QUARANTE SIÈCLES VOUS COMTEMPLENT
Bonaparte est monté sur un cheval blanc, dont les formes élégantes et le riche harnachement révèlent Torigine arabe. Le généralissime s'adresse à ses officiers, rangés en cercle autour de lui. Il leur montre de la main droite, les Pyramides placées vis-à-vis d'eux, et vers lesquelles
il tourne la face palmaire de son autre main élevée. Ce geste exprime avec bonheur, que, de ce point, on est en vue du sommet de ces masses indestructibles: c'est la traduction graphique de la pensée émise de la bouche du héros.
Le chapeau galonné de Bonaparte balance un panache de plumes flottantes ; les parements de son habit sont couverts de broderies et d'or ; son pantalon collant disparaît inférieurement sous une botte à revers, posée à plat sur un étrier à large surface. Une ample ceinture tricolore entoure ses reins. Il est assis sur une selle haute, accompagnée d'une housse étincelante de dorures ainsi que l'étui des pistolets d'arçon.
Le cheval, un moment retenu, va s'élancer ; sa bride n'est plus tendue; son œil s'anime ; ses naseaux soufflent; sa bouche laisse échapper une écume blanchâtre ; sa tête est coiffée selon l'usage des indigènes ; son poitrail est armé d'une pointe saillante et ciselée avec luxe.
L'enthousiasme de l'état-major éclate dans l'expression des visages et dans l'agitation spontanée des sabres. Il rappelle des noms illustres. Voici, sur le premier plan, Murât, la tête nue et
serrant fortement la poignée de son sabre abaissé. Il est solidement établi sur un cheval brun, présentant sa croupe en raccourci; sa selle est d'un travail précieux ; sa housse est enrichie de sequins suspendus à son bord frangé. Le cheval de Murât se recule en arrière, afin de laisser le passage libre au fier animal placé sous Bonaparte.
Viennent ensuite, en continuant l'ordre de position, Duroc, depuis grand maître du palais impérial : le Polonais Sulkouski , dont la vie ne devait pas se prolonger au delà de cette journée ; Alexandre Berthier, chef de l'état-major général-, Junot, sur le point de cueillir les palmes de Nazareth : enfin le jeune et incorruptible Eugène Beauharnais, simple sous-lieutenant alors et depuis vice-roi d'Italie. 11 termine le groupe du côté droit du tableau.
A la gauche, en partant du bord du cadre , on aperçoit Desaix que l'Egypte a surnommé le Sultan juste et dont le noble cœur a cessé de battre à Marengo : Rampon, devenu célèbre par la défense de la redoute de Montenotte ; Bertrand dont le nom est le symbole populaire de l'amitié constante aux jours de l'infortune ; Lassalle qui plus tard fit capituler Stettin, malgré les efforts de la
Prusse. Rampon est le seul de ces braves qui survive aujourd'hui.
Étrange destinée ! ceux d'entre eux qui portèrent ensuite une couronne, eurent la fin la plus déplorable. Murât tomba sans gloire, fusillé dans un étroit espace : Napoléon est mort à Sainte-Hélène !
Au premier plan, et à F angle gauche delà toile, sont groupés ensemble un Arabe, un Éthiopien et un Turc. Cest un trophée d'hommes que Gros a mis aux pieds du vainqueur. L'Arabe est renversé ; d'une main, il s'appuie sur son bouclier; son bras droit étendu semble implorer la clémence du chef français, conjointement avec le Turc, étendant également son bras droit , et présentant aussi sa main droite ouverte ; l'autre main écarte son gilet et montre une large blessure béante à la poitrine : un turban orne sa tête; elle a un caractère grandiose et fortement écrit.
L'Éthiopien est couché sans vie sur les deux. Il n'a pas quitté son bouclier, et sa main est encore passée dans la courroie de son casse-tête. Ses pieds sont entre les sabots du cheval de Murât ; son col repose sur la hanche droite de l'Arabe, dont le corps est aussi dans un état complet de
nudité ; son burnous est rejeté sur le dos et retenu seulement par le haut , dont on ne voit que l'attache et la partie couvrant le front. Le Noir n'a qu'un petit caleçon, et rien ne cache ses formes lisses et immobihsées par la mort.
