SCENE VIII
m'aime; aussi npsi-il pas possible qu'il ait fait pour moi un choix pareill
GBINGOIBB.
En effet, cela n'est pas possible. Mais cela est vrai, pourtant.
LOYSE
Mais comment ce malheureux que vous me dépeignez a-t-u attiré l'attention du Roi?
L'attention du Roi? Vous dites bien. Il l'a attirée en effet, et plus qu'il ne voulait. Gomment? En faisant des vers.
LOYSE, étonnée.
Des vers?
Oui, mademoiselle. Un délassement d'oisif. Cela consiste à arranger entre eux des mots qui occupent les oreilles comme une musique obstinée ou, tant bien que mal, peignent au vif toutes choses, et parmi lesquels s'accouplent de temps en temps des sons jumeaux, dont l'accord semble tintinnabuler follemont, comme clocheltes d'or.
LOYSE
Quoil un jeu si frivole, si puéril, quand il y a des épées, quand on peut combattre! quand on peut vivre I
Oui, on peut vivre! mais, que voulez-vous, ce rêveur (et dans tous les âges il y a eu un homme pareil à lui) préfère raconter les actions, les amours et les prouesses des antres dans des chansons oiî le mensonge est entremêlé avec la vérité.
LOYSE
Mais c'est un fou, cela, ou un lâche.
GRINGOIRE, bondissant, è part.
Un lâche! (Haut, avec fierté.) Ce lâcho, mademoiselle, aans des temps qui sont bien loin derrière nous, il entraînait sur ses
pas des armées, et il leur donnait l'entliousiasme qui gagna les bataille=î héroïques! Ce fou, un peuple de sages et de demi-dieux écoutait son luth comme une voix céleste, et couronnait son front d'un laurier vert!
A la bonne heure, chez les païens idolâtres. Mais chez noua aujourd'hui!
GRINGOIRE, avec mélancolie.
Aujourd'hui? C'est différent. On pense comme vous pensez vous-même.
LOYSE
Mais qui a pu persuader au... protégé du Roi de prendre un pareil métier?
GRINGOIRE, giinplement.
Personne. Le métier que fait ce chanteur oisif, ce poëte (c'est ainsi qu'on l'appelait jadis), personne ne lui conseille de le prendre. C'est Dieu qui le lui donne.
LOYSE
Dieu! et pourquoi cela? Pourquoi condamnerait-il des créatures humaines à être inutiles, et exemptes de tout devoir?
Aussi Dieu n'a-t-il pas de ces dédains cruels! Chacun icibas a son devoir : le poëte aussi ! Tenez, je vais vous parler d'une chose qui vous fera sourire peut-être, vous qui êtes toute jeunesse et toute grâce! car vous n''avez jamais connu sans doute ce supplice amer qui consiste à souffrir de la douleur des autres, à se dire dans les instants où l'on se sent le plus heureux : « En la minute môme oii j'éprouve celte joie, il y a des milliers d'êtres qui pleurent, qui gémissent, qui subissent dos tortures ineffables, qui, désespérés, voient lentement mourir les objets de leur plus chère amour, et se ccntont arracher soignant un morceau de leur cœurl » Cette chose-là aa vous est pus arrivée, à vous?