s'en mêler. Les unes lui échappent, comme si elles voulaient fuir un homme en disgrâce. Les autres lui résistent, comme si elles savaient qu'il a perdu le droit de commander. Il a un rendez-vous d'affaires, et il a besoin de savoir l'heure; sa montre, sur laquelle ses amis avaient longtemps réglé la leur, s'est tout à coup arrêtée. Il veut s'asseoir dans le vieux fauteuil de famille, où il avait l'habitude de se reposer, dans un demi-sommeil, des fatigues de la vie publique; le fauteuil se rompt sous lui. « Prenez garde à cette statuette ! > crie-t-il à la femme de ménage qui a remplacé son valet de chambre. La statuette tombe et se brise.

Il cherche dans sa bibliothèque, si longtemps négligée, le livre des gens en retraite, les Essais de Montaigne; le livre manque.

Une lettre qu'il attend avec une impatience douloureuse court après son frère, qui est en voyage.

Parlcrai-je de son argent? De tous les amis qui nous quittent avec les temps pros-

pères, Targent s'en va le premier. Nul ne voit venir de plus loin le nuage de la disgrâce.

Ariston, qui prévoyait les mauvais jours, avait déposé chez un banquier des économies honorables; le banquier a levé le pied et emporté l'argent. Je me trompe, c'est l'argent qui a suivi le banquier pour le récompenser de l'avoir préféré à l'honneur.

Ariston me conte ses aventures, a: Ce sont, lui dis-je, de méchants traits de la nature des choses; il y en a de pires. Je ne sais qu'un moyen d'y échapper, c'est de vivre rez terre. Encore y serait-on trop haut pour ceux qui vivent dans les trous. y>

On l'ait à tout âge des amitiés passagères; on n'en fait de durables que dans la jeunesse. Pendant quelque temps, on les confond, et il semble môme qu'on ait plus en gré les amis des autres âges que ceux de la jeunesse. Mais

que la mort, en faisant des vides parmi eux, nous donne sujet de les comparer, comme alors nous sentons, par la différence de nos regrets, que nous aimions dans les uns nos convenances, dans les autres des parties de nous-mêmes !

Platon définit l'homme : l'être religieux par excellence. On pourrait dire que c'est par le caractère religieux, ou par ce qu'on pourrait appeler le don du divin, que l'homme se distingue des animaux, auxquels il ressemble plus ou moins par la raison, et même par ces vertus humaines, comme les appelle le même Platon, qui se rattachent a l'intérêt bien entendu. Car qu'est-ce, je vous prie, que l'instinct des animaux, sinon une espèce de vertu animale qui se rattache à l'intérêt bien entendu, à savoir à la satisfaction de leurs besoins parles moyens les plus propres; et qu'est-ce, par analogie, que la raison chez le plus grand nombre des hommes, sinon un

certain raisonnement pour se prouver h euxmômes qu'ils font bien en faisant ce qu'ils veulent, en ne faisant pas ce qu'ils ne veulent pas?

C'est donc bien véritablement par le sens du divin que la raison, devenue alors, pour parler encore comme Platon, « divine », élève certains hommes au-dessus des autres, et que l'homme est infiniment au-dessus des animaux.

(( L'ûme, dit Platon, est après les dieux ce y> qu'il y a en nous de plus divin, comme elle j> est ce que nous avons de plus en propre. y> C'est la doctrine cartésienne qui nous prouve notre existence par notre pensée, et notre €orps par notre âme.

Il n'est pire sot que le sot qui a du mérite, parce qu'il emploie ce mérite soit à se cacher à lui-même sa sottise, soit à s'y obstiner €ommo au meilleur de son mérite.

Ce matin, par un beau dimanche de septembre, je vois passer sur la place de l'église deux groupes de gens de la campagne. Les uns reviennent de la première messe, les autres vont à la seconde. Les premiers sont de bonne humeur, comme on Test après le devoir rempli. Les autres ont Tair grave de gens qui commencent à se recueillir. Je les vois, et je me demande dans quel dessein il a plu à Dieu de se rendre plus manifeste à leur humble intelligence qu'au philosophe, qui le cherche par l'esprit sans avoir au cœur la volonté de le trouver. Est-ce en leur accordant le don d'une vue claire et familière de sa providence, qu'il a voulu les dédommager de la bassesse de leur condition, et expliquer le mystère redoutable de la coexistence des petits et des pauvres dans la société humaine?

22 septembre 1872.

