BATAILLE D'ABOUKIR
«Je vous ai annoncé, par ma dépêche du 21 floréal, que la saison des débarquements me déterminait à quitter la Syrie.
« Le 23 messidor, cent voiles, dont plusieurs de guerre, se présentent devant Alexandrie , et mouillent à Aboukir. Le 27, l'ennemi débarque, prend d'assaut, et avec une intrépidité singulière, la redoute palissadée d'Aboukir. Le fort capitule , l'ennemi débarque son artillerie de campagne, et, renforcé par cinquante voiles, il prend position, sa droite appuyée à la mer, sa gauche au lac Ma'Advéh, sur de hautes collines de sable.
« Je pars de mon camp des Pyramides le 27, j'arrive le \" ther-
lui GROS, SA VIE ET SES GI VRAGES.
raidor à Rahmànyéh, je choisis Birket pour le centre de mes opérations, et, le 7 thermidor, à sept heures du matin, je me trouve en présence de l'ennemi.
« Le général Lanncs marche le long du lac, et se range en bataille vis-à-vis la gauche de l'ennemi, dans le temps que le général Murât, qui commande l'avant-gardc, fait attaquer la droite par le général Destaing : il est soutenu par le général Lanusse.
« Une belle plaine de quatre cents toises sépare les ailes de l'armée ennemie ; notre cavalerie y pénètre, et, avec la rapidité de la pensée, se trouve sur les derrières de la gauche et de la droite de l'ennemi, qui, sabré, culbuté, se noie dans la mer; pas un n'échappe. Si c'eût été une armée européenne, nous eussions fait trois mille prisonniers : ici ce furent trois mille hommes morts.
« La seconde ligne de l'ennemi, située à cinq ou six cents toises, occupe une position formidable. L'isthme est là extrêmement étroit; il était retranché avec le plus grand soin, flanqué par trente chaloupes canonnières : en avant de cette position, l'ennemi occupait le village d'Aboukir, qu'il avait crénelé et barricadé. Le général Murât force le village ; le général Lannes, avec la vingtdeuxième et une partie de la soixante-neuvième , se porte sur la gauche de l'ennemi ; le général Fugières, en colonnes serrées, attaque la droite. La défense et l'attaque sont également vives. Mais l'intrépide cavalerie du général Murât a résolu d'avoir le principal honneur de cette journée; elle charge l'ennemi sur sa gauche, se porte sur les derrières de la droite, la surprend à un mauvais passage, et en fait une horrible boucherie. Le citoyen Bernard, chef de bataillon de la soixante-neuvième, et le citoyen Baylle, capitaine de grenadiers de cette demi-brigade, entrent les premiers dans la redoute, et par là se couvrent de gloire.
« Toute la seconde ligne de l'ennemi, comme la première, reste sur le champ de bataille ou se noie.
« Il reste à l'ennemi trois mille hommes de réserve qu'il a placés dans le fort d'Aboukir, situé à quatre cents toises derrière la seconde ligne; le général Lanusse l'investit; on le bombarde avec six mortiers.
« Le rivage, où, l'année dernière, les courants ont porté les ca-
LA BATAILLE lïAHOLKlH. 105
davres anglais et français, est aujourd'hui couvert de ceux de nos ennemis; on en a compté plusieurs milliers : pas un seul homme de cette armée ne s'est échappé.
« Kùcéï Mussthafa, pacha de Roumélie, général en chef de l'armée, et cousin germain de l'ambassadeur turc à Paris , est prisonnier avec tous ses officiers : je vous envoie ses trois queues.
« Nous avons eu cent hommes tués et cinq cents blessés. Parmi . les premiers, l'adjudant général Leturcq, le chef de brigade Duvivier, le chef de brigade Crétin, et mon aide de camp Guibert. Les deux premiers étaient deux excellents officiers de cavalerie, d'une bravoure à toute épreuve, que le sort de la guerre avait longtemps respectés ; le troisième était l'officier du génie que j'ai connu qui possédait le mieux cette science difficile et dans laquelle les moindres bévues ont tant d'influence sur le résultat des campagnes et la destinée des États. J'avais beaucoup d'amitié pour le quatrième.
