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LA PRISE DE CAPRÉE

de cinq cent onze marches, pratiquées dans le rocher; il ne pouvait y passer de front qu'un seul homme, et sous le feu du fort Saint-Michel, dont tous les canons chargés à mitraille tiraient sur ce point.

On éleva quelques batteries à la hâte, et, sous leur protection, nos troupes forcèrent cet étroit passage.

Au môme instant, on signala, sur mer, les secours adressés à l'ennemi. On compta quatre frégates, deux corvettes, trois bricks, quatre bombardes, quinze canonnières et neuf bâtiments de transport, destinés à bloquer l'île.

Les Français avaient pour deux mois de vivres et de munitions. Murât voulut néanmoins assurer positivement les subsistances do l'armée. Il se rendit en personne à la pointe de Campanella, détacha quelques canonnières, et fît attaquer vigoureusement l'escadrille anglaise, qui attendait un vent favorable.

Le succès le plus heureux justifia cette entreprise. Quarante bâtiments de transport purent s'approcher, et complétèrent nos approvisionnements.

Enfin, nos batteries ayant en partie démantelé les forts, les Anglais signèrent une capitulation, en reconnaissant la garnison entière de l'île prisonnière de guerre. C'était le 19 octobre.

Des traits étonnants de courage et d'audace signalèrent cette importante conquête. Il était impossible de les recueillir : le résultat les fait préjuger; un, entre autres, nous a été conservé; nous le citons :

Le chef d'escadron Livron commandait cent hommes. Il aborde avec sa canonnière un rocher presque vertical ; il y applique une échelle et s'écrie : « Soldats! nous ne nous connaissons pas encore, mais, si vous voulez me suivre, nous nous connaîtrons bientôt. » 11 s'élance, gravit cette route qui semblait impraticable, et fait cesser le feu d'une batterie ennemie défendant la côte.

La flottille fît également des prodiges de valeur.

Quinze jours avaient suffi pour consolider la prise du possession de Caprée. La relation des opérations de cette campagne comprend plus d'une feuille dans notre histoire : Gros n'en avait qu'une; il fallait y faire entrer au moins les principaux épisodes.

11 est bien difficile au pinceau de suppléer la plume, quand il ne

IfiO GROS, SA VIE ET SES OUVIIAGES.

dispose pas d'une série de tableaux pour retracer, dans une suite progressive, les chapitres successifs du récit entier. Le peintre a concilié tout, en disposant la scène, de façon à raconter, par ordre de date, pour ainsi dire, les accidents militaires de la prise de Capréc. Il en existe une esquisse à la plume et une autre peinte. Nous nous servirons des deux pour exposer clairement la pensée de l'auteur. Elles ne diffèrent que parle plus ou moins de personnages : le dessin offre plus de simplicité ; nous commencerons par lui (fip. 34).

Des Napolitains, penchés sur leurs avirons, poussent et fixent sur le bord l'embarcation d'où le général Lamarque vient de descendre. Il donne l'ordre de faire éloigner les bateaux à mesure que leur débarquement s'effectue; il n'y a plus à songer à la retraite, il faut vaincre ou mourir.

Déjà des grenadiers ont posé des échelles et, se soutenant mutuellement, ils escaladent le rocher à pic, sur l'angle gauche du cadre.

Parvenus au haut de la première échelle, ils en maintiennent une autre, sur laquelle des braves se sont hissés; parmi ces derniers, on voit Livron s'accrocher, d'une main, aux anfractuosités du roc, et, de l'autre, inviter sa troupe à le suivre.

Un soldat prête ses épaules à un camarade pour favoriser son ascension. D'autres retombent épuisés par leurs efforts, ou frappés par les batteries anglaises, dont on aperçoit la fumée sur le mamelon situé en face, et surmonté d'un fort qui le protège.

A l'angle droit, arrive un bateau conduit par des Napolitains. L'un d'eux est couché sur l'avant; il est mortellement blessé; sa rame est entre les mains de l'un des grenadiers transportés. Ce bateau va refouler un soldat, précipité dans la mer, contre le flanc d'un autre petit bâtiment, cote à côte avec celui qui portait Lamarque. Les bras écartés de l'homme qui se noie s'apprôtent à s'opposer au rapprochement des deux parois, qui le menacent d'une mort certaine; ses cris sont entendus; un matelot lui tend une main secourable. On s'interroge avec anxiété sur le sort de cet homme, car la mer est houleuse et ne permet pas d'agir en liberté.