Pour n'être ni marié ni père, un homme de cœur n'échappe pas aux devoirs ni aux soucis paternels. C'est un père qui a laissé faire ses enfants par d'autres. On engendre aussi par le cœur.

Regardez bien à qui vous faites confidence de vos joies ou de vos peines. Si c'est de vos joies, il y a gros à parier que votre confident n'a guère eu de joies dans sa vie. Si c'est de vos peines, il est probable qu'il en a connu de plus grandes. Dans l'un ou l'autre cas, vous risquez fort de lui paraître indiscret.

Combien de gens mettent de la vanité à se croire les plus à plaindre d'entre les hommes!

Dans la ruine de la patrie, M*** n'a qu'un souci, c'est que tout, dans son appartement,

U iEGRl SOMMA.

soit en ordre et à sa place. La môme délicatesse de sens l'avertit qu'un objet n'est pas d'aplomb, cl qu'il y a de la poussière sur un meuble. Rendons lui d'ailleurs cette justice que, tel il est chez lui, tel il se montre chez les autres. Puérile ou non, il fait profiter le public de son innocente manie.

M*** vient me voir, un jour de mauvaises nouvelles. A peine entré, il s'aperçoit qu'un de mes tableaux penche; il le redresse. Le marbre de la pendule avait été essuyé d'une main molle; je le surprends y passant son mouchoir. Il sort et je dis à ma domestique : « Quand M. M*** reviendra, faites qu'il trouve un plumeau. y>

Le père qui, au temps où nous vivons, voit son fils occuper libreriienL sa jeunesse d'un travail honnête, quel qu'il soit, n'a que faire de s'in([uiétor(lelccoii(hiire. liC jeune homme a la seule rè*^dc de mœurs ([ui subsiste dans

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la ruine de toutes les autres, le goût du travail. Par là il est préservé des folies contemporaines, et il garde, pour l'âge viril, le trésor de ses forces.

Que peut souhaiter de mieux pour son fils le père le plus exigeant?

Voilà un homme à qui j'ai fait tout le bien que j'ai pu, mais pas tout le bien que j'ai voulu; il va disant partout que je lui ai nui deux fois.

Il est certaines fautes qui s'expieraient mieux par la perte de la mémoire que par le repentir, tant il se mêle de secrète douceur au remords qu'on en a. La conscience qui les réprouve ne peut pas faire entendre sa voix sans réveiller le cœur qui les regrette.

Un de nos plus âpres manieurs d'argent — combien le connaissent pour avoir laissé de leur laine à son buisson? — tire un si gros intérêt de son temps, qu'à lui en prendre une minute, fût-ce pour lui souhaiter le bonjour, on a Tair de le voler. Comme il n'est pas incivil, il vous rend votre politesse, mais d'une voix si brève, et d'un visage si furtif, qu'on est tenté de lui dire : « Combien vous dois-je? 3>

Pourquoi, dans le discours, cette locution si fréquente « défendre la vérité )>, là où le sens voudrait simplement « exposer, exprimer »?

C'est que la vérité est toujours en péril.

PENSÉES ET CARACTÈRES. il

Il n'y a pas de découverte plus agréable, pour l'obligé, que celle d'un défaut chez le bienfaiteur. Il se fait en lui aussitôt une compensation du service qu'il a reçu et du tort que ce défaut a pu faire à d'autres, et le voilà soulagé, comme un débiteur qui vient de recevoir quittance.

Hier, revenant de ma promenade accoutumée dans la forêt, je vois passer près de moi, marchant d'un pas alerte, un lourd, fagot de bois mort sur la tête, une jeune fille de quinze à seize ans. Tandis que, d'une main, elle tenait son fardeau en équilibre, de l'autre elle portait à sa bouche un bouquet de fraises sauvages, cueillies dans la clairière, et y mordillait du bout de ses jolies dents.

Tout à coup, débouchent de la haie voisine

iS .€GR1 SOMNIA.

quatre ou cinq enlants qui, reconnaissant la fillette, courent au-devant d'elle avec des cris •de joie. Elle, sans ralentir sa marche, leur montre le bouquet de fraises, et les enfants •de courir de plus belle et de l'entourer, les mains tendues vers le bouquet. Ce fut au plus petit qu'elle le donna. L'enfant d'abord fit mine de s'éloigner de ses compagnons, comme pour manger les fraises tout seul; puis, se .ravisant, il les rejoignit et partagea son butin avec eux.

1" septembre 1882.

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