« Les généraux Murât et Fugièrcs,et le chef de brigade Moranger ont été blessés. Le général Fugières a eu le bras gauche emporté d'un coup de canon ; il crut mourir. Général, me dit-il , vous envierez un jour mon sort, je meurs sur le champ d'honneur. Mais le calme et le sang-froid, premières qualités d'un véritable soldat, l'ont mis hors de danger; et, quoiqu'il ait été amputé à l'épaule, il sera rétabli avant quinze jours.
« Le gain de cette bataille est dû principalement au général Murât. Je vous demande pour ce général le grade de général de division ; sa brigade de cavalerie a fait l'impossible.
« Le chef de brigade Bessièrcs, à la tôte des guides, a soutenu la réputation de son corps; l'adjudant général de cavalerie Roize a manœuvré avec le plus grand sang-froid : le général Junot a eu son • habit criblé de balles.
«Je vous enverrai dans quelques jours de plus grands détails, avec l'état des officiers qui se sont distingués.
«J'ai fait présent au général Berthier, de la part du directoire exécutif, d'un poignard d'un beau travail, comme marque de satisfaction des services qu'il n'a cessé de rendre pendant toute la campagne. « Signé, Bonaparte. »
Cette relation historique offrait une grande latitude à l'imagination de Gros. Il en indique les dispositions dans un cadre de quatre pieds deux pouces de largeur sur deux pieds dix-huit pouces de hauteur : il prend l'autre partie de la toile où devait être reporté le combat colossal de Nazareth, et se livre sans relâche et avec amour à cet immense travail. Peu de temps après, Gros avait terminé sa tAche. Il avait fait une esquisse peinte, et l'exécution en grand était achevée. Alors il se fit une irruption publique dans son atelier, construit dans la salle de l'ancienne Comédie-Française. La foule était avide de jouir de cette nouvelle production du peintre de Jaffa : nous allons la décrire.
Le succès de la bataille est certain. Les Turcs sont refoulés dans la mer; l'épouvante est dans leurs rangs; ils sont placés entre la cavalerie françaisequi les poursuit,et le feu de leurs propres navires tirant sur les fuyards, pour les forcer à retourner au combat. C'est une lutte acharnée qui s'achève; c'est une mêlée terrible, où la mort seule offre, en quelques endroits, l'image du repos.
L'ennemi se soumet. Murât victorieux s'arrête. Son expression est celle de la bravoure qui se modère avec la conviction d'un triomphe assuré ; sa face, encore animée, est radieuse : une palme de plus est acquise à l'armée nationale. Il ne s'occupe même pas des efforts d'un Arabe s'accrochant à la peau de tigre qui sert de housse au héros d'Aboukir. Il retient d'une main ferme l'ardeur incessante de son cheval hennissant à l'odeur de la poudre. De sa droite, il porte en arrière sa vaillante épée. Ce geste ajoute au développement de la stature du chef, en dégageant sa large poitrine. Cette attitude rappelle heureusement aussi cette intrépidité si connue, allant sans réserve au-devant du péril. Les ondulations du panache tricolore, marque distinctive du commandement, s'harmonisent avec cet ensemble, et contribuent à diriger les regards des spectateurs sur le principal personnage.
C'est ici surtout que l'on peut apprécier l'aptitude de Gros à identifier le cavalier avec le fier animal qui partage ses fatigues et seconde son courage.
La fable du Centaure se réalise dans cette combinaison des mouvements simultanés de deux êtres différents par leur nature, mais
LA BATAILLE D'ABOIKIR.
obéissant néanmoins à la môme loi, par une impulsion commune. L'artiste s'est montré véritablement poëte dans l'intelligente répartition des qualités dont il devait formuler les deux parties de ce tout équestre. L'bonirne se distingue en manifestant la puissance de sa raison : il sait se posséder et réprimer sapement un entraînement inutile. L'instinct du cheval, au contraire, le livre à l'emportement de la passion : voyez ces naseaux frémir d'impatience, cette bouche écumer sous le frein qui la gène, cette jambe nerveuse profitant de toute son extension pour aller se poser fièrement sur le col abaissé d'un antagoniste. Ne sont-ce pas là réellement les traits secondaires dont un véridique pinceau devait retracer les aspects divers ?
