‹ GrosChapitre 6 sur 9 · E MARECHAL VICTOR · texte numérisé non relu

E MARECHAL VICTOR

(Musée de Versailles.)

leurs, tous les architectes ». « Décidément notre professeur, dit-il encore, perd son iniluence ; en revanche, M. Ingres devient tout-puissant ». « Le fanatisme de cette école est si exagéré, je dirai si compact... à eux seuls la peinture, l'art, l'avenir ; cela fait pitié. Leur coterie est formidable ». Gros souffrait très vivement de cet état de choses ; ses élèves observaient que son caractère s'était aigri ; il s'emportait souvent en les corrigeant ; il semblait ne plus être maître de lui. « J'ai vu hier M. Gros, écrivait Férogio, le 9 septembre 1833, encore tout malade du jugement du prix de paysage... Il paraît que cette séance a été orageuse. M. Gros est tenté d'envoyer tout au diable et de ne plus se mêler d'Institut. » « Je vois assez souvent M. Gros, qui devient de plus en plus féroce, quoique se donnant beaucoup de mal pour nous. »

A tous ces chagrins se joignaient des soucis de ménage dont il faut dire un mot. Gros s'était marié ou plutôt avait été marié par ses amis, en 1809, avec la fille d'un agent de change, Mlle Dufresne. Elle lui apportait de la fortune; elle ne manquait pas de beauté, quoiqu'elle fût un peu lourde et sans grâce, à en juger tout au moins par le portrait qu'il fit d'elle en 1822 (1). Mais, outre qu'elle était plus jeune que Gros de près de vingt ans, ni ses goûts ni ses idées ne s'accordaient avec le caractère de son mari. C'était, à ce qu'il semble, une bourgeoise d'es-

(i) xMusée de Toulouse.

prit étroit, dévot, et le ménage, sans enfants, avait été vite désuni. Gros, que rienne retenait dans son intérieur, eut des torts : une liaison avec une demoiselle Simonier, dont naquit une fille, en 1827. Mme Gros, cependant, avait consenti à recevoir chez elle cette enfant, puis l'avait renvoyée. Les choses en étaient venues à ce point que. les intimes conseillaient une séparation entre les époux: -De fait, les démêlés du ménage étaient un peu la fable de tous; les élèves n'en ignoraient rien. « On dit, écrit Férogio, le 23 juin 1831, que M. Gros est redevenu de mauvaise humeur depuis qu'il a repris sa femme (ce sont peut-être des cancans d'atelier). » Il paraît certain que l'artiste vivait à cette époque d'une vie assez singulière, retirée, que ses fréquentations n'étaient pas celles de son monde, qu'il était âpre et fantasque. Le libraire Furne écrira que « Gros excitait peu de sympathies comme homme privé. » C'est peut-être la vérité sous une forme dure (1).

La révolution de 1830 causa, par contre-coup, un préjudice sensible à Gros. 11 avait trouvé chez les membres du gouvernement et les hauts fonctionnaires de Charles X des sympathies et un appui. Le roi l'avait fait baron, puis officier de la Légion d'honneur (sur la demande de l'artiste, il est vrai); il lui avait commandé son portrait, les plafonds du Louvre. Gros n'allait pas trouver la même

(1) Je dois <•<■ renseignement e1 quelques autres sur les dernières années de Gros à M. Jules Guifï'rey, qui a eu l'obligeance de me communiquer un certain nombre de documents inédits qu'il a recueillis.

Cil A PTA L.

faveur dans l'entourage de Louis-Philippe, qui arrivait au pouvoir avec une clientèle toute prête. Le directeur des Musées, M. de Gailleux, paraît avoir été fort peu disposé pour lui; des deux parts il y eut une espèce de défiance et de mauvaise humeur.

Dans la lutte qui se poursuivait entre les classiques et les novateurs, Gros était le point de mire des deux partis. Déjà, en 1827, le Figaro écrivait : « On a tort d'attribuer à Delacroix seulement la chute de l'Ecole ou de le considérer comme chef d'Ecole ; il vient après Prudhon, Géricault et Gros ». Or, l'artiste ne voulait à aucun prix être donné comme le chef de l'Ecole qui était révolutionnaire à ses yeux. En 1833, et comme par réaction, il exposait X Amour piqué par une abeille (1), sujet emprunté à la célèbre pièce d'Anacréon, dont la délicatesse, raffinée jusqu'à la mièvrerie, convenait aussi peu que possible à son talent puissant et plutôt brutal. En 1834, il répondait à M. de Gailleux, qui lui avait proposé de peindre la bataille d'iéna : « Je ressens la nécessité de me reposer par des sujets plus analogues à l'étude de l'art. » Son attitude, ses déclarations lui valaient toutes sortes d'attaques, de sarcasmes, qui irritaient jusqu'à l'affoler cette âme d'artiste très sensible. A cela peut-être se joignait le sentiment obscur de son impuissance à produire. « Je suis fini », répétait-il parfois.

Or, en 1833, dans une brochure de Laviron et Gai-

(1) Musée de Toulouse.

baccio (1), qui est un des manifestes les plus farouches de la jeune école, on lisait :

MM. Gros et Thévenin, Membres de F Institut, et quelques autres.

(< Certainement nous ne demanderions pas mieux que de laisser en paix tous ces gens-là, maintenant que leur art abâtardi ne sait plus trouver de sympathie dans la foule... Que nous importe que M. Gros, dont l'exposition a fait voir le talent actuel, jouisse d'une réputation plus ou moins bien acquise par le passé ; que nous importe qu'il traite brutalement ceux qui ont la bonhomie de lui payer fort cher une science qu'il ne peut leur donner ? L'art n'a rien à démêler avec cela.

« Mais quand cet homme a l'impudence de signer de son nom, en vertu de ses droits acquis, des procès-verbaux qui repoussent des tableaux ou des dessins qui valent mieux que les siens, et ce n'est pas beaucoup dire, nous sommes autorisés à chercher ce qu'ils sont, ces droits acquis, à lui demander compte de son passé, et à chercher sur quoi est fondée cette colossale réputation, qu'il rend écrasante. »

C'était non seulement les œuvres actuelles, mais tout l'œuvre de l'artiste qui était mis en cause. D'autres critiques montraient plus d'indulgence, mais les efforts de leur sympathie pour faire remarquer dans les tableaux

(1) Le Salon de 1833, par 1'. Laviron et 15. Galbaccio, p. 67-68.

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