L'INCENDIE DE MOSCOU
cavalier. L'armée vaincue défile devant le vainqueur. A mesure que les drapeaux autrichiens arrivent, ils sont remis aux mains des officiers français chargés de recueillir ces insignes, et composent des trophées à la droite et à la gauche de l'empereur, à qui le général autrichien présente son épéc. Le geste, plein de courtoisie, de l'empereur refuse celte marque de soumission.
Le caractère typique des deux nations est remarquablement écrit dans ces petites têtes, formées par de simples traits. La prestance assurée de la victoire et l'humilité de la défaite sont également bien senties dans l'attitude calme et confiante des Français, et dans la pose confuse des ennemis dépossédés de leurs étendards. C'est le seul document qui nous soit resté sur ce projet.
En voici un autre (fig. 38) puisé dans les événements contemporains : V Incendie de Moscou.
Un incendie immense éclaire une vaste scène. Une ville entière sert d'aliment à ces flammes s'élevant aux nues, et dont l'ensemble produit une lumière égale à celle du jour. Moscou célèbre ainsi ses funérailles.
Il fallait anéantir la oapitale de la Russie pour ne plus laisser de base aux gigantesques projets de Napoléon. La superbe cité des czars a sacrifié son existence au salut de l'empire.
Le dernier, comme aussi le plus intéressant de ses édifices, le Kremlin, va s'écrouler. Contraint d'abandonner le seul retranchement encore en son pouvoir, Napoléon est sourd aux avis réitérés de ses aides de camp, signalant les progrès rapides du feu.
Le chef de l'armée française est debout sur les degrés de la forteresse embrasée. Il est ferme au milieu de ces irréparables désastres. En cet instant suprême, un seul sentiment l'anime, son cœur d'homme se soulève à l'aspect dos incendiaires amenés sous ses regards foudroyants. Des soldats français maintiennent ces complices devant leur juge.
L'un de ces Moscovites est agenouillé; sa face touche la terre. Un autre implore son pardon ; un troisième, exalté par son fanatisme, indique, en montrant le ciel, une obéissance passive aux
lois d'une impérieuse fatalité. La crainte se manifeste dans le mouvement de celui que l'on vient de charger de chaînes; l'effroi se peint sur la physionomie altérée d'un prisonnier, à la vue des résultats épouvantables produits par les torches roulant à ses pieds.
Que de poésie dans la pose du personnage principal ! que d'amertume sur ses lèvres ! que de regrets sur son front assombri !
Le grand capitaine perd, en un instant, le fruit de plusieurs années de victoires. Son poing droit contracté témoigne l'indignation avec une éloquente énergie ; sa main gauche étendue est portée, par le mouvement concentrique du bras, jusqu'à la hauteur de la joue. Cette extrémité, vue par sa face dorsale, ne peut plus que s'abaisser pour s'interposer entre la personne de l'empereur et celle des coupables suppliants. Il y a une signification absolue dans ce geste : il ne laisse aucun doute sur la résolution irrévocable de Napoléon. Il n'y a plus de transaction possible avec de pareils adversaires. Un abîme infranchissable l'en sépare à jamais.
Russes, voici les motifs de cette sainte colère. Vous avez porté la désolation dans le sein de ces familles, réduites à la plus affreuse misère et se livrant sur la place publique au plus violent désespoir. Vous avez tué cet enfant qu'une mère en furie apporte dans un berceau fumant encore. Si celte voix accusatrice n'émeut pas vos entrailles, nous nous associons à ces imprécations maternelles pour vouer vos noms à l'exécration de la postérité.
Honneur à toi, Gros! tu n'as pas voulu nous laisser sous l'impression d'une douleur trop vive. Tu souffrais aussi quand ton crayon retraçait ces pénibles images. Honneur à toi ! ta sensibilité féconde se révèle dans ces touchants épisodes, où l'humanité française se montre ingénieuse à soulager de grandes infortunes.
On respire plus à l'aise en voyant nos officiers tendre à de pauvres orphelins des manteaux pour les couvrir, une bourse pour subvenir à de pressants besoins.
Nous applaudissons au dévouement de ce soldat sauvant un vieillard et ses petits-enfants, et les rendant, l'un à sa fille et les autres à leur mère. La joie de cette femme échevelée est, là, comme une parole consolante au milieu des gémissements qui se font entendre. L'aïeul est aveugle ; l'un de ses bras allongé tàte avec inquiétude,