LA PESTE I>E JAFFA
deux bras accoudés sur chacun des genoux; l'un d'eux se dérange un peu de la symétrie de la position générale, par l'effet de la contraction du gros orteil gauclie, agissant convulsivement sur celui du pied droit. Une draperie recouvre la féle, les reins et une portion du bras et de la jambe gauche de cette admirable création : elle rappelle entièrement le style fier et terrible du grand Michel- Ange.
On voit tomber ensuite un officier, et, devant lui, un malade agenouillé : il se renferme dans sa couverture ; son bras droit seul est dehors, et sa contraction indique la lutte affreuse de l'humanité se débattant contre une destruction prochaine. Au-dessus de sa tète, dont on n'aperçoit que les yeux effarés, on distingue deux convalescents ; ils font d'impuissants efforts pour atteindre la nourriture distribuée par deux Arabes, largement ajustés avec leurs burnous. L'un porte la corbeille de pains; il regarde le geste de •Bonaparte, que son compagnon fait remarquer à ceux auxquels il va remettre une ration. Derrière ces Arabes, deux nègres emportent, sur un brancard, un corps dont la jambe 1 seule est visible ; elle a encore le mouvement inerte du pendule, mais elle ne vit plus. Ces quatre figures composent le moins fort des groupes du second plan : elles s'harmonisent avec le dernier tiers de la courbe, comprenant tout ce qui est en avant de la scène.
En restant toujours dans notre mode d'examen, nous retrouvons, au côté gauche du tableau, l'officier privé de la vue par une affection organique. Il s'appuie sur une colonne et se projette en avant. Ici, son infirmité seule le retient ; sa main gauche joint à l'expression d'entendre ainsi que l'oreille, l'intention de favoriser sa progression incertaine en tâtonnant. Un large manteau le drape et remplit l'intervalle compris entre le chirurgien français expirant, et un médecin indigène perçant le bubon pestilentiel d'un soldat, ayant peine à se tenir sur ses genoux. Ce malade est dans le paroxysme de l'épidémie : il est nu ; il se laisserait aller par terre, sans le secours d'un jeune Arabe, aidant l'opérateur attentif et s'agenouillant lui-même, pour agir plus sûrement. Le beau profil de ce vieillard respire, sinon la certitude de guérir son client, du moins la sécurité d'une longue expérience. Il y a de l'espoir aussi
ÎK) G KOS, SA VIE ET SES Ml YUAGES.
dans le regard du pestiféré : il s'applique à suivre les mouvements de son général ; cependant une sanie épaisse coule de ses lî*vres livides ; sa poitrine ne peut battre, sous une atmosphère chargée de miasmes mortels; mais le peintre en retirant les symptômes de la vie de ce corps épuisé, les a reportés sous la vitre oculaire ternie par la souffrance, et à travers laquelle on voit poindre une animation renaissante et capable de résister : il n'y a pas de doute, le moral se fortifie, si la partie matérielle est abattue.
Cette idée mère sert de base à la transformation de la première intention du maître, et devient plus explicite encore dans les traits du matelot debout. Les manches de sa chemise sont abaissées; elles laissent voir le haut du torse et les extrémités supérieures à découvert. Sa main gauche retient les vêtements descendus vers la ceinture ; le bras droit s'élève et développe le dessous, où parait le signe caractéristique de la peste.
C'est avec une inexprimable entente du cœur humain que tïros a fait passer et se succéder, sur ce visage vivant, les émotions multiples d'un soldat obscur, sentant le doigt ami de son commandant toucher, sans hésitation, le point infecté; ce profil réunit les sentiments de l'honneur reçu, de la confiance inspirée, de l'espoir allégeant la douleur, de la reconnaissance et du dévouement acquis à l'ange consolateur. Cet ensemble est admirablement formulé par le pinceau ; notre plume impuissante peut seulement l'indiquer.
On comprend ces sensations diverses ; on n'ignore pas combien l'objet des répulsions de tous est sensible aux marques d'un haut intérêt.
Ce soldat, qui se jette entre le malade et Bonaparte, témoigne tant de crainte pour son guide au jour de la victoire! il y a tant d'admiration dans le jeune homme appuyé familièrement sur l'épaule du matelot ! Le plus capable d'apprécier le danger d'un attouchement imprudent, Desgenettes, montre une si vive appréhension du résultat probable d'une telle démarche! Quelle preuve plus éclatante d'un courage magnanime ? Des aides de camp, si braves au combat, se bouchent les narines avec anxiété. Le héros de Jalla est sans peur dans ce domaine de la mort : c'est un autre champ de bataille qu'il affronte pour sauver et non détruire; sa