Le fond du tableau est rempli par les Pyramides , le corps des Mamelouks dont l'avantgarde vient d'engager le feu, et, plus en avant, par les lignes françaises.
L'action, dans la bataille des Pyramides, ne pouvait pas offrir autant de chaleur que dans les compositions précédentes. L'éloquence des faits l'emporte sur l'éloquence de la parole. Cette dernière est seulement figurée ici. Puis, nous n'entendons qu'une phrase de la harangue militaire. L'attitude de Bonaparte la rend bien aux yeux de ceux qui la connaissent dans le texte ; mais pour tout autre elle serait, il faut le dire, inintelligible.
Il en est du reste ainsi de tout fait historique, reposant sur une pareille base. Si l'on pouvait jamais oublier l'inspiration du général en chef , on lirait toujours sur la toile de Gros : Allocution du commandant avant la bataille. Sous ce rapport, la composition est parfaitement com-
prise et compréhensible. Les acteurs écoutent bien. Les plus âgés suivent le discours en gens habitués à ces exhortations. Les plus jeunes se laissent emporter à l'exaltation produite en eux. La présence en cet endroit, des trois Orientaux abattus ne serait pas justifiée , si l'auteur n'avait voulu nous donner une idée rétrospective des succès déjà remportés par l'armée française, et nous faire préjuger le résultat de la bataille imminente, par celui des combats précédents.
Gros désirait aussi montrer à quels hommes on s'attaquait. Le système musculaire de l'Éthiopien , la force herculéenne du musulman , la structure nerveuse et sèche de l'Arabe, sont traitées de main de maître, dans ces fÎ2:ures formant entre elles de vives oppositions de dessin et de couleur. Un modelé soutenu, savant et vrai , des types bien écrits , sont les qualités principales de ce groupe oh l'auteur a pu se mettre plus à l'aise que dans les figures des nôtres, vêtus avec la parcimonie et l'étroitesse des habits français.
Le caractère distinctif de nos officiers n'est pas moins saillant. Celui qui parait intrépide dans sa pose et aimer la représentation , c'est Murât; voici l'enthousiaste Sulkouski, le can-
dide Beauharnais, le brave Rampon et l'ardent Dur oc.
L'expression mélancolique de Desaix tient plus aux regrets du peintre qu'à la physionomie ordinaire du modèle : cette tête a été peinte de mémoire et sous l'impression d'un douloureux souvenir.
Le cheval blanc est d'une hardiesse étonnante. Le cheval de Murât est moins heureusement exécuté.
Le ciel chaud , le terrain sablonneux, les monuments , disent assez que la scène se passe en Egypte. La ressemblance des traits popularisés de Bonaparte ne laisse aucun doute sur l'époque, et le moment du fait historique fournissant le sujet du tableau.
La bataille des Pyramides est sagement conçue. Elle ne comportait pas ces moyens énergiques, ces puissants ressorts mis en œuvre dans les grandes machines de JafPa, d'Aboukir et d'Eylau. Ce n'est pas , à proprement parler, une bataille, mais sa préface. Les têtes s'échauffent et se préparent à la lutte.
Si l'on compare le travail de Gros aux allocutions représentées dans les bas-rehefs de Rome,
— néon verra combien il l'emporte sur ses devanciers. Il a répandu de la chaleur et de l'intérêt sur une donnée ingrate et difficile. Gros a tâché d'en racheter le peu d'éléments par une exécution soignée.
Le nu des trois figures orientales lui a fourni f occasion de rappeler le peintre d'Aboukir et le savant dessinateur. L'Arabe est dun modelé ferme et vigoureux. Les muscles sont accusés par des plans justement placés. Le raccourci de la jambe gauche est admirablement bien senti. Le nègre est étudié de même : les lumières déterminant les saillies , sont posées hardiment et rendent parfaitement le luisant d'une peau huileuse et fine. La tête du Turc est construite à la façon de Michel- Ange.
