‹ GrosChapitre 12 sur 66 · I.A PESTE DE JAFFA · texte numérisé non relu

I.A PESTE DE JAFFA

personne parait hors d'atteinte; tout est excentrique dans son geste noble et assuré. C'est l'apôtre do la bienfaisance disant avec foi : Sois guéri. La richesse du costume et l'éclat du rang ajoutent à Follet produit par cette physionomie imposante; la ressemblance parfaite de cette belle tète frappe autant par la vérité de la forme que par la justesse de l'expression; elle atteste la puissance de la volonté sur les facultés instinctives, et la conviction généreuse d'un devoir accompli.

On pourrait citer peu d'ouvrages aussi complets sous le rapport de l'unité de pensée et d'exécution. Chaque fragment de ce tout est une phrase claire et significative d'une page écrite avec âme et une verve entraînante; Fauteur marche partout à son but, la glorification de l'acte courageux du général en chef do l'armée d'Egypte, en employant avec sagacité les éléments homogènes les plus propres à en faire ressortir la grandeur : d'une part, les effets terribles de l'épidémie; de l'autre, le calme de Bonaparte et les diverses impressions qu'il fait naître autour de lui.

Là se réunissent aussi les tons les plus lumineux et les plus riches.

Le voile transparent, d'un savant clair-obscur, nous laisse distinguer, autant que nous pouvons en supporter la vue, ces tortures de l'espèce humaine, aux prises avec les principes d'une destruction douloureuse, prématurée et sans gloire.

L'apparat de cette composition émeut et commande l'admiration : Gros paraît avoir confondu sur sa palette les trésors de couleurs de Paul Véronèse et du Titien, pour peindre la peste de Jalfa, et avoir emprunté le fier crayon de Michel-Ange, pour en dessiner les contours. Ce tableau fit un effet prodigieux au Salon; il fut pour l'auteur l'occasion d'un de ces triomphes qui suffisent pour immortaliser un homme. Les artistes les plus éminents de l'école française ne purent qu'applaudir; l'envie se tut, et les sentiments de rivalité se changèrent en une émulation profitable pour l'art.

A la suite de la cérémonie où l'on couronna la Peste de Jafla, un banquet fut offert à Gros, le 2 vendémiaire an XIII. Un enthousiasme général anima les convives. L'un de ceux qui suivaient Gros de plus près, Girodet, son ami, se fit l'interprète de l'assemblée entière ; il lut les vers suivants, que nous consignons

ici comme un écho du retentissement des éloges donnés à Gros :

Quel chef-d'œuvre nouveau, dans le palais dos arts,

De la foule étonnée attire les regards ?

Jeunes émules, vous que l'amour de la gloire

Guide au sentier glissant du temple de mémoire,

Venez, accourez tous , un magique pinceau

D'un noble dévouement nous offre le tableau.

Sous un ciel embrasé, sous ces brûlants portiques,

Voyez-vous ces guerriers hâves, mélancoliques,

En proie à la douleur? Ils conjurent la Mort .

De hâter, d'achever leur déplorable sort :

Dans leurs regards éteints, un feu sombre étincelle;

Un sang impur rougit leur mourante prunelle.

L'un, jusque dans ses os, par le mal dévoré,

Se roule dans la poudre j il y reste enterré ;

L'autre, sous son manteau, poussant des cris fuuèbres,

En maudissant le jour, s'entoure de ténèbres.

Leurs traits défigurés, alTreux, hideux à voir,

Expriment la douleur, la mort, le désespoir.

La mort moissonno tout ; le môme fléau frappe

L'officier, le soldat ; et le fils d'Escul.ipe,

Laissant glisser le fer de sa débile main,

Sur celui qu'il secourt, tombe, expire soudain.

Mais un héros parait : aussitôt sa présenco

A ces cœurs abattus a rendu l'espérance;

Il soutient leur courage, il calme leurs douleurs ;

Leurs yeux reconnaissants A'ont se mouiller de pleurs.

C'est peu : lui-môme encor, d'une main intrépide,

Au péril de ses jours, touche leur mal fétide ;

Desgenettes en vain l'avertit du danger,

Qu'on le vit, si souvent, lui-même partager.

Cependant le bruit court, dans ce lieu de misère,

Qu'on a vu s'y montrer un ange tutélaire ;

Aussitôt tout s'émeut, tous accourent le voir;

Et dans leurs yeux mourants, brille un rayon d'espoir.

Frappé de cécité, dans sa marche- hative,

L'un d'eux prête à son chef une oreille attentive ;

Sans guide, sans bâton, empressé d'accourir,

Si le héros lui parle, il est sûr de guérir.

Telle est do ce tableau la sublime pensée :

Quelle Ame, à son aspect, de tristesse oppresséo,

Page 1