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L'INCENDIE DE MOSCOU

pour s'assurer de la présence des faibles créatures, partageant les soins dont il est l'objet. Son autre bras se retient fortement autour du col de son libérateur. Cet homme généreux porte, en outre, sous son bras droit, un tout petit enfant, et il donne la main à un autre : ces deux frères sont nus : l'aîné tourne la tète en arrière; il semble demander à la foule une personne absente; le plus jeune a reconnu sa mère ; il fait effort pour s'élancer vers elle. Cette femme est à moitié vêtue. Elle se précipite au-devant de sa famille, en lui ouvrant ses bras, comme si elle voulait presser à la fois sur son sein son père, ses enfants et le soldat auquel elle doit le bonheur de les revoir.

Au-dessus, est une femme en proie au plus violent désespoir ; elle s'arrache les cheveux en se tordant de douleur. On ne voit que ses lèvres et son menton agités par les sanglots; ces traits seuls suffiraient pour attester l'état de son âme.

A côté d'elle, une compagne d'infortune est montée sur un coure. Elle semble chercher et appeler des êtres chers qui lui manquent. Dans sa préoccupation, elle néglige un enfant en pleurs, placé derrière elle, et entourant, de ses bras caressants, les genoux à demi fléchis de sa mère. Elle tourne le dos au spectateur; ses mains s'élèvent et s'écartent avec angoisse.

A ses pieds , est une malheureuse femme affaissée sur ellemême ; elle est assise sur ses talons et cache sa tête dans ses mains, pour se soustraire aux tortures d'un spectacle effroyable.

Vers l'angle droit de la composition, une jeune fille apporte un enfant et franchit une palissade; elle indique au soldat chargé de l'aveugle, un de ses camarades haussant, au-dessus des têtes de la masse du peuple, un enfant en maillot. Cette figure déjeune Moscovite est pleine de grâce et de mouvement. Sa tête se dessine de profil ; elle est coiffée du bonnet de sa nation.

A sa suite, est une mère ne se fiant qu'à elle-même et pressant, contre sa poitrine, un nourrisson enveloppé de ses langes; elle craint de se voir enlever ce trésor d'affection et d'amour. Les traits de son visage sont contractés par l'effroi.

11 est impossible de donner une juste idée du grandiose de ces nuages de fumée, s'enroulant en vastes tourbillons au-dessus du

jot dos flammes, dont on suit la marche de proche en proche, au delà du pont traversant la Moscowa; ses eaux ne peuvent être d'aucun secours. Ce ne sont plus des bâtiments que l'on s'attache a sauver, niais la vie des habitants, fuyant de tous cotés, et se réfugiant sur les places publiques écartées de ce foyer, à son plus haut point d'incandescence.

Des détails, sagement rattachés au thème principal, complètent cette belle esquisse.

La figure de l'incendiaire relevant la tète en dirigeant son doigt vers le ciel, prouve que dros n'avait pas exclusivement envisagé la question au point de vue humanitaire. Le côté politique ne lui avait pas échappé. L'incendie de Moscou, motivé sur les intérêts nationaux do la Russie, est un grand acte de patriotisme. Un Russe on eut fait le sujet dominant d'une composition destinée a rappeler ce souvenir. II y aurait développé tout ce qu'il y avait de dévouement à offrir un pareil holocauste au salut de la patrie : c'était un moyen héroïque de faire le vide autour d'un ennemi redoutable, pour le contraindre à quitter le territoire envahi.

(iros devait naturellement se préoccuper du rôle joué par ses concitoyens dans cette journée désastreuse, cause première de notre retraite et des revers de la grande armée. Il a voulu justifier nos soldats : il les a montrés généreux et n'ayant pas à combattre des hommes, mais un élément invincible, devant lequel le courage est impuissant et ne peut s'employer utilement qu'à soustraire le plus grand nombre possible de victimes a ce fléau terrible.

(Iros n'a pu réaliser sa pensée en grand; elle lui aurait indubitablement fourni de nobles inspirations. La magie de son pinceau vigoureux, une couleur locale puissante, des expressions fortement senties se seraient retrouvées sur une vaste toile, et l'école compterait un chef-d'œuvre de plus.

L'esquisse de V Incendie de Moscou est un dessin à l'estompe sur papier jaunâtre, rehaussé de blanc. Sa dimension est de 8i centimètres de largeur sur 57 centimètres d'élévation ; ce dessin est de 1813. Il est maintenant au Musée du Louvre, à qui M 1 " Gros l'a légué.