L'opposition de ces trois natures entre elles est très-pittoresque. Gros a dû se plaire à reproduire les modèles de Jaffa et d'Aboukir. Il se retrempait avec bonheur dans les études spéciales de f atelier. Il y trouvait une heureuse diversion h la confection fastidieuse des uniformes de notre nation; et, sans les chevaux dont il pouvait embelHr ses compositions de batailles, il aurait pu les prendre en dégoût. Ces animaux sont
ici pleins d'animation , ils vivent , ils marchent et prennent une part active à cette scène.
Gros a peint la bataille des Pyramides en 1 8 1 0 : elle fut exposée cette même année, et valut à l'auteur, les sincères applaudissements des artistes et du public.
Le talent dont Vallot avait fait preuve, en gravant Eylau, le fit choisir par Gros, pour exécuter au burin les Pyramides. Vallot a fait, d'après cette peinture , une planche où la conscience du traducteur a conservé l'esprit et le sentiment de l'original.
£squi»se de lu liataillc de ^Vagraei.
L'atfaire est engagée depuis longtemps : il s'agit d'en finir avec un adversaire opiniâtre , disputant le terrain pied à pied. L'empereur a remarqué le côté faible de notre position. Il ordonne un mouvement d'artillerie qui doit décider, en sa faveur, le i2;ain de la bataille. Placé sur le secondplan,rempereurdésigne de la main, l'endroit
où il faut se rendre : il communique directement
les ordres nécessaires. Il retient un instant l'ardeur de son cheval, dont l'élan témoigne une surexcitation belliqueuse. Ce fier animal tourne la tête du côté de la fusillade : il pose sur trois jambes; la quatrième se fléchit impatiemment; le raccourci déterminé par sa direction, fait une opposition heureuse avec le corps de Napoléon , agissant dans un sens inverse et présentant la face au spectateur.
A la droite delà toile, est un canon, la bouche dirigée en avant; il est escorté par deux artilleurs emportés au galop de leurs chevaux , dont on ne voit que la croupe.
Chacun de ces cavaliers se retourne vers l'empereur. Le plus éloigné tient son sabre contre son épaule. L'autre fait le salut militaire, en portant la main à sa coiffure ; il recueille avec respect, et tout en continuant sa course, les indications de Napoléon.
Derrière lui , sont deux officiers supérieurs de sa suite; l'un d'eux est le prince de Neufchâtel et de Wagram. Ils témoignent un sentiment involontaire de crainte et de douleur , en apercevant Bessières blessé , entre les bras d'un grenadier et ceux du colonel Lejeune.
Le marcclial a perdu momentanément ses forces; ses genoux fléchissent; son corps s'affaisse; il n'a pas quitté cependant son bâton, insigne de son rang. On lui dispose une couche improvisée ; un grenadier étend un vaste manteau: d'autres entrelacent leurs fusils de manière à former un dossier.
Le bataillon ému n'a pu s'empêcher de jeter un cri en voyant tomber son chef. Le bataillon s'est arrêté spontanément : les soldats qui le composent se sont distraits un moment de la grande préoccupation du jour, pour donner cette haute marque d'intérêt au brave qui vient d'avoir son cheval frappé sous lui par un boulet , et se débattant dans les convulsions d'une cruelle agonie.
Le quadrupède se roule sur le dos; ses membres s'agitent; sa tête se redresse, et son col fait de vains efforts pour ramener le corps dans une position normale ; ce ne sera bientôt plus qu'une masse inerte; sa blessure est mortelle. Gros n'a pas reculé devant l'extrême difficulté des raccourcis et de l'expression à donner à cette dernière lutte ; il nous y intéresse ; notre éloge au
peintre est accompagné d'un regret pour son modèle.
Le cheval lie les deux groupes principaux de la composition; le train d'artillerie, l'empereur et ses deux suivants forment le premier; le bataillon de grenadiers, deux autres officiers supérieurSjCt Bcssières soutenu, sont les éléments du second.
