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POURQUOI JE N ETAIS PAS A PARIS PENDANT LE SIÈGE

J'avais quitté Paris le surlendemain du 4 Septembre et je n'ai pas eu ma part de ces souffrances du siège qui seront, dans l'histoire

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de Paris, le rachat de bien des faiblesses. On ne se vante pas d'un tel souvenir. On ressent plutôt quelque confusion à se rappeler qu'on a échappé au malheur commun. Aussi ai-jo besoin, pour la paix de ma conscience, d'expliquer à ceux qui veulent bien prendre quelque intérêt à ma mémoire, comment il m'est arrivé, non pas de jouir de cette immunité, mais de la subir.

Le 4 Septembre dans l'après-midi, quand le Sénat se fut dispersé de lui-même, au lieu «d'attendre sur ses bancs, conmie c'était mon humble avis, l'honneur d'en être chassé par l'émeute, j'étais sorti du palais du Luxembourg en compagnie de mon collègue et ami Claude Bernard. Nous descendions le boulevard Sainl-Michel, lui pour regagner la rue des Écoles, où il demeurait, moi pour le plaisir de le reconduire. Marchant à petits pas^ nous devisions de notre fin politique sans une parole de regret — je le dis pour sa noble mémoire comme pour moi-môme, — sur ce que nous perdions personnellement, mais noa

sans échanger de douloureux sentiments sur le malheur présent de notre pays et sur les <menaces de l'avenir.

Arrivés à l'entrée de la rue des Écoles, nous vîmes venir à nous un savant d'un très grand mérite, un émule de Ja gloire de Claude Ber- 'nard, si la gloire de celui-ci n'eût été hors de la portée de toute émulation. C'était un de ces républicains de la veille, que ne •chagrinaient pas les victoires de la Prusse.

Il avait avec Claude Bernard de fréquentes relations de séience et d'Académie, et avec moi quelques rapports seulement de civilité académique. C'était assez, ce semble, pour qiie nous voyant dépouillés tous les deux par Fémeute du seul fruit de travaux qui, dans leur inégale valeur, nous avaient pris toute notre vie, il trouvât quelques mots de sympathie à nous dire. Il ne lui en vint aucune aux lèvres; la vrai vertu républicaine se défend, comme d'une faiblesse, de plaindre le mal d'un contradicteur politique. Il avoua même ^naïvement sa satisfaction de ce qui se passait.

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Mais il eut l'honnêteté de nous en épargner les raisons, et après quelques mots suffisants pour bien distinguer sa situation de la nôtre^ il prit congé de nous.

Au lieu de paroles, nous échangeâmes, Claude Bernard et moi, sur le procédé du personnage, un regard qui disait toute notre pensée, et nous nous séparâmes. Je continuai à descendre le boulevard dans la direction du quai de THôtel-de-Ville, où se portaient les badauds affriandés par des bruits lointains d'émeute, et par l'espoir de voir passer la révolution.

J'allais m'engager sur le pont au Change, quand un passant me frappa sur Tépaule. Je me retournai et je reconnus M. P"*, professeur très estimé, auquel j'avais eu la chance, quelques années auparavant, de rendre un service très léger dont il m'était resté reconnaissant.

— Votre place n'est pas ici, me dit-il, d'un air inquiet ; il ne peut rien s'y passer à cette heure qui ne vous chagrine ou ne puisse vous être dangereux. Parmi les gens qui vont à

THôtel-de-Ville, beaucoup vous connaissent; vos lunettes bleues vous trahissent; vous ris^ quez de faire une mauvaise rencontre; croyezmoi, rentrez chez vous.

— Bah ! lui dis-je, les choses n'en sont pas encore là. Pourquoi ne ferais-je pas ce que font les domestiques renvoyés, qui profitent de leurs premiers loisirs pour visiter les curiosités de la ville ?

— La plaisanterie est peut-être bonne, dit M. P***, mais elle manque d'à-propos. Et, insistant de nouveau : Il s'en faut, ajoutat-il, que je sois contraire à ce qui se passe; mais je ne veux pas qu'il vous en coûte plus que votre fonction de sénateur.

En ce moment arrivait sur nous, en courant, les cheveux au vent, le visage en feu, le jeune frère de M. P***, plus ardent que son atné dans leur opinion commune.

— Ça chauffe! s'écria-t-il, on arrache partout les panonceaux impériaux !

