DANS PARIS ASSIEGE, UNE MÈRE A SON FILS, SOLDAT DANS LA GARDE MOBILE
C'est donc aujourd'hui, c'est tout à l'heure que tu me quittes, mon enfant, pour aller à ton poste de combat? Comment te laisser partir? Comment t'en empêcher? je ne le puis, et Dieu m'est témoin que je ne le veux pas. Depuis que l'étranger a envahi notre patrie, je sens que je ne t'ai pas mis au monde pour moi seule. 11 ne sera pas dit qu'afia d'épargner des larmes à une malheureuse mère, un soldat aura manqué à la France.
Et quel soldat? Tu l'es d'hier, elles plus vieux n'ont pas l'air plus martial.
Que celle blouse bleue, qui ceint tes reins^
le sied bien !.•. Tournez-vous donc, mou beau soldat, qu'on vous voie. Voilà bien le vêtement qui convient aux hommes valides ! Les vieillards et les infirmes devraient à cette heure porter des robes de deuil ! Est-il vrai que cette jeunesse et cette beauté, tu vas les exposer au feu d'un ennemi, qui a tant de canons que ses patrouilles môme ne se hasardent pas sans artillerie? Ah! n'ajoute pas au péril par ta témérité. Donner sa vie n'est que le second devoir du soldat ; la ménager, la faire durer, pour la vendre plus cher à l'ennemi, voilà le premier. Tu souris... insensé! Est-ce que tu aurais résolu de la donner sans la défendre?
Qu'as-tu à regarder ainsi à la pendule?...
Pas encore !... l'heure n'a pas sonné... voilà bien mon téméraire, il veut partir avant les autres... Ah! je le vois bien, mon enfant, nous souffrons tous les deux du même amour ;. c'est cet amour de la patrie, qui a parlé en nous, et qui a fait taire tout le reste, le jour où le pied de l'Allemand a violé la frontière
iU2 iEGRI SOMNIA.
sacrée et arrose de sang français la terre de France I
Pauvre France ! ce n'est plus un pays, c'est une personne ; je le vois, je l'aime comme j'ai aimé ma mère. La France, c'est pour chaque maison française comme l'aïeule vénérée et chérie ! Les misérables, ils ont osé porter la main sur elle!.- J'avais l'horreur du sang versé ; depuis ce jour-là, ils l'ont chassé de mon cœur comme une faiblesse de femmelette. Je me prends à trouver que nos armes ne sont pas assez meurtrières... Et pourtant ces Allemands sont les fils d'autres mères... Pourquoi sont-ils venus tuer les nôtres? Mon fils, aie pitié de ces folies. Il n'y a qu'une mère sans entrailles pour pousser ainsi son enfant au danger. Ne m'écoute pas ; je ne les hais pas jusqu'à vouloir leur vie au prix de la tienne... Mais j'entends le rappel... Adieu... Fais ce que feront les vaillants ; mais ne fais rien déplus.
(Le jeune soldat embrasse sa mcrc et part.)
Reviendra-t-il ? Est-ce que j'en douterais?
J'en doute, car je me sens mourir... II ne reviendra pas ici avant ce soir... Jusque-la comment dévorer le temps? Il y a une minute à peine, je lui parlais... Serait-ce pour la dernière fois?... Mais... Ah! mon cœur se brise!...
mon Dieu, si votre volonté est que je meure, faites que dans ce monde meilleur où vous avez promis une place aux mères chrétiennes, je sache que la France est sauvée, et que mon fils est victorieux et vivant. Pour Tâme d'une Française et d'une mère, votre ciel n'a pas de félicités comparables à celle-là!
Novembre 1870.