Le fond est occupé par nos troupes et celles de l'ennemi. La fumée de la poudre obscurcit en partie le ciel, et se confond avec les nuages. Des aides de camp traversent le terrain, où se déploient des lignes d'infanterie et de cavalerie.
L'ordonnance de cette grande esquisse est disposée avec intelligence ; la confiance du chef dans la manœuvre qu'il commande est parfaitement justifiée par le zèle et la promptitude mis à l'exécuter.
Il semble voir défiler le train d'artillerie, sur l'effet duquel repose le succès de la journée. Le mouvement de ressaut des cavaliers éperonnant leurs chevaux, ou les frappant du fouet, l'agitation causée par la présence de l'empereur, ne laissent aucun doute sur l'enthousiasme et la réussite des efforts de c€ corps d'élite.
Gros a mis en usage un artifice ingénieux pour faire comprendre la rapidité de la course de cette colonne ; elle se présente en raccourci et se détourne de la voie directe seulement à une distance assez reculée. Le passage presque subit de la proportion géométrique des figures en avant, à la diminution perspective de celles qui s'enfoncent dans la toile, nous fait croire que nous avons eu très-peu de temps pour regarder passer les premières, et qu'elles sont déjà bien loin.
On se rend aisément compte de cette illusion; l'auteur a trouvé le moyen de fixer d'abord nos regards sur la partie antérieure, en la rendant brillante, et il les fait arriver de suite, par la dégradation instantanée des teintes successives , à un plan fort écarté du point de départ.
Cependant la figure de F empereur attire la première, l'attention, par le jeu de la lumière et la vérité du geste. 11 est posé de façon à ne pas voir Bessières recevant, de la troupe placée à sa gaucbe, une grande marque d'attachement et d'estime.
Ce sont deux faits qui se passent en même temps; mais ils sont racontés, en quelque sorte,
l'un après Tautrc, par la manière dont Gros a disposé sa narration, en distribuant ses teintes et ses lignes, en raison de l'importance des différents chapitres.
L'esquisse de Wagram occupe une surface de huit pieds six pouces sur cinq pieds huit pouces; elle a été commandée par le prince Alexandre Berthier de Neuchâtel, et fait partie de la galerie de Gros-Bois.
Cette peinture était au salon de 1810. Les comptes rendus d'alors la mentionnent avec éloge. On signala surtout l'entente habile de la composition et le mouvement de la portion remplie par l'artillerie : mouvement d'autant plus sensible, que, par opposition, Gros a suspendu, pour un instant, l'ardeur des soldats vivement impressionnés par la blessure de leur chef. Ce contraste contribue puissamment à donner cet élan admirable des artilleurs, chargés de faire pencher la balance du côté des Français.
Les détails sont exécutés aveS^oin : la pièce de canon, enlevée au galop, est d'un ton et d'un relief irréprochables. Les chevaux sont étudiés et peints avec une connaissance exacte de leur structure et de leurs habitudes; le cheval de
Bessièrcs ofFre une immense difficulté vaincue : l'artiste ne peut que saisir à la hâte de pareils
raccourcis, et, pour les rendre avec ce sentiment, il faut un pinceau savant et preste.
La couleur générale est vigoureuse. Les tons grisâtres du ciel et de la poussière amènent d'heureux repos; ils font valoir et avancer les objets et les personnages du premier plan. L'esquisse de Wagram a été lithographiée.
Portrait en pied du roi de ^Vei»tp]ialie.
Il existe un portrait en pied du roi de Westphalic, faisant pendant avec celui de sa femme ; tous deux ont été peints par Gros : ils présentent assez d'intérêt pour en faire une mention toute particulière.
