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LA PESTE DE JAPFA

On devait une compensation à l'auteur de l'esquisse de Nazareth. Frappé de l'ordonnance de la composition, où Gros l'avait représenté touchant une tumeur pestilentielle dans l'hôpital de Jnfla, Bonaparte en commanda le tableau sur une grande toile. Gros revint en conséquence à Versailles. En moins de six mois, il exécuta son travail ; il parut au Salon de 1804, avec un succès prodigieux. Nous allons développer ^ensemble de cette page historique, en montrant la conception du peintre, depuis son premier jet jusqu'au point de perfection où il l'a portée. Il est intéressant pour l'art de suivre cette inspiration sublime dans sa gradualion progressive.

(iros a fait deux essais; ils se distinguent par un point de vue différent. Dans le premier, l'idée dominante est celle-ci : Bonaparte se joint aux plus humbles employés de l'établissement sanitaire; il agît comme homme; il s'oublie pour le salut des autres. C'est, au contraire, le chef qui brille dans la seconde disposition; il cherche à relever le moral de ses soldats, en rehaussant son action de tout l'apparat de son rang suprême. D'un côté, l'imitation de la nature est simple et naïve : de l'autre, le grandiose de la vérité se soutient par les moyens prestigieux de l'ail. Nous allors mettre en parallèle ces deux manières d'envisager la même question, et nous en suivrons le développement jusqu'à sa solution complète.

8f> GHOS, SA VIE ET SES OUVRAGES.

Gros avait d'abord jeté ses notes sur une toile de 91 centimètres sur 7.J (fig. 25). Au premier plan, et partant de la droite à la gauche du spectateur, une ligne courbe sert de plan divisionnaire à dus figures disposées dans l'ordre suivant. Un malade, couché sur la paille, rassemble le reste de ses forces et se soulève au son d'une voix connue, apportant l'espérance avec elle. Près de lui, la face contre le sol, s'étend un soldat demi-nu : le désespoir l'agite; il s'arrache les cheveux avec ses deux mains croisées sur son front.

De l'autre coté de la ligne verticale et médiane du tableau, un cadavre gît à terre : sa poitrine est tournée vers le ciel : sa jambe gauche est allongée ; la droite présente un raccourci savamment tracé.

Eu se dirigeant toujours de même, on aperçoit un malheureux, la tète renversée sur l'épaule; il presse d'une main son sein gonflé par la douleur, et, de l'autre, il appelle l'attention et l'éloge sur la scène qui se passe dans le fond. Ensuite, et tournant le dos au spectateur, un pestiféré place sa main gauebe sous son aisselle souffrante, et demande un prompt secours, en tendant son bras droit avec instance. A la gauebe de ce dernier, il en est un, dont on ne distingue que l'expression d'effroi relative au danger couru par le général en chef.

Si l'on continue le cercle, en parcourant le mur droit de la salle, on sent l'admiration mêlée à l'attendrissement, dans la pose de celui que le mal a immobilisé. L'étonnement se peint sur le teint bave et flétri du suivant, derrière lequel est une figure vue de dos, appuyant sa tète sur son bras et ce bras sur la muraille : le peintre a su caractériser ainsi le découragement par excès de faiblesse. Enfin, à l'angle le plus reculé, deux yeux étincellent entre le bonnet à poil qui les surmonte et le manteau cachant les autres traits d'un personnage silencieux et accroupi.

Si, maintenant, nous portons nos regards à l'opposite, nous voyons, sur cette paroi, les objets suivants, en partant du point le plus rapproché de nous. Sur Ieseuil d'une porte ouverte est un officier atteint d'ophthalmie ; ses yeux sont couverts d'un bandeau noir : son oreille vient de l'assurer de la présence de son général, et il veut aller à lui par un mouvement d'enthousiasme; mais il est retenu

LA PKSTE DK JAFFA.

par le bras vigoureux d'un gardien musulman, défendant, en outre, par un geste expressif, à tout autre individu, d'entrer dans des lieux infestés. Le militaire occupant un grade supérieur est la personnification de l'effet produit sur l'armée française par cette visite, excitant l'espoir, et répandant la consolation sur des esprits démoralisés.