A côté de celte vivante image du général-soldat, et pour en rehausser la vigueur, Cros a mis en regard un touchant et ingénieux épisode. Il fallait expliquer clairement l'action en exaltant le vainqueur, tout en faisant ressortir la valeur de l'adversaire abattu. Le brave peut passer pour faible s'il se rend : et la faiblesse est aussi l'état du lâche. Il est difficile d'établir une position respective honorable. Le génie de la sensibilité n'a pas fait défaut au maître, et il se révèle dans l'une de ces conceptions les plus heureuses.
Presque renversé de son cheval, entravé par des cadavres gisant à ses pieds, le pacha de Roumélie ne se soutient plus en selle que par les soins de l'un de ses esclaves. Le vieillard emploie le reste de ses forces à retenir un mameluk abandonnant le champ de bataille, ('elui dont l'exemple électrisait la troupe est maintenant incapable d'agir par lui-même. Une large blessure paralyse son bras droit, maintenu par son fils. Ce pieux enfant tend le cimeterre impuissant de son père à Murai, en signe de résignation aux décrets de la fatalité. Le contraste expressif de ces deux Orientaux unis par les liens de la nature est une admirable inspiration.
Celui qui lutte encore pour conserver son autorité, son rang, ses richesses, n'est plus secondé que par une fureur inutile. Sa bouche est pâle de colère : la rougeur de son front atteste la honte d'une défaite. Tous les sentiments généreux de cette âme magnanime ont passé, de ce majestueux visage, dans les doigts libres et
saisissant la chevelure du fuyard. La piété filiale ennoblit les traits de l'adolescent devant qui s'évanouit un brillant avenir. Son regard candide intercède avec dignité pour l'auteur de ses jours, dont la face, altérée par la douleur, fait une vive opposition avec la fraîche carnation de son fils; elle s'embellit des teintes d'une émotion vive et rapide. Les mouvements de ce jeune prince sont souples et gracieux, comme à cet âge où la force n'est pas venue en aide à la volonté.
Tout impressionne dans cette scène, où se résume la pensée entière du tableau. Cette chaleureuse éloquence de la brosse frappe surtout en excitant l'admiration par une entente parfaite de la situation respective des acteurs de ce drame attachant; chaque accessoire de ce groupe se lie essentiellement au sujel. Les insignes du commandement turc s'inclinent vers la terre; celui qui les porte, et qni devait les défendre jusqu'à la mort, a compris son jeune maître : une résistance inopportune compromettrai l l'existence du pacha.
La pose des chevaux des généraux en chef des deux camps est combinée avec un rare bonheur; elle est justifiée par les accidents naturels d'une condition particulière. Poussés l'an contre l'autre par une instinctive rivalité, ces animaux participent à la bonne ou à la mauvaise fortune de leurs cavaliers. Le cheval français est plein d'ardeur et de fierté. Le cheval arabe est accablé par la fatigue; il ne peut aller au delà de cette place où trop d'obstacles l'arrêtent, et il courbe son col sous le pied de son glorieux rival.
Le reste de la composition répond à ce thème. A la gauche de la toile et sur le premier plan, un Turc est jeté sur le rivage; il est entraîné dans les flots par son cheval effrayé. La courroie destinée à guider son compagnon d'armes, cause ici la perte de l'homme en enchaînant ses bras dans d'inextricables nœuds. Cette figure colossale est d'un grand effet ; l'auteur a voulu sans doute l'étendre à la place perspective qu'elle occupe, pour donner une grande idée de la force caractéristique des indigènes, et de la résistance à surmonter.
Au second plan, est un groupe de trois fuyards. L'un d eux est saisi par la main convulsive du pacha de Roumélie ; le second est
LA ItATAlLLK D'ABOUKIK.
un nègre repoussant avec effroi un Turc renversé, qu'il va frapper d'un coup de poignard, pour s'en débarrasser plus vite et fuir; le barbare va tomber, à son tour, sous le fer d'un de ses coreligionnaires abattu devant lui.
A la droite du tableau, l'on voit, près de l'un de ses camarades, couché sur le sol, un Ottoman renversé sur l'affût de l'une des pièces d'artillerie données au Grand Seigneur par l'Angleterre. Le colonel Beaumont, aide de camp de Murât, dispute à cet opiniâtre canonnier un tronçon de sabre, avec lequel ce dangereux ennemi vient de trancher la tôte de l'adjudant général Leturcq, tué à la première attaque de la redoute.