Jérôme a le costume officiel des princes de l'empire, entièrement blanc, à l'exception seulement de la toque en velours noir, ornée d'un brillant, et entourée d'ornements d'or, simulant une couronne. Sa pose est simple : le corps re-
pose sur la jambe droite; la main de ce côté, tient un sceptre et s'appuie sur l'arête d'une table, recouverte d'un drap de velours rouge, avec franges d'or, et décoré de l'écusson westpbalien. Ce meuble est chargé de 2 in-folios, dorés sur tranches, reliés également en velours rouge, et portant pour inscription ; celui de dessous, le mot Westphalie, et celui de dessus : Code Napoléon. Ce dernier volume sert de base à la couronne du royaume de Westphalie.
Une tenture verte et parsemée d'abeilles est au fond ; le tapis de pied est de la même couleur ; ces tons vigoureux ajoutent au relief des étoffes de soie, et donnent de l'éclat au visage, seule partie des chairs à découvert. Les plumes de la coiffure, la collerette à tuyaux, le manteau court jeté sur l'épaule gauche, l'habit serré par une ceinture en tissu d'or, et fermé sur la poitrine, les jambes et les pieds, dessinés sous le satin qui les couvre, communiquent un peu de froideur à l'ensemble.
On peut blâmer le mouvement de la main gauche, tenant l'épée avec une certaine affectation excluant la grâce.
La tète est ressemblante, les détails, et surtout
les décorations, sont touchés «avec une grande facililé; c'est une toile d'apparat, dans laquelle Gros était trop restreint; il fallait suivre méticulcusement une coupe d'ajustements mesquins, tout en cherchant le faste. La vie du frère de l'empereur n'offrait rien qui pût fournir un motif caractéristique, permettant de répandre quelque poésie sur une stricte représentation des exigences de l'étiquette observée à la cour impériale.
Portrait en pleil de la reîoe de %Ve!§»tpIia1îe.
Le portrait de la reine de Westphalie est supérieur au précédent, sous le double rapport do l'agencement de la composition et du dessin des nus; la fdle du roi de Wurtemberg est une femme d'une forte complexion ; elle est blonde et en a toute la fraîcheur ; elle se tient debout: son visage est tourné de trois quarts; ses yeux regardent le spectateur avec bienveillance. Un riche diadèm.e de pierreries étincelantes orne son front, sur lequel se jouent de légères boucles de
cheveux; des diamants sont suspendus à ses oreilles; un collier de perles s'étale en double rang sur sa poitrine ; un corsage élevé, selon la mode du temps, se termine immédiatement audessous de la gorge.
Deux boufFants de satin, relevés d'or et surmontés d'un feston ogival, couvrent le haut d'un bras ferme, potelé, terminé gracieusement par une main modelée avec amour et d'un dessin pur et coulant; trois rangs de perles forment un bracelet au-dessus du poignet.
A la ceinture se rattache une grande robe ouverte sur le devant ; elle est d'un beau velours nacarat , portant des abeilles d'or et doublé de satin et d'hermine; elle se déroule en larges plis, et se continue par une queue allongée.
Une robe d'un tissu transparent et brodé de fils d'or, est jetée sur un dessous de salin, ne laissant apercevoir que le bout du pied droit ; la main droite est posée sur des gants placés à l'angle d'une table, recouverte d'un velours bleu, et supportant un coussin de velours rouge , sur lequel on voit une couronne semblable à celle qui se trouve dans le portrait du roi doWestphalie.
Derrière la reine, est un trône en or, dont l'é-
toffc csl assortie à la couleur du tapis, frangé d'or cachant la table. Une draperie verte comme celle du parquet est relevée : elle permet ainsi de voir une grande porte cintrée , donnant sur un palier borné par une balustrade. Ce palier sert d'issue pour descendre dans le parc, dont on découvre les hautes charmilles sur une petite portion de ciel.
Cette disposition architecturale donne une grande profondeur à cette toile, où l'air circule et dégrade habilement les plans divers.
La tête, remarquable par sa ressemblance, est peinte avec simplicité ; des ombres transparentes etcependant vigoureuses, la modèlent en lumière, sur un fond obscur et vaporeux. Le bras et la main gauches sont, sans contredit, les parties les mieux traitées. La fossette formée au coude, par l'extension naturelle de l'extrémité supérieure , le pli résultant de la flexion vers l'articulation du bras et de r avant-bras, sont rendus avec une finesse étonnante. Gros aimait à reproduire ces gracieux détails, accusant l'étude vraie de la nature et répandant un charme particulier sur l'exécution, par leur naïveté.
