LE MARÉCHAL M ASSÉNA. H
de la lumière. La teinte du ciel placé derrière la tête fait ressortir leclat et la finesse des chairs. Les ajustements sont traités grandement et avec goût.
Duroc ne regarde pas le spectateur, ses yeux se dirigent du côté de la partie du monument, dont il semble sortir, en attendant quelque personnage. Ce côté gauche de la toile est occupé par le perron et un groupe de deux piédestaux surmontés de leurs colonnes.
L'ensemble de ce portrait en pied rappelle les préoccupations de l'époque. L'empereur voulait alors une cour; Gros s'est attaché plus particulièrement à peindre le commensal du château. L'épée suspendue à la ceinture de Duroc est plutôt une pièce indispensable du costume obligé, qu'une réminiscence de la valeur de l'ancien aide de camp de Bonaparte. L'expression de Duroc appartient plus au diplomate qui fut chargé de missions importantes, sous le triple rapport de la guerre, de la politique et de l'administration.
Gros a peint avec soin l'ami de son protecteur. On sait que Napoléon répandit des pleurs sur le lit de mort de son compagnon d'armes, et qu'ayant été contraint de quitter le trône impérial, il voulait aller vivre en Angleterre sous le nom de colonel Duroc.
Le portrait du maréchal du palais est de 1805. Il a été transporté dans la galerie de Versailles.
Après Duroc, Gros peignit Masséna.
Masséna se tient debout; sa tête est découverte ; des gants couvrent ses mains ; la droite presse sur la hanche le bâton insigne de son grade ; la main gauche est posée sur un sabre de cavalerie touchant le terrain ; le grand cordon rouge brille sur sa poitrine au milieu d'autres décorations ; une ceinture tissée d'or enserre les reins.
Masséna porte l'habit bleu, le pantalon blanc et les bottes à l'écuyère; son chapeau est placé sur un portefeuille vert, sur le dos duquel on lit : André Masséna, maréchal de l'empire. Sous ce portefeuille se trouvent deux cartes déployées et permettant de voir les mots : Helvétie et LUjuric> provinces où l'enfant chéri de la
victoire a laissé de si glorieux souvenirs. Ces attributs sont sur un fragment de tertre, à la droite de la toile. Le fond est extrêmement simple : il se compose presque entièrement d'une portion de tente, d'un ton gris jaunâtre, faisant admirablement ressortir la tôle, dont la ressemblance <*t la vérité sont également frappantes.
Le rendu de la forme et l'expression de la physionomie sont traités avec un art infini. La construction est établie par plans solidement attaqués avec des tons justes et vigoureux. L'œil a la sûreté du regard d'un commandant habile h juger l'opportunité d'une mesure énergique et prompt à se décider. L'expression de la bouche est pleine de finesse naturelle ; c'est bien l'homme des camps, le soldat intrépide, le général clairvoyant, celui de qui Napoléon disait, en s'appuyant affectueusement sur Masséna : Voici mon bras droit.
Le faire de cette belle peinture est en harmonie avec les qualités du maréchal ; elle se distingue par une sorte de rudesse de pinceau que Gros aurait évité d'employer pour un courtisan. On y retrouve l'éclat et le brillant que Napoléon attribuait à Masséna au milieu du tintamarre des batailles. L'empereur, en parlant de son illustre lieutenant, exprimait cette opinion : « Le bruit du canon éclaircissait ses idées, lui donnait de l'esprit, de la pénétration et de la gaieté. »
Gros semble avoir suivi ponctuellement cette donnée ; son travail est extrêmement remarquable sous le rapport de l'exécution, et principalement pour la manière dont il a compris le caractère de son modèle. Ce portrait est d'un peintre d'histoire ; il est envisagé sous un aspect grandiose, tel, en un mot, que la postérité verra Masséna, en lisant les récits de ses admirables faits d'armes.
Ce portrait, peint en 1806, est maintenant dans la galerie des Maréchaux, à Versailles.
Gros était allé passera Melun quelques jours de l'année 1806; il y vit un seigneur turc habitant cette ville et voulut le peindre sur une petite toile.
