Scène îv ^ GrJngoire
GrinG. Oui. Je pourrais très bien. Mais le Roi
ne voudra pas que je soupe.
Roi, riant tout à fait. Fi ! Quelle idée as-tu là?
C'est me prêter un esprit de vengeance indigne
d'un chrétien et d'un gentilhomme. Je n'envoie 5
pas mes amis se coucher à jeun. Tu souperas. Gring. Enfin !
Roi. Mange à ta faim et bois à ton désir... si le
cœur t'en dit !
Gring., le visage illuminé et allant à la table. Je 10
crois bien !
Roi, à Nicole. Dame Nicole, vous avez là sous la
main tout l'attirail de la meilleure buverie. C'est
vous qui remplirez son verre.
Nicole. Pour cela, oui, pauvre agneau ! {A part.) 15
Il est dans son bon jour !
Simon. C'est bien le moins qu'il boive. Roi. Vous, Olivier, vous servirez notre hôte. Gring. Oh ! je me sers tout seul.
Oliv., humilié. Moi, Sire ! 20
Roi. Vous le pouvez sans déroger, sachez-le. Je
n'oublie pas que je vous ai annobU. Mais un
seigneur peut servir un poète.
Gring., fièrement. Est-ce donc ainsi ? Eh bien.
Sire {mettant un genou à terre) ^ pardonnez-moi ! 25
J'ai été coupable envers vous, mais puisque vous
me prenez ma vie, je ne puis vous donner plus ! Roi, à part. Bien. {Montrant la table à Grin-
goire.) Assieds-toi vite.
Gringoire 3«- Scène iv
Gring., se reievafit. C'est juste, je n'ai pas de temps à perdre, (// s'assied à table et mange. Oiivier-k-Daim le sert, Nicole Andry lui verse à boire.) si ce festin que je vais faire doit être le dernier que je fasse jamais ! (Z^ Roi s'est assis 5 dans un fauteuil près de Gringoire et s'amuse à le regarder; Gringoire boit et mange avec une avidité désespérée.) Le dernier, que dis-je ! c'est bien le premier ! (7/ entame un pâté énortne.) O le pâté mirifique avec ses donjons et ses tours ! ic Me croirez-vous ? Eh bien, voilà ce que je rêve depuis que je suis au monde. Comprenez ! J'ai toujours eu faim. Cela va bien un an, deux ans, dix ans ! mais à la longue on a faim tout de même. Tous les matins, je disais au soleil levant, 15 tous les soirs aux étoiles blanches : " C'est donc aujourd'hui jour de jeûne ! " Elles me répondaient, les douces étoiles, mais elles ne pouvaient pas me donner de pain. Elles n'en avaient pas. i^A Olivier-le-Daim, qui lui passe un plat.) Mille 20 grâces, messire. {Au Roi.) Comme cela doit être facile d'être bon, quand on mange de si bonnes choses ! Moi, je suis très bon, croyezmoi, j'ai souci des plus misérables créatures, — Nicole, au Roi. Bonne âme innocente ! 25
Gring., continuant. Et pourtant, voilà la première fois que je touche, même des yeux, à de telles victuailles. {A Nicole Andry, qui lui verse à boire.) Merci, madame. Oh ! le joli, vin clair ! [31]