Derrière eux, un dragon enfonce sa lame dans la gorge d'un musulman : sa tète pâle et pesante retombe inanimée.
Au-dessus de ces combattants à chances inégales, un noir est percé par un Français, dont un Arabe déchire la face avec ses ongles. Près de là, l'infortuné Duvivier succombe sous les yeux du quatorzième de dragons; il en était le digne colonel. Cette troupe l'orme une muraille vivante opposée à la réaction de ceux qui se battent encore.
A cùté de son chef, frappé mortellement au front, d'un coup de feu, est un jeune homme excité par le désir de la vengeance ; il retire son épée sanglante des mains d'un nègre désarmé, mais cherchant à profiter de son agilité musculaire pour empêcher son antagoniste d'agir.
La vue d'un uniforme déchiré par un boulet rappelle le souvenir de Guibert, aide de camp de Bonaparte, et mort au champ d'honneur.
Dans le fond, on aperçoit les tentes du pacha, la redoute prise et la flotte ottomane faisant manœuvrer toutes ses batteries contre ceux-là mêmes qu'elle devait protéger. On distingue aussi l'escadron envoyé pour couper la retraite, et le fort situé sur la pointe de la presqu'île.
Le commodore Sidney-Smith regagne ses vaisseaux; il est monté sur un canot, filant à la pointe de la presqu'île. Les lignes françaises se déploient en face, et dans l'ordre qu'elles occupaient sur le terrain.
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L'ensemble mouvant de cette pointure étonne et entraîne. Cl» n'est plus le style d'alors, timide e! froid à forci* de se restreindre à l'imitation des contours de la statuaire antique; c'est un pinceau fougueux et hardi, s'aflranchissant des règles de l'école, pour suivie généreusement les indications de la nature, sans la dépasser ni l'amoindrir. On ne retrouve plus dans Aboukir cette profusion de demi-teintes grisâtres, accusant une science quand l'art seul doit être employé par le génie. Des tons chauds et ricin s, un dessin nerveux et varié selon les diverses natures des peuples mis en scène, sont les moyens de transmission d'une pensée élevée, et se répandant avec une énergie habilement soutenue sur une aussi vaste superficie.
Rubens et Paul Véronèse u'ont point chargé leur palette d'un coloris plus brillant et plus vigoureux. La savante école d'Italie se serait enorgueillie de ces formes palpitantes de vie, et tracées d'une main ferme et cousciencieuse. Cependant Gros n'a rien emprunté dans cette occasion à ces grands maîtres. Aboukir est une création pure d cléments hétérogènes. Aucune réminiscence n'est venue attiédir la soudaineté de l'inspiration : aucune influence de manière n'a fait hésiter le pinceau.
La Bataille d' Aboukir n'est pas une improvisation, comme on pourrait le croire, en ne considérant que la facilité d'un travail rapide et conduit dans toutes ses phases avec le méiiuî esprit et le même enthousiasme. Gros ne doit pas au hasard les masses épi— sodiques de sa composition, lia procédé comme pour Nazareth : c'est sur le plan des lieux, mis en perspective, et du point de vue déterminé par l'aspect le plus favorable à son but, que l'artiste a établi ses lignes. 11 a puisé ses poétiques conceptions dans l'exposé simple des faits matériels. Avant d'aborder l'exécution sur la toile, tout préexistait dans une pensée féconde ; et, quand chaque élément y eut sa place assignée, Aboukir jaillit complet de la main du peintre. Six mois à peine lui furent nécessaires pour transcrire ce noble chaut de guerre, où tout ce qui tient à la vérité des incidents et des costumes est strictement observé.
11 manque néanmoins à ce récit un complément relatif au rôle joué par Bonaparte dans celte mémorable journée. Il commandait
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en personne ; mais la valeur de son lieutenant décida la victoire. Il fallait représenter spécialement cette part glorieuse de Murât. Gros n'avait pas oublié le général en chef; il l'avait placé sur un tertre, éloigné de l'officier dont la figure devait dominer dans l'action particulière de l'avant-garde. Il ne parut pas convenable au supérieur de laisser intervertir, même en peinture, les règles de la hiérarchie militaire. Gros donna satisfaction à son ancien protecteur, et fit disparaître ce qui pouvait blesser une haute susceptibilité.