Le Turc est en train de goûter le plaisir de la promenade ; sa
JKllOME IIONAPAHTE.
démarche orgueilleuse et le faste de ses vêtements indiquent son rang et sa fortune ; ses mains sont fièrement appuyées sur les hanches. Un burnous entrouvert est sur ses épaules et retombe, en larges plis, des coudes écartés du corps. Le capuchon de ce manteau encadre la tête un peu rejetée en arrière, et d'un caractère tout à la fois noble et gracieux.
Derrière cet important personnage sont deux esclaves noirs, accusant également, par la richesse de leur costume, les prétentions aristocratiques du maître.
Cette peinture n'est pas assez achevée pour être un tableau ; mais elle est cependant plus qu'une esquisse. Une grande facilité d'exécution, des tons vigoureux, transparents et pleins d'harmonie, des types orientaux bien saisis, telles sont les qualités de cette production, peinte avec goût et avec une finesse toute particulière. Nous en voyons une variante dans ce cavalier suivi de deux coureurs (fîg. 28).
L'un d'eux doit avoir posé pour ce dessin à la plume (fig. 29).
Gros était le peintre de prédilection de la famille Bonaparte. Jérôme fit faire son portrait équestre, en grand costume de prince français. Le frère de l'empereur est monté sur un cheval, dont les deux pieds de derrière touchent seuls le terrain que la queue balaye ; cet animal se cabre légèrement et avec gaieté.
Jérôme Bonaparte porte le manteau de satin blanc surchargé de broderies en or, la toque de velours noir à plumes blanches, la collerette à tuyaux empesés, le pantalon collant, l'habit chamarré de dorures et les bottines éperonnées ; les insignes et les cordons des décorations françaises brillent sur sa poitrine ; sa main droite tient les rênes ; la gauche se pose sur le pommeau de l'épée.
Ce portrait est inoins chaleureusement peint que les œuvres de Gros de ce temps-là. L'aspect a du mouvement et de l'animation. Il était difficile de tirer un bon parti de ces ajustements, alourdis et roidis par les oripeaux dont ils sont couverts. Gros a tourné la difficulté, en déguisant l'aridité du costume sous une exécution soignée.
f.KOS, SA VIE ET SES OUVRAGES.
Il n'était pas à l'aise, et cette toile se ressent un peu de cette situation embarrassante.
Le coloris de la tète est riche et brillant; la ressemblance est heureuse.
Le cheval est bien dessiné ; ses membres se déploient avec souplesse et vigueur, (iros a déversé sur cette partie de sa tache ce que l'étiquette ne lui permettait pas d aborder aussi franchement dans la personne du roi de Westphalie.
L'on remarqua surtout, au Salon de 1808, la noblesse de la pose, la grâce et l'élégance du royal cavalier.
Ce groupe harmonieux se détache sur un fond dont la simplicité laisse dominer la lumière sur Jérôme. C'est un terrain que la végétation verdit en plusieurs endroits; une portion d'eau qui reflète près de l'horizon, un ciel grisâtre ; puis, sur la droite et dans le lointain, un fort tirant des salves d'artillerie.
Cette peinture a été exécutée en 1807.
Le général de Lasalle va poser devant (iros.
La vilje de Stettin vient de capituler. Ses fortifications, protégées par cent pièces de canon et une garnison de six mille hommes, n'ont pu la sauver. Tout, y compris des magasins considérables, est à la discrétion de Lasalle ; il s'en est emparé , n'ayant avec lui que deux régiments de cavalerie. Cette action mémorable se passait le 29 octobre 1806.
Le vainqueur attend les officiers prussiens ; on les aperçoit dans le fond, apportant les clefs de la ville, sous l'escorte des soldats français. Il porte l'élégant costume de hussard, avec le pantalon à larges plis, et les bottes à tiges flottantes. Sa main gauche est appûyée sur la poignée de son sabre, écarté du corps autant que les courroies du ceinturon le permettent. La main droite tient un rouleau de papier, sur lequel on lit les noms de Schomberg et Lasalle, signataires de l'acte de capitulation.