A coté des marches et faisant contraste avec celui qui commence notre description, est un grenadier enveloppé dans un large manteau lui servant, tout à la fois, de lit et de couverture. Derrière, un dragon est debout : son corps est demi-fléchi pour seconder les contractions de l'estomac ; il prend un point d'appui contre le mur. Plus loin, deux malades tendent une bouche avide à la liqueur que leur verse un jeune médecin. Ces épisodes rappellent trois périodes de la peste : le froid, les vomissements et la soif ardente; ils lient la chaîne des groupes à celui dont fait partie Bonaparte. Il s'est introduit dans la salle par une issue pratiquée au fond, et laissant apparaître le ciel bleu de l'Égypte, à travers les arceaux d'une galerie. Il porte, conjointement avec l'un des infirmiers turcs, le corps d'un pestiféré. Les deux mains du général en chef se réunissent sous l'aisselle du moribond, dont les traits hideux et défigurés sont ingénieusement cachés par l'abandon de la tète, vue postérieurement comme le tronc. Un panache tricolore désigne le personnage principal; son visage, peint avec soin, est très-ressemblant : il est douloureusement affecté, mais plein de confiance dans la fortune, malgré l'opposition d'un Arabe essayant de le détourner d'une action pouvant avoir les conséquences les plus funestes. Même insistance de la part du chirurgien-major Desgenetles, placé à la droite de Bonaparte et servant de transition avec le soldat accroupi, décrit plus haut.

Le côté droit et le devant de la toile sont dans l'ombre. La lumière tombe sur la masse prédominante, et se répand sur les localités circonvoisines. Le faire de cette chaleureuse ébauche témoigne de la passion avec laquelle Gros consignait rapidement chaque donnée intéressante de son thème. C'est un frottis rehaussé de touches vigoureuses et pleines de sentiment.

Ce même rudiment, élaboré par l'étude, offre de notables chan-

gcmcnts. Ce n'est plus dans l'étroit espace d'une chambrée que le drame se déroule. La magnificence de l'Orient se déploie sous l'architecture élégante et riche de vastes galeries, entourant une cour dessinant un. parallélogramme rectangle. L'air circule et répand sa chaleur sur les objets qu'il environne et dégrade en raison de leur éloignement. Le fond avec son ciel bleu, sa perspective moresque et son coin de mer, est transparent et lumineux entre les arcades ombrées séparant la portion antérieure, de l'enceinte commune. Une ligne, semblable, dans sa courbure, à celle de la première pensée, coordonne le premier plan de cette nouvelle esquisse. Deux groupes y remplacent, avec pompe, celui de la première conception : nous allons procéder à cette exploration nouvelle, comme pour la précédente, en allant de la droite à la gauche de l'examinateur.

A l'angle de la toile, un malade succombe sur les genoux d'un chirurgien, que la vie abandonne lui-même, dans l'exercice de ses courageuses fonctions. Cette victime de son dévouement est assise sur ses talons; ses yeux vont se fermer; sa tète s'incline sur son corps, à peine soutenu par le bras gauche, et s'aflaissunt sous le poids du mal. Sa main droite n'a pas quitté l'épaule de celui qu'elle soignait et qui, maintenant inanimé, presse de sa lourde poitrine les extrémités inférieures repliées de l'homme généreux qu'il entraîne avec lui dans la tombe.

Deux figures de la première idée reparaissent ici dans un sens inverse : celle qui s'arrache les cheveux, et l'autre se ranimant en entendant Bonaparte. Celle-ci était le point de départ de nos observations de la composition primitive. Ces quatre personnes, dont les deux intermédiaires se rapprochent par les pieds allongés, ont été jetées ainsi par l'auteur, pour permettre d'apercevoir, dans toute leur stature, le général en chef et sa suite ; mais elles sont si bien dans le sujet, que l'artifice disparaît sous la vive impression produite.

In repos coupe, ici, l'uniformité de direction linéaire. Un homme, concentré dans un sentiment profond de terreur, vient ensuite : ses joues caves s'appliquent sur ses deux poings fermés, et maintenus, dans l'immobilité de la stupeur, par la roideur des

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