De semblables considérations ont trop souvent influé sur les productions de l'art. Le véridique historien soufïrit beaucoup de cette prétention. 11 n'aurait jamais pu se résoudre à commettre un officieux mensonge ; il crut pouvoir se permettre une omission, alin de concilier d'impérieuses exigences.
Excepté cette lacune, il n'y a rien à reprocher à Gros sous le rapport de l'exactitude. Il a suivi mot à mot le bulletin officiel des opérations stratégiques.
Si l'on examine maintenant l'œuvre du maître, comme talent d'exécution, on ne sera pas moins frappé des soins pris par l'auteur, aiin d'atteindre à cette clarté d'expression qui rend facile l'interprétation de la pensée, en la présentant sous une forme simple et vraie.
On ne dira pas en voyant cette facture aisée, large et précise : la peinture est une chose difficile. Non ; son aspect ne fera pas naître le découragement dans l'àme agitée par une étincelle du feu sacré; une chaleur enivrante l'échaulle, l'inspire et lui montre un noble exemple, sans appesantir l'esprit sur de nombreux obstacles à vaincre, avant de s'élever à cette hauteur. Devant la lialaille d'Âboukir, le spectateur n'est pas distrait par une foule de détails obséquieux. 11 se laisse entraîner par cet ensemble imposant, qui le fascine par son grandiose, et, après l'avoir mis en situation, lui déroule successivement, dans leur ordre d'importance, chacune des parties de ce tout harmonieux. Isoler le spectateur du monde extérieur et l'identifier sans effort et sans fatigue à ses créations, est le plus sublime secret de l'art. Gros l'a mis en pratique.
On est séduit par le prestige d'une couleur orientale. Ses nuances les plus vives appellent d'abord les regards sur les points les plus intéressants. Des teintes transitoires viennent ensuite reposer momentanément l'attention, pour la diriger vers des portions secondaires, en lui faisant parcourir une gamme chromatique.
Le contraste des attitudes diverses exige de l'œil qui les suit des mouvements analogues à ceux qu'il exécute quand des objets vivants passent devant lui. L'organe de la vue, mis en jeu par le semblant du naturel, s'abandonne à l'illusion, et bientôt ce n'est plus le sentiment d'un officieux artifice qui nous transporte, c'est une émotion qui nous fait croire à la réalité.
Chaque caractère moral est rendu par son accent propre : il n'y a pas de confusion dans les races représentées. Leur type est établi par la construction organique seule de l'individu. Cette observation n'échappa point à l'ambassadeur turc, quand il vint voir cette copie fidèle des hommes de sa nation. « Ils seraient nus, dit-il, je les reconnaîtrais encore. » En effet, la structure anatomique du Français, du Turc, de l'Égyptien, de l'Arabe et de l'Éthiopien, est étudiée comme les particularités de la conformation de la tète de chacune de ces variétés de l'espèce humaine. Leurs passions habituelles les distinguent également entre elles. Tout ce qui se passe dans un cœur d'homme, en un jour de bataille, se reproduit successivement à nos yeux dans Aboukir.
Ici, le courage supplée au nombre, et l'adresse à la force. Plus loin, la mort atteint impitoyablement le brave et le lâche. L'ardeur de vaincre, la colère, la honte, la rage, l'indignation, le désespoir, la terreur se peignent tour à tour dans ce conflit de sentiments opposés, dans ce choc des masses, dans ces luttes corps à corps, où tant d'intérêts se confondent et se séparent. Partout on reconnaît le peintre qui a vécu dans les camps, et dont les yeux exercés ont conservé le souvenir des faits les plus saillants de la guerre. Ainsi, l'inspecteur aux revues est venu prêter le secours de son expérience au compositeur. Bien n'est perdu pour le génie ; il sait faire tourner au profit de sa spécialité, môme ce qui paraît s'en éloigner davantage. Gros est bien certainement redevable à cette circonstance de la vérité, de la grandeur répandues dans ses
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batailles. 11 avait dû partager les fatigues et les travaux de la guerre, pour en sentir la poésie et la jeter à floU» dans ses immenses compositions.
Aboukir marque une époque sensible de la manière de peindre de Gros. C'est par des teintes larges, fièrement posées par frottis en des endroits, et solidement empâtées dans d'autres, qu'il a procédé selon les exigences de chaque partie à traiter. De là des oppositions riches et variées par ce jeu, toujours intelligent, de transparence et de fermeté. Tout s'y trouve modelé sur place, sans fusion à l'aide du pinceau. Ce sont des plans accusés en raison de la nature et de l'éloignement des objets; non pas systématiquement, mais avec la conscience d'un véritable observateur.
