VISITANT L'ÉGLISE SAINT-DENIS
En voici la première pensée (fig. 35). Le tableau est ainsi conçu : François I er a voulu guider lui-même Charles-Quint dans sa visite à Saint-Denis. Les princes sont arrivés au bas de l'escalier conduisant à l'entrée des caveaux, où se tient un chapelain portant deux flambeaux et s'apprêtant à éclairer les pas des visiteurs. Toutes les tètes sont découvertes, excepté celles des hommes d'église.
Les deux rois marchent côte à côte, entre les deux fils de François I", dont le plus jeune est à la gauche de son père, et l'aîné à la droite de Charles-Quint ; ils sont tous les quatre sur la même ligne. Derrière eux est leur cortège, encore sur les marches. Il se compose des premiers seigneurs de la cour, et dans l'ordre de leur préséance.
Voici d'abord le connétable de Montmorency tenant l'épée, entre Henri d'Albret et le duc de Guise. Antoine de Bourbon est avec eux. Viennent ensuite le légat et les cardinaux du Bellay et de Lorraine, puis d'Astorgia.
D'autres personnages importants sont dans les deux tribunes séparées par un faisceau de colonnettes. Deux draperies fleurdelisées tombent au devant de l'appui. Le peintre n'a pas seulement garni leur ouverture de visages de l'époque , il a donné place à plusieurs dames contemporaines.
178 GROS, SA VIE ET SES uUVHAf.ES.
Dans la tribune à travers laquelle on entrevoit le trésor de Saint-Denis, sont groupées Catherine de Médecis, Al"' d'Usez. M"" de Hrissae , Diane de Poitiers, la Ferronnière, Amyot le traducteur de Plutarquc, et le célèbre sculpteur Jean (îoujon.
La seconde tribune est occupée par M"" d'Andelot, M"* la comtesse de La Rochefoucauld, M ,ut d'Klbcuf, et, prés d'elle, la femme de l'auteur, ayant à sa gauche le jeune Michel de Montaigne. Le Primatice est modestement appuyé contre le pilastre. Celui qui regarde par-dessus ces gracieuses lé tes est Pierre Lescot. Jean Bullan s'avance pour mieux voir.
Ces deux hommes qui s'entretiennent avec mystère sont Clément Marot et Habelais.
Dans le fond est une fenêtre dont le jour glissant lutte avec le clair-obscur qui règne dans l'ensemble de cet étage élevé.
A l'angle gauche de la toile, et nous tournant le dos, est l'abbé de Saint-Denis, la mître en tète et la crosse à la main. 11 est assisté de deux prêtres revêtus de la chape rouge, surchargée de dorures, mais bien moins riche que la chasuble de leur chef, sur laquelle l'éclat de l'or se mêle aux feux étincelants des pierres précieuses. Ces trois ecclésiastiques reçoivent la lumière d'en haut et de face ; cette disposition produit une masse vigoureuse d'ombres, laissant dominer François I" et Charles-Quint, sur qui convergent les rayons les plus brillants.
Charles-Quint est tout vêtu de noir; son ceinturon, ses armes, sa chaussure, ont la même couleur ; ses gants seuls sont d'un gris jaunâtre ; ils sont dans sa main gauche ; la droite tient la toque et s'appuie, de sa face dorsale, sur la hanche portant le grave du corps.
Le costume de François I" est moins sévère. Il est, comme celui de son rival, décoré de la Toison d'or. Son habit de dessous est d'un rouge rose. Son surtout est vert et garni de martre. Un poignard et une épée pendent à sa ceinture. Une étofte de soie blanche dessine, en s'y collant, les extrémités inférieures. Ses souliers, à crevés, ainsi que ceux des autres princes, rappellent le rouge rose de la poitrine.
Son fils aîné, vu de dos, a le petit manteau de velours violet. Son bras droit est sous une manche de soie, serrée par intervalles
FHANÇOIS l" ET CHAKLES-QUINT.
et parcourue longitudinalement par des bnndelettes d'or. 11 a sa toque de velours noir à la main. Il porte le pantalon collant de soie blanche et les souliers de velours violet.