Gros a tiré tout le parti possible d'une mode
outi'agcant la structure humaine, en délcrminant la taille au-dessus de la place assignée par le rétrécissement du tronc vers le haut ;des hanches. Néanmoins on est frappé de la nohlesse du maintien et de Fart avec lequel le peintre a déguisé les imperfections de son modèle.
Esquisse de !a coupole.
Napoléon avait atteint le faîte de la puissance. L'individualité du chef de l'empire se manifestait partout. Au dehois, l'empreinte de son pas était, en quelque sorte , l'estampille de la France. Au dedans, l'empereur était l'âme et le cœur de l'État; son épée était le blason de la grande armée ; son sceptre tenait lieu du sceptre de la loi. Le temps était venu de consolider le berceau de sa dynastie, afin d'assurer l'avenir delà nouvelle monarchie élevée sur le pavoi mihtaire. Chaque monument public offrit une inscription pour rhistoire du héros législateur, un écho pour sa gloire.
Ce fut dans le temple consacré aux grands
hommes , par la patrie reconnaissante , que Napoléon F' voulut dresser l'acte de baptême et de consécration de sa race. Il désigna Gros pour en rédiger la formule dans la langue universelle de la peinture.
Pour préserver cet acte authentique des atteintes du temps, les précautions préparatoires les plus convenables furent prises par une commission spéciale, nommée à cet effet, et composée des plus savants chimistes d'alors. Messieurs Thénard et Darcet confectionnèrent un enduit solide et durable pour recouvrir la calotte interne de la coupole supérieure du Panthéon, où le peintre allait retracer les quatre origines des diverses dynasties, ayant successivement régné sur la France.
Le sous-seing privé relatant les obligations respectives des parties contractantes, l'artiste et le ministre de l'intérieur, établit dans sa teneur mi fait historique curieux, l'intention formelle de Napoléon de rendre le Panthéon à l'exercice du culte catholique; nous en transcrivons ici le texte entier d'après l'original môme.
c( Je, soussigné, Antoine-Jean Gros, peintre d'histoire, membre de la Légion d'honneur,
m'engage envers son Excellence le ministre de l'intérieur à peindre la calotte du dôme du Panthéon, et à y représenter, dans la proportion de figures de quatre mètres, une gloire d'anges emportant au ciel la châsse de sainte Geneviève ; au bas, Clovis et Glotilde, son épouse, fondateurs de la première église ; plus loin Charlemagne , saint Louis ; et à la partie opposée sa Majesté l'Empereur et sa Majesté l'Impératrice consacrant la nouvelle église au culte de cette sainte.
« Je demande pour cet ouvrage la somme de trente-six mille francs, qui me seront payés en trois termes, savoir : douze mille francs, lorsque ma composition sera terminée et arrêtée par son Excellence, et que je pourrai me mettre à peindre. Douze mille francs lorsque mon ouvrage sera avancé aux trois quarts. Etles derniers douzemille francs lorsque l'échafaud retiré, on pourra jouir de la vue du plafond.
a II ne me sera fourni, pour m'en faciliter l'exécution, que le plancher actuel, qui ferme l'ouverture de la première calotte. Tous autres ustensiles , tels qu'échelles doubles , marchepieds, tréteaux, etc., etc., seront à ma charge.
et je ne pourrai rien revendiquer pour leur payement ou loyer.
«Je m' enaa^e à terminer cetouvra2:e dans l'espace de dix-huii mois, si la calotte est fermée au premier janvier prochain, et de deux ans, si elle ne l'est qu'au mois de juin 1812. »
Paris, le 1" août 1811.
Signé. GROS.
Et au-dessous :
Appprouvé : Paris, le 9 août 1811, Le ministre de l'intérieur, comte de l'empire.
Signé, MONTALIVET.