Au second plan, et vers le milieu, dans l'espace resserré entre

LA PR1SK DE CAPHÉE.

les bateaux dont nous avons parlé, une petite barque amène un officier supérieur anglais; il a été mis hors de combat par une blessure; un de ses lieutenants dépose deux étendards aux pieds du roi de Naples, debout sur un brick et entouré de son état-major.

Derrière ces deux groupes, liés entre eux par celui du côté droit, on distingue une colonne abordant le rivage, et, plus loin encore, l'engagement des flottilles entre elles. Le Vésuve domine l'horizon.

Dans l'ébauche peinte, l'angle gauche est rempli par un grenadier ; sa coiffure est tombée ; il lutte encore contre le flot qui vient de le jeter au rivage; il se retient à une saillie de rocher, et tire à lui un compagnon, nageant avec difficulté pour atteindre également le bord.

Au-dessus de ces figures, des sapeurs se précipitent hors du bateau.

Ici, le générai Laraarque brandit son sabre nu. 11 fait un appel à son armée, et semble lui promettre la victoire.

Les autres changements sont de peu d'importance ; seulement l'auteur a fixé davantage l'intérêt sur le grenadier près d'ôtre écrasé par rentre-choquement des bateaux. Un plus grand nombre d'hommes s'occupent de lui, soit en le saisissant par sa buffleteric, soit en lui lançant un cordage.

En ce même endroit, un cadavre flotte à la surface ; la pose de l'un des matelots attire trop l'attention par son développement académique. Nous préférons la première indication ; elle distrait moins le regard allant chercher le personnage principal, et elle est incontestablement plus vraie.

Nous pensons que Gros a été mieux inspiré dans le geste ordonnant d'éloigner toute idée de reculer, en renonçant à la possibilité de se rembarquer, dans le cas d'un mécompte.

Le mouvement du général Lamarque dans l'esquisse peinte est trop une réminiscence des traditions de l'école ; l'auteur n'avait pas dit son dernier mot : et nous aurions sans doute à constater un beau succès de plus, si l'exécution en grand fût venue réaliser les promesses de cette composition; l'aspect des vagues écumantes aurait singulièrement augmenté le pittoresque du spectacle.

170 r.nos, sa vie et ses ouvrages.

On pourra reprocher à Gros d'avoir confondu deux instants, l'assaut et la reddition. N'était-il pas poétique d'exprimer ainsi la rapidité de la conquête?

Une narration peut être contenue sur une seule page, à la condition de faire lire, en ordre utile, chaque phrase du discours ; cette condition était observée.

En contraignant l'admiration du spectateur de s'arrêter progressivement sur l'empressement des matelots, la hardiesse héroïque de la troupe et de son chef, il se passe un certain temps avant d'arriver au plan occupé par le fragment relatif à la reddition. Le roi Joachim entre effectivement en scène après la besogne faite par son lieutenant; ces rôles sont parfaitement distribués. La perspective aérienne eût encore mieux établi la transition des derniers efforts de l'attaque, à son résultat logique.

Nous n'avons pas à nous inquiéter ici de la forme ; cependant on la pressent dans ces traits, dont tout le mérite est dans la justesse de la place.

Quelques lignes déterminent le mouvement et l'ensemble : quelques points caractérisent la tôte du Français, du Napolitain, de l'Anglais, dans le petit croquis à la plume, où tout parait néanmoins colossal, parce que tout y est grandement conçu.

Murât n'était pas homme à poser au second plan. 11 se jugeait de taille à remplir seul un grand cadre. Il se fit peindre par Gros, comme il voulait se présenter devant l'histoire.

Le roi de Naplcs est monté hardiment sur un magnifique cheval dont il retient l'élan, pour donner des ordres à des troupes supposées en avant et en dehors du cadre.