Son frère est habillé de blanc, avec un manteau et des souliers d'un bleu tendre.
Les expressions de ces diverses physionomies sont d'une grande finesse. L'astuce et la ruse caractérisent l'empereur. La franchise et la cordialité sont empreintes sur les traits et dans le geste excentrique du roi de France. II montre en ce moment le tombeau de Louis XII, surmonté de deux drapeaux déchirés, et il maintient sa toque au panache blanc contre sa poitrine dégagée. Cest le chevalier plein de courtoisie et galant auprès des dames.
Henri II est respectueux avec noblesse : le trône l'attend un jour.
Le jeune Charles d'Orléans a bien l'insouciance et la grâce féminine de l'adolescence. C'est une figure charmante, pleine de souplesse et d'abandon. Sa carnation, fraîche et suave, contraste admirablement avec la teinte méridionale de Charles-Quint, celle plus austère de l'abbé, et le ton chaud des reflets des flambeaux sur le masque du sacristain.
La lumière est distribuée avec une entente habile et produit aussi d'heureuses oppositions. Le clair- obscur des tribunes, modifié par l'effet de jour de la fenêtre du fond, et la masse ombrée du groupe de l'abbé, laissent l'attention se fixer avant tout sur les principaux acteurs de cette scène attachante.
Le peintre a versé sur cette toile les trésors de sa palette harmonieuse et son coloris le plus fin et le plus riche.
Gros nous a dit, dans un moment de naïve expansion, en nous parlant de cette œuvre exécutée avec amour : « C'est mon bouquet. ►» La justesse de cette expression est frappante. Elle résume si spirituellement le jugement de l'opinion générale , que l'on nous pardonnera, sans doute, d'avoir divulgué cette confidence.
Effectivement, il ne s'agit plus ici d'une page grave et terrible : c'est un récit familier, sans emphase, sans prétention, rehaussé par l'éclat du style. On respire devant cette petite toile un parfum de galanterie ; on se transporte par la pensée à ce temps chevale-
resque , où la beauté régnait et donnait le ton à la cour. C'est véritablement un bouquet.
Cette modification ravissante du talent de Gros obtint de légitimes sufl'rages au Salon de 1812. Toutes les classes de la société d'alors s'empressèrent de témoigner leur vive admiration à l'auteur.
Ce tableau avait été commandé pour l'église de Saint-Denis ; il se trouve actuellement au Louvre.
La gravure dispose de deux tons seulement : le noir et le blanc ; elle a pu néanmoins reproduire les tons harmonieux de cette fraîche et suave production.
L<; burin intelligent de M. Forster a combiné ses tailles de manière à trouver, dans la disposition de travaux différents, le moyen de rendre, en quelque sorte, la richesse et la diversité des teintes.
Cette appréciation est celle de Gros lui-même. Il avait sous les yeux la planche terminée ; il s'en éloigna pour en juger l'aspect, et s'empressa de dire à son traducteur : « Si j'avais un jour à faire une répétition de mon tableau, sans le secours de l'original, jè trouverais dans cette épreuve jusqu'à la couleur de mes étoffes. »
Gros avait conçu une autre composition de la visite faite à l'église de Saint-Denis par Charles-Quint : dans ce projet, dessiné largement à la plume (fig. 36), les deux monarques et leur suite sont à cheval, et à quelques pas seulement de la basilique où ils vont entrer.
Déjà le clergé vient au-devant d'eux : l'abbé de Saint-Denis, la mître en tête et la crosse à la main, marche le premier. Il est accompagné de deux prêtres , portant l'encensoir et s'apprètant à rendre au roi de France les honneurs dus à la puissance souveraine.
François I" arrête son cheval ; il indique à Charles-Quint, placé à sa gauche, le cortège sortant du parvis. L'habit ouvert, la tête dégagée, la franchise de son geste, caractérisent autant le roi que la ressemblance de ses traits, spirituellement indiquée ; derrière lui se trouve son fils aîné, et plus loin le cardinal de Lorraine.
Charles d'Orléans est sur le premier plan, en avant de Charles-
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