L'appréciation faite par Girodet , d'une œuvre aussi capitale qu' Aboukir, doit trouver ici sa place. Nous la donnons entièrement :
« Le beau tableau de M. Gros n'a guère été moins maltraité, par plusieurs censeurs, que le tableau de M. Girodet. M. Gros est homme, et, par conséquent, dans son ouvrage, comme dans tous les ouvrages humains, il doit se trouver des imperfections ; mais, sans nous établir juge entre ses critiques et lui, nous nous bornerons à dire notre opinion, avec quelques détails sur cette belle production, qui honore à la fois et l'artiste, et l'école à laquelle il appartient. Les espérances qu'avait données l'auteur de la Peste de Jafla ont été réalisées par l'auteur du tableau d Aboukir. Cette grande machine peut rivaliser, quant à l'ordonnance générale, avec celle que Lebrun a développée dans les fameuses batailles d'Alexandre, plus louées dans leur temps qu'elles ne l'eussent été de nos jours. Quant au dessin, à l'expression des tètes, à l'intérêt qu'offrent les groupes particuliers, nous osons affirmer que la comparaison que l'on peut faire de Lebrun à M. Gros tourne complètement à l'avantage de ce dernier. Le dessin de Lebrun est généralement mou, rond, lourd ; il n'est point sans grandeur, mais il n'est tout au plus que l'étui des belles formes, si l'on peut s'exprimer ainsi. Le dessin de M. Gros est toujours naturel; et, de plus, il est grand, savant, énergique; l'expression des tètes de Lebrun, dans ses batailles, est souvent
la môme ; souvent aussi il dégénère en grimace : l'expression des têtes de M. Gros est toujours juste, vive et variée. Une seule, dans son Combat d'Aboukir, celle du fils du pacha, nous paraîtrait avoir un peu d'affectation, bien facile d'ailleurs à corriger; mais combien ce léger défaut est amplement racheté par colle de son vieux père, dans laquelle la vérité et la force de l'expression sont portées au plus haut degré ! Co n'est plus là de la peinture, c'est la nature même, c'est un chef brave et malheureux, enflammé de colère et de honte. Comme lui, le spectateur est prêt à arrêter les lâches fuyards qui l'exposent presque seul aux coups de l'ennemi. Que l'on compare cette tête admirable et véritablement vivante avec celle jadis si vantée de ce satrape fuyant que Lebrun a représenté sur le premier plan de sa bataille ù'Arbelles, et que l'on juge sans prévention ! Quant aux mouvements des figures et aux groupes particuliers, la différence est aussi sensible et encore à l'avantage de M. Gros. Les batailles de Lebrun sont remplies de figures purement académiques ; il a des poses et des attitudes de prédilection : celles de M. Gros sont bien plus conformes à la nature. 11 n'y a dans les batailles d'Alexandre aucun groupe à comparer, pour l'intérêt, à celui du pacha de Roumélie et de son fils, dans le Combat d'Aboukir. Cet épisode heureux fait surtout honneur au génie de M. Gros, qui, à l'exemple d'Homère et de Raphaël, a su tempérer, par l'image des sentiments qui honorent le plus l'humanité, les tableaux effrayants qu'offrent les scènes terribles de la guerre. L'Alexandro du Passage du Granique de Lebrun est louable, sans doute; mais sa tête, quoique belle, n'a peut-être point assez le calme d'un héros, et d'un héros tel qu'Alexandre. M. Gros nous parait plus heureux dans la figure du général Murât. Tel que le Turnus de Virgile, il sourit noblement au danger :
Olli subridens sedato pectore Turnus.