La tête de Murât est de trois quarts; elle porte une coiffure, empruntée à l'uniforme polonais et surmontée d'un panache ; des décorations couvrent sa large poitrine. Un pantalon collant dessine les formes de la jambe gauche, dont le pied tend la courroie de l'étrier. Son sabre bat le flanc du cheval ; il a pour housse une peau, dont la tête et les griffes sont agitées par un mouvement oscillatoire. Le fier animal soulève ses pieds de devant; il est prêt à

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reprendre le galop, et il mord le frein, que sa bouche couvre decurae; ses naseaux souillent avec impétuosité; son œil brille d'un vif éclat; ses oreilles se dressent au bruit de la fusillade. Sa crinière et sa queue suivent l'impulsion de l'air.

Des nuages de poussière indiquent sa direction.

On voit fumer le Vésuve vers l'horizon. Des vaisseaux sillonnent la mer. Entre elle et Murât, se passe une charge de cavalerie. Un ciel vigoureux rembrunit la portion supérieure de la toile.

Ce portrait est l'un des plus considérables de Gros ; il se compose d'une manière tout à fait historique. Son style est grandiose et brillant. C'est ainsi que l'on pouvait seulement montrer à la postérité les traits de l'un de nos plus vaillants hommes de guerre, et du prince fastueux reflétant, dans son attitude, son goût prononcé pour la représentation .

La noblesse et la dignité du maintien, le calme des doigts désignant l'endroit où il faut diriger la troupe, l'énergie du regard et la fierté du geste, sont des signes caractéristiques convenant parfaitement pour rendre le modèle.

Des tons solides et francs, un modelé nerveux, des détails facilement exécutés ne recommandent pas moins cette belle peinture, exposée au Louvre en 1812, la même année où Géricault débuta par un portrait équestre, qui le classa, de prime saut, parmi les plus habiles en ce genre.

Gros a fait une composition au crayon et une esquisse peinte du portrait de Murât : l'esquisse est un chef-d'œuvre plein de fougue et d'un sentiment admirable de couleur.

Un rapprochement venait d'avoir lieu entre la France et l'Autriche. Les deux chefs de ces grands Etats avaient échangé l'assulance d une entente mutuelle. Gros eut à représenter ce fait, dont la conséquence fut une alliance entre leurs familles.

Dans Y Entrevue de Y empereur des Français et de l'empereur d'Autriche en Moravie, ces compétiteurs ont la tête découverte; ils s'avancent l'un vers l'autre. Napoléon tend la main droite au souverain d'Autriche, vêtu du costume du sa nation, l'habit blanc,

m GROS, SA VIE ET SES OUVRAGES.

le pantalon rouge, le manteau blanc doublé de rouge et constellé de décorations.

Le chef de l'armée française est plus réservé encore dans sa mise. Le grand cordon de la Légion d'honneur est le seul insigne placé sur sa poitrine; il porte l'habit vert avec la redingote grise. Ainsi que son futur beau-père, il tient son chapeau de la main gauche.

Cet ensemble se détache sur la fumée d'un feu de bivouac. La physionomie italienne de Napoléon contraste, par la vivacité de son expression, avec le flegme de l'Autrichien ; ces deux têtes sont de profil.

Un seul officier sert d'escorte à l'empereur d'Autriche. Derrière eux et vers le quatrième plan, des habitants sont accourus pour voir les traits des deux souverains. La pantomime de ces paysans exprime leur satisfaction de cette entrevue amicale et leur désir de s'approcher davantage, malgré la consigne d'un officier qui les retient.

A l'angle gauche du cadre et près de Napoléon, est son cheval isabelle, maintenu par un jeune écuyer; à côté, mais plus loin, des officiers se tiennent debout au devant de la tente impériale française.

Les hauteurs composant le fond sont gardées par des vedettes françaises.

Il y a de la noblesse dans la pose des deux personnages principaux. Les draperies de François sont ajustées avec ampleur et peintes largement ; les détails des figures accessoires sont touchés sans prétention. Le paysage est vrai.

Le caractère de cette composition est la simplicité. Le ton local n'a pas la chaleur habituelle du maître : la lumière n'est pas assez convenablement distribuée, et rend l'aspect monotone.

Le tout se modèle sans efFort et sans empâtement. Gros s'est contenté de consigner une date sur cette page historique, comprise aujourd'hui dans la collection de Versailles.

Cette composition paraît vide au premier aspect. Le nom d'un grand conquérant peut remplir le monde ; son corps n'occupe pas un plus grand espace que celui du plus humble de ses sujets, d'un

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