En vertu de ce contrat, Gros soumit à l'approbation ministérielle le projet dont nous allons donner la description.
Au centre d'une composition circulaire, trois anges, dans l'attitude d'une vénération profonde, élèvent aux cieux la châsse d'or de sainte Geneviève. Ces enfants , aériens par l'élégance de leurs formes et le ton transparent des chairs , se détachent sur un fond lumineux, où l'on aperçoit des têtes de chérubins composant une couronne au-dessus de la sainte relique.
A la droite de cette gloire, est un ange portant la houlette, modeste attribut de la patronne du monument.
A gauche, une autre créature -angélique tient dans ses mains une couronne de roses blanches, symbole virginal de l'innocence et de la pureté de Tâme de la simple bergère.
Quatre groupesprincipaux occupent l'espace inférieur le plus rapproché de la circonférence. Les souverains français, dont le nom commence une ère monarchique, en sont-les données poétiques. Clovis, Charlemagne, saint Louis et Napoléon se suivent dans Tordre chronologique de leur règne. Tous sont a^cenouillés sur des nuages, dont l'ensemble indique une apothéose commune, et rattache ainsi l'un à l'autre, chaque épisode d'un seul poème national.
Vêtu de la tunique bleue des Francs, et les épaules recouvertes d'un manteau de pourpre, Clovis a la couronne en tète et le fi'ont incliné. 11 tient de sa main droite le signe distinctif de la royauté ; son bras gauche est soutenu par la main de Clolilde, qui l'appelle à une foi nouvelle. La main de Clovis marque par son extension , l'adhésion de l'idolâtre converti. Sa femme semble
achever de convaincre le royal néophyte ; elle occupe sur la toile, une place analogue à son rôle dans ccric circonstance; son corps, noble dans son port, se développe avec fierté près de son époux.
Derrière eux, un ange fait remarquer leur union ; un second s'est emparé du globe, emblème de la nationalité française : il repousse un troisième enfant chargé d'un enseigne des Romains, dont le pouvoir a cessé.
Grand dans son geste excentrique, Charlemagne étale les plis d'un large manteau ; son front médite ; il est orné d'un brillant diadème. Sa longue épée est fixée à son ceinturon. L'index de sa main droite puissante parcourt des caractères tracés sur un livre, supporté par deux anges d'un mouvement gracieux. Sa main gauche ne fléchit pas sous le poids de la boule surmontée d'une croix, et ellela maintient avec fermeté. Hildegarde s'efface presqu'entiè rement près du colosse de la royauté. Un beau profd abaissé, des mains jointes et deux genoux suppliants sont tout ce que l'on distingue de la reine.
Plus humble dans sa pose que son prédécesseur, Saint-Louis est enveloppé d'un manteau
bleu, fleurdelisé et doublé d'hermine; son regard
est levé vers le ciel : il lui fait hommage de son titre de gloire chrétienne; ses mains montrent avec onction la couronne d'épines, due à son épée victorieuse, et rapportée de Palestine comme un trophée de son pieux pèlerinage. Sa chaste épouse se tient, avec recueillement et respect, loin du prince religieux.
Sur un plan secondaire, des anges balancent l'étendard flottant des croisés.
Yoici maintenant le siècle de Napoléon-le- Grand. L'attitude du guerrier-législateur est grandiose; le sceptre sur lequel il s'appuie touche à sa formidable épée ; des lauriers ombragent son liront: le costume impérial se déploie avec dig-nité sur sa personne auguste ; la main qui a renversé tant d'empires, se porte vers le monument qu'il rend au culte de la divine protectrice de Paris.
A la droite du héros, est l'impératrice des Français; elle enlace de ses bras maternels le fils qui resserre encore ses liens d'épouse.
Cet enfant porte déjà la couronne de fer; il est debout entre ceux dont il a reçu le jour; son regard se dirige vers l'empire, dont il doit plus tard occuper le trône ; sa petite main joue avec
le grand cordon de la légion-d'honneur, couvrant en partie sa poitrine ; son bras droit prend un appui solide sur le bras droit de son père ; une légère tunique blanche laisse à nu, ses jambes délicates. Le royal enfant se rejette en arrière, comme impressionné par la crainte de tomber de si haut.