La pose est noble et aisée. Elle est empreinte d'une certaine fierté tempérée par l'intention généreuse de ne pas humilier des vaincus. La face respire la bienveillance, et tout à la fois la fer-
LK GÉNÉRAL LASALLK.
moto du courage. L'œil est animé. L'affaire a été vigoureuse et les armées françaises ont conquis une place d'une haute importance stratégique.
Aux pieds du général sont groupés son chapeau, sa pipe et l'accessoire obligé, la poche contenant le tabac.
Stetlin et ses bastions crénelés se montrent à l'horizon.
La troupe française se déploie à la gauche du spectateur. En tôte de ces lignes, on voit un hussard dans l'attitude du salut militaire. Il fume, quoique dans les rangs; l'étoile de l'honneur brille sur sa poitrine; il compte déjà trois chevrons : c'est un brave de l'armée d'Égypte. 11 a, dans cette campagne, sauvé la vie de son général, auquel il doit le pareil service. Le môme combat a fourni l'occasion de contracter et de payer cette dette. Les liens d'un mutuel attachement, plus que les lois de la discipline, ont rapproché ces deux hommes de cœur. Aussi, Gros a voulu consacrer, dans cette page historique, les traits du simple soldat à côté de ceux de son chef. Nous consignerons ici le nom de ce vieux et respectable serviteur : il s'appelle Rumeau. De Lasalle est mort à trente-quatre ans, dans les champs de Wagram. Rumeau lui a survécu.
11 était digne du peintre de nous montrer ainsi la tôte et le bras: le général s'honorait lui-môme en associant à sa gloire son ancien camarade et son ami.
Le portrait du général de Lasalle est l'un des plus beaux morceaux de ce genre dont l'école française ait le droit de s'enorgueillir. L'auteur a mis du grandiose et de l'élévation dans sa manière, sans s'écarter de la nature. 11 n'a pas craint de couvrir d'une noble poussière la chaussure de son héros, et de jeter dans l'habillement ce désordre inévitable au milieu des incidents de la guerre. Chaque détail est vrai dans l'exécution, sans nuire à l'effet principal. Le jour rayonne sur le front du général victorieux, et se répand avec une sage économie sur le reste de la composition, de façon à donner à chaque partie une valeur relative.
La téte a été peinte au premier coup. Le coloris en est solide et lumineux. Les draperies sont modelées avec un laisser-aller qui n'ote rien à la justesse de la forme. L'air circule et assigne à
m r.KOS, SA VIE KT ses ouvrages.
chaque plan son éloignement, à chaque ton sa dégradation perspective.
Le portrait du général de Lasalle produisit la plus vive impression au Sillon do 1808. L'opinion publique le classa hors ligne, et fut unanime pour offrir à (iros un juste tribut d'éloges.
Cette peinture a été gravée à l'aquatinte par Jazcl.
Le portrait à mi-corps de Zimmermann est de la même époque.
Le célèbre professeur est assis négligemment devant un piano, et cesse momentanément ses accords, pour entrer plus directement en relation avec" le spectateur qu'il regarde avec finesse. Son bras gauche s'appuie sur le dossier de son siège et présente la main par la face dorsale : l'autre main n'a pas retiré les doigts des touches, prêtes ù faire vibrer encore des sous harmonieux.
C'est l'artiste interrompu par uno aimable causerie, mais toujours préoccupé do son art. Un cahier, ouvert sur l'instrument, porte le mot sonate et indique le compositeur.
Un habit boutonné, à collet montant, un pantalon gris-blanc, fournissent peu d'ampleur à son costume et contribuent à jeter quelque froideur dans l'ensemble ; la tête et les mains sont d'un chaud coloriste : ces parties sont habilement traitées. On vit cette toile avec intérêt au Salon de 1808, mais on lui reprocha la dimension, au-dessus de nature, choisie par l'auteur; puis le portrait de Lasalle préoccupait tous les esprits, et, dans cette circonstance, Gros ne fut dépassé que par lui-même.