M. P*** l'interrompit, et, me nommant :

— Tenez, me dit-il, voici une caution de

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ce que je vous ai dit. Demandez à mon frère si je ne vous donne pas le bon conseil.

Le jeune homme répéta les paroles de son frère en y enchérissant.

Je ne laissai pas d'en être tout au moins étonné. Mais, trouvant assez ridicule le rôle de peureux qu'on voulait me faire jouer, je pressai M. P*** de me dire pourquoi il tenait tant à me renvoyer chez moi.

— J'ai mieux à faire qu'à contenter votre curiosité, j'ai à pourvoir à votre sûreté, dit-il, d'un ton presque sévère, et c'est pour en être plus certain que je veux vous accompagner chez vous.

Persuadé par tout ce que je savais que l'homme ne se jouait pas de moi, je me laissai faire. Quand nous fûmes à ma porte :

Promettez-moi, me dit-il, de quitter Paris dès ce soir.

— Dès ce soir, m'écriai-je, c'esl impossible! Je ne suis pas seul ici : ma femme est avec moi. Nous avons quitté la Belgique il y a deuxjours, pour la rentrée (les Chambres. Com-

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ment lui dire, sans l'eflrayer, qu'après quarante-huit heures nous ne soniimes plus en sûreté à Paris, et qu'à peine arrivés il nous faut reprendre la route de notre lieu de retraite, devenu un lieu de refuge ? Encore faut-il que je l'y prépare,

— Soit, dit froidement M. P***; si ce n'est pas ce soir, que ce soit demain.

Il y avait au rez-de-chaussée de la maison que nous habitions, un petit marchand, que je savais mal disposé pour l'Empire par le mauvais état de ses affaires et par la lecture quotidienne des journaux à un sou.

Il se tenait presque toute la journée sur le seuil de sa boutique sans chalands. Quand je passais devant sa porte, il détournait les yeux et évitait mon bonjour. L'idée me vint, peut- ^tre à tort, qu'il pouvait y avoir un lien entre ce fait d'un voisinage si peu sympathique pour moi et les conseils de M. P***, et je lui promis que, le lendemain au soir, nous ne serions plus à Paris.

L'encombrement était tel à la gare du Nord

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et les voyageurs si nombreux qu'il nous fallut attendre deux heures notre tour de partir.

Le train en mit douze à atteindre Bruxelles.

Nous eûmes Tangoisse d'être passés en revue^ à la gare de Tergnier, par des soldats prussiens fumant leur pipe sur le quai, et de voir tout le long du parcours les fuites des gens de la campagne, traînant dans des charrettes à bras leurs ustensiles déménage. Il y eût quelqu^un qui, dans son trouble, confondit avec ses hardes ma couverture de voyage, dont mon domestique avait eu l'imprudence de se dessaisir un moment. Nos malles n'arrivèrent que le lendemain. Encore eûmes-nous à les disputer à une voyageuse qui plus hardie que le BWhoquetdesSaltimbmiqueSy ne disait pas :

« Ces malles doivent être à moi », mais bien : « Ces malles sont à moi. » On lui demanda de le prouver en les ouvrant. Elle fit semblant d'en chercher les clefs. On les lui montra, et elle en fut pour sa courte honte.

Cette dame, comme le fugitif qui m'avait pris ma couverture de voyage, était un de

ces larrons que fait roccasion, si fréquente en un lemps de révolution compliquée d'invasion.

Une fois à Tabri dans mon cottage déficits** fort, je me demandai de nouveau et plus d'une fois quel motif avait rendu M. P***si impatient de me savoir hors de Paris? Républicain sincère et désintéressé, peut-être avait-il des relations d'opinion avec tels des républicains qui faisaient le coup par intérêt. Il y avait chez certains d'entre eux, mêlé à la haine contre l'Empire, un reste de vieux levain romantique. S'en trouvait-il un parmi eux auprès duquel j'étais deux fois mal noté pour avoir servi l'Empire, et pour persister à préférer au style flamboyant à la mode la langue du xvir siècle? J'en savais un nommément qui m'avait des obligations.

Condamné sous l'Empire pour une extravagante déclaration d'athéisme dans un journal, j'avais obtenu qu'en raison de sa jeunesse on lui fît grâce. Ne me l'avait-il pas pardonné ?

J'en reparlai dans la suite à M. P*** qui con-

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tinua de garder le secret, et comme il n'avait que d'honnôtes raisons pour se taire Je me tus moi-même, ne voulant pas à la fin lui paraître plus curieux que reconnaissant.

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