A peu de distance de ce magnifique groupe, un ange soutenant le code des lois napoléoniennes, tend son autre main vers une mappemonde confiée aux soins d'un habitant des cieux, du même âge : pensée ingénieuse exprimant l'influence de cet immortel recueil sur les destinées de l'univers entier.
On voit, d'après ces indications générales, comment l'auteur avait compris sa mission, en donnant, à chacun des chapitres de cette histoire de France, un caractère distinctif, clairet précis.
Cette base fut adoptée, sauf les agrandissements que l'exécution pourrait suggérer à Gros, par une étude suivie de la question à résoudre. Il fut heureux d'avoir une aussi belle occasion d'acquérir une palme nouvelle, et se mit de suite à l'œuvre en exécutant des essais partiels.
La commande de la coupole avait une portée
essentiellement politique ; elle dût subir les conséquences des grands événements de cette époque. Le 16 avril 1814, le commissaire-provisoire au département de Tintérieur, pria Gros de suspendre son travail jusqu'à nouvel ordre. Le 10 août suivant, il reçut cette lettre :
a Monsieur, j'ai adopté la proposition que vous « m'avez faite au sujet de la modification néces- « saire dans la peinture de la coupole de Sainte- « Geneviève.
« La quatrième place, après Clovis, Charle- (( magne et saint Louis, devra être occupée par « Sa Majesté le roi Louis XYIII, accompagné de « son auguste nièce la duchesse d'Angoulème, « et remettant le royaume sous la protection de « la sainte. Ce dernier sujet terminera très- « bien le cercle des grandes époques religieuses, « en indiquant lui-même le commencement « d'une ère nouvelle et d'une plus grande pros- « périté.
(( Ayaïit égard, Monsieur, à l'importance du ({ travail qui vous est confié, aux soins que vous « y mettez, à l'effet que Ton doit attendre d'ace près le rapport qui m'en a été fait, et à la mo-
« dicité du prix d'abord fixé, j'ai arrêté que ce « prix serait augmenté, et les 36,000 fr. portés « à 50,000 fr.; des mesures seront prises à la « comptabilité de mon ministère, pour vous faire « payer, sur ce pied, aux époques fixées par le « traité du 1" août 1811.
c( Je vous engage maintenant, Monsieur, à re- « prendre votre ouvrage, et à ne plus l'aban- « donner que quand il sera arrivé au point de « perfection que vos talents donnent le droit « d'espérer.
« J'ai l'honneur d'être, très-parfaitement, « votre serviteur,
« Par ordre de son Excellence,
« Le directeur de correspondance, chef de la « 3® division, officier de la Légion-d'Honneur,
« Signé : mVWLLE, »
Le 11 février 1815, une indemnité de logement, montant à la somme annuelle de 800 fr. , fut en outre accordée à Gros.
Le 31 mars 1815, le signataire de la lettre précédente, adressa cette autre lettre au peintre de la coupole.
« Monsieur, au mois d'août 1814, le prix des
« peintures de la coupole du Panthéon avait, de « 36,000 fr., été porté à 50,000 fr., et quel- « ques modifications nécessitées par les circon- « stances avaient été faites dans le plan.
« Par une décision d'hier, et sur un rapport c( que j'ai eu l'honneur de lui faire, le ministre « a maintenu la fixation du prix à 50,000 fr. ; « mais il a ordonné que le dessin^ qui avait été « arrêté dans le principe, fût repris par vous.
« Ainsi, dans les quatre groupes qui accom- « pagnent l'apothéose de Sainte-Geneviève, vous « devrez faire figurer Clovis, Charlemagne, « Saint-Louis et l'empereur Napoléon.
« Je ne puis que vous inviter à mettre toute « l'activité possible dans votre travail.
« Le ministre a un grand désir de voir ce bel « ouvrage achevé.
« J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très- « humble et très-obéissant serviteur,