Nous devons faire une remarque à cette occasion. 11 est plus convenable de ne pas outre-passer les limites du naturel, quand l'art de l'imitation doit se borner à reproduire une copie fidèle ; il n'est pas besoin alors de recourir à un moyen excellent lorsqu'il s'agit de frapper l'imagination du spectateur par le grandiose de la proportion, pour mieux exprimer la grandeur morale du sujet.
Un troisième portrait accompagnait à l'exposition les deux pré-
LK TitiNÈRAL LEGRAND.
cédents. Préférable au second, il n'atteignait paa la hauteur du premier. Ce portrait était celui du général Legrand.
Le général Legrand est posé simplement : le grave du corps porte sur la jambe gauche, dans une demi-tension. La droite s'abandonne à une flexion légère. L'no main est glissée sous l'un des côtés de l'habit, entre la ceinture qui le presse et le cordon rouge qui le décore. Les insignes de plusieurs autres ordres éliticellent sur la poitrine. Le pantalon blanc et les bottes à 1 ecuyèrc appartiennent à l'uniforme de la cavalerie.
Le chapeau est dans la main gauche, prenant négligemment un point d'appui sur la poignée du sabre, retenu par les courroies à quelque distance de la cuisse, et pesant sur le terrain.
Le fond se compose d'un camp couvert de tentes, et d'un ciel gris ardoisé, servant à faire détacher les tons chauds et brillants de la tète.
L'expression de la physionomie révèle un caractère bon et ferme. Le regard, tourné vers le spectateur, a de la pénétration et de la finesse; la franchise et la loyauté sont empreintes sur l'ensemble des traits.
Ce portrait se distingue par la fraîcheur du coloris et une exécution facile. La ville de Metz en a fait faire une copie et l'a placée dans son hôtel municipal.
(iros a exécuté, sur une toile de même dimension, le portrait du fils du général Legrand .
11 est revêtu de l'uniforme de cuirassier. Un cheval, d'un ton brun-rouge et dont la croupe vient en avant, a le flanc caché sous le bras et le côté droit du torse de ce jeune soldat, qui s'y tient appuyé : sa jambe droite est croisée sur la gauche, dont la demitension est motivée par le poids du corps, se partageant entre elle et l'animal complaisant, profitant aussi du repos de son maître.
La tête du fils du général est celle d'un adolescent; ses cheveux sont blonds ; sa carnation sanguine a subi les effets des rayons du soleil qui l'ont souvent frappée : sa physionomie agréable indique une heureuse insouciance.
128 (illOS, SA VIK ET SES OUVRAGES.
Le jeune Legrand presse avec la main gauche et contre sa cuisse un casque un peu lourd pour son front. Les habitudes du reste de la personne semblent appartenir à un autre âge qu'à celui de la tête. Gros lui-même avait constaté cette disparate; mais, ayant éprouvé beaucoup de difficulté pour peindre ce masque de souvenir, il préféra sacrifier son amour-propre d'auteur au désir exprimé par sa famille de ne rien voir changer aux traits fort ressemblants du visage.
Le cheval est d'un dessin pur et correct ; sa tùte, vue en profil, dépasse l'épaule gauche du cavalier : cette tète est remarquable par une exécution vigoureuse et se détache, en coloré, sur un ciel clair et chaud à l'horizon.
A gauche du spectateur est un petit monument sous l'invocation d'une Madone, dont l'image est encore apparente sur l'une des parois.
A notre droite, nous voyons une cascade tomber d'un rocher sur lequel est construit un château, fortifié par des tourelles et dominé par les sommets de deux montagnes. Au bas est un lac formé par les eaux descendantes. De légers arbrisseaux bordent la route où le cavalier se repose un instant des fatigues du voyage.
Ce portrait a fait partie de l'exposition de 1808. Il se fit remarquer par un coloris frais et solide, des détails soignés, une touche ferme et spirituelle. On lui reprocha justement le manque d'ensemble entre le caractère de la tête et la nature plus forte des autres portions corporelles. Les critiques n'étaient pas dans la confidence de l'auteur; dans tous les cas, ils avaient raison. L'artiste était en position de concilier les vœux de ses amis présents et la sévérité de ses juges dans l'avenir.