« La même différence, pour le dessin des chevaux comme pour celui des hommes, existe dans les tableaux des deux artistes. Les chevaux de M. Gros sont pleins de chaleur et de vie : on les entend hennir. Voudra-t-on actuellement comparer la couleur de ces deux
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maîtres? Celle de Lebrun est lourde, terne, monotone, généralement tirant sur la brique; celle de M. tiros est chaude, transparente, variée. Cet artiste semble, pour cette partie de l'art, tenir le milieu entre Rubens et Paul Véronèse, et, lorsqu'il sera mort, on ne le trouvera peut-être inférieur à aucun de ces deux illustres rivaux. Mais s'il était vrai que la fougue de son pinceau l'entraînât quelquefois dans des tons trop brillants, combien cette légère imperfection serait d'ailleurs préférable au défaut opposé? Enfin, rapprochera-t-on la touche, la manière de peindre de ces deux artistes? Le pinceau de l'un est souvent mou, empesé, je dirais presque nonchalant; celui de l'autre est plein de verve, brillant et facile, et tout cela sans manière, sans exagération et sans prétention. Parlerons-nous des costumes? Lebrun est inexact, théâtral; il paraît avoir dédaigné les monuments qui auraient pu à cet égard rectifier ses idées ; je n'en veux pour exemple que son tableau d'Alexandre dans la tente de Darius, où les héros sont costumés comme on aurait pu les voir, il y a vingt ans, à l'Opéra. M. Gros est partout scrupuleux observateur du costume; il a représenté ceux des Orientaux, si favorables à la peinture, avec la plus exacte fidélité, et il a su tirer du nôtre, malgré les difficultés qu'il offre aux artistes, le parti le plus heureux.
« Si l'auteur du Combat d'Aboukir a pu laisser dans ce bel ouvrage quelques imperfections légères, loin d'imiter ces gens moroses dont le premier besoin est de blâmer, et que les beautés qu'ils sont forcés de reconnaître en secret, affligent, répétons avec un grand poëte cette maxime trop oubliée de nos jours, maxime qui est la règle éternelle de tous les critiques honnêtes et vraiment dignes de ce nom :
... Ubi plura nitent in carminé, non ogo paueis Oflendar maculis.
« Quant à nous, plein de la plus haute estime pour les talents supérieurs de M. (ïros, nous formons des vieux pour qu'il donne souvent aux amateurs zélés de l'art, aux vrai9 connaisseurs, aux artistes dignes de l'apprécier, et qui aiment sa personne, autant
m fïHOS, SA VI R ET SES OUVRAGES
qu'ils admirent ses ouvrages, l'occasion de le venger des critiques injustes, et de lui rendre la justice éclatante qu'il mérite. »
La Bataille (V Âboukir fut exposée au salon de 1800. Elle produisit une grande sensation dans le monde des artistes, et conquit également les suffrages du public. Gros joignit à cet envoi un seul portrait d'enfant. Cette petite toile, pleine de grâce et de naïveté, prouvait combien le génie du peintre savait s'approprier aux besoins de ses différents modèles, et passer aisément du grave an doux, selon le précepte de Boileau, le législateur du Parnasse.
Le tableau de la Bataille d'Âboukir fut racheté du roi de Naples, en 1823, par Gros, conjointement avec M. Chaptal fils, pour la somme de quinze mille francs. C'est de leurs mains que ce chefd'œuvre est passé dans la collection de la Liste civile. Gros n'hésita pas à employer ce moyen pour conserver l'une de ses plus considérables productions à la France.
Gros savait reproduire avec noblesse la ressemblance de ses modèles. Cette aptitude attirait l'attention du monde officiel. Le portrait de Duroc est l'un des premiers de cette série historique, dont nous aurons plus d'une fois l'occasion d'analyser les brillants résultats.
Duroc est debout devant les marches du péristyle d'un palais; sa main droite gantée tient un chapeau garni de plumes blanches, et elle s'appuie sur un bâton parsemé d'abeilles et posant sur le sol. Le maréchal porte l'habit rouge ; il est décoré du grand cordon et d'autres insignes; le col de ce vêtement d'uniforme est entrouvert et laisse retomber les bouts de dentelle d'une cravate de batiste. Un manteau de velours cramoisi, doublé de satin blanc, couvre les épaules et produit de larges plis; la culotte, les bas, la ceinture et l'enveloppe du fourreau de l'épée sont en soie blanche, ainsi que les gants cachant les mains; la droite a la face dorsale sur la hanche de la jambe supportant le poids du corps.
Le sol est nuancé par les tons variés du sable et du gazon. Dans le fond, ou aperçoit un jardin d'où s'élance une colonne.
L'effet de plein air est habilement rendu, sans trop de diffusion