LE COMTE DAHU.

Gros avait en même temps sur le chevalet deux portraits : l'un du comte Daru, l'autre de la comtesse Legrand.

Le comte Daru, revêtu du costume de ministre d'État sous l'Empire, est debout ; sa main droite est posée sur un portefeuille rouge, orné de l'écusson des armes de l'empereur et placé sur un tabouret de velours cramoisi, bordé de franges d'or.

Un manteau de velours bleu, jeté sur ses épaules, est repoussé en arrière par le mouvement du bras droit, maintenant le portefeuille, marque distinctive de sus éminentes fonctions. Ce manteau, doublé de satin blanc, est disposé de façon à dégager la poitrine, en partie cachée sous une masse de décorations et le large ruban rouge sur lequel retombent les bouts d'une cravate blanche. Une ceinture, également blanche, serre un habit bleu décoré de broderies d'argent. Une culotte de satin blanc, des bas de soie de même couleur et des souliers à rosette sont le complément de son habillement officiel.

Un tapis vert est sous les pieds du ministre homme de lettres. Une draperie rouge, dont le ton est modifié par l'ombre, sert de , fond à la fig-ure. Cette draperie entrouverte est attachée avec des embrasses d'or; elle laisse ainsi le regard du spectateur arriver jusque dans un cabinet de travail, au plan le plus reculé : sur une table recouverte d'un tapis, on voit un encrier, des plumes et du papier; un fauteuil est en face : il porte un N couronné; derrière est une vaste mappemonde, sur laquelle s'inclinent plusieurs drapeaux. Des livres, étagés sur les rayons d'une bibliothèque, apparaissent dans les interstices restés vides, par la disposition pittoresque de cet ameublement, caractérisant la spécialité du modèle; une épée est suspendue à son coté.

La toque à plumes du comte est dans sa main gauche gantée, et tenant le gant de l'autre main. La tête est vue de trois quarts. Elle est largement et solidement peinte ; les traits ont de la fermeté, sans exclusion de la finesse. On reconnaît dans leur ensemble le traducteur en vers des poésies d'Horace, l'historien de Venise, l'administrateur habile, le diplomate intelligent, le conseiller d'État infatigable.

Les chairs sont d'un coloris animé, vigoureux, palpitant. La lu-

192 r.ROS, SA VIE ET SES OUVUAfiES.

mièrc ajoute un puissant relief au modelé. Le jour frappe le visage et se dégrade insensiblement sur les objets inférieurs, demanière à contraindre l'attention à se porter sur la partie principale du tableau. La main droite est d'un dessin pur et savant. Les jambes sont moins heureusement traitées : il les a faites par devoir, pour ainsi dire ; les draperies sont étudiées convenablement.

Cette toile fut commandée par l'empereur Napoléon pour la galerie de Fontainebleau ; il avait formé le projet d'y réunir les portraits de ses ministres; les événements de 1814 ne permirent pas de l'exécuter. Gros a fait une répétition du portrait du comte Daru; le fils du célèbre ministre a fait don de cette copie au musée de Versailles. Elle se distingue de l'original, avec lequel il est aisé de la confondre, par les deux points mis par l'auteur à la suite de sa signature. Un seul point se trouve sur la première étude.

Nous sommes devant le portrait en pied de la comtesse Legrand .

La jeune et gracieuse femme du général Legrand est arrivée au bas d'un escalier, dont le plan est perpendiculaire à la base du ta- ' bleau. Le pied gauche est sur la dernière marche ; le droit va prendre un point d'appui sur le terrain, couvert de sable en cet endroit; la main gauche entoure la sommité terminant la rampe de pierre, dans le goût gothique ; l'autre main rejette en arrière un voile blanc, fixé dans la masse de cheveux blonds, arrondis sur la tête, et dont les mèches s'échappent en encadrant, de leurs boucles soyeuses, le délicieux ovale des joues et du menton.

La comtesse Legrand a pris le costume de la cour impériale, où l'appelait le rang distingué de son illustre époux ; ce costume historique se compose d'une robe de velours bleu, échancrée vers la poitrine ; des bouffants de même étoffe recouvrent à peine le haut de l'épaule. Le bas de cette robe se termine par une queue assez longue; il est orné, dans son pourtour, d'une branche continue donnant successivement naissance à une feuille de vigne tissée en or, et à une grappe composée de perles d'une petite dimension.

La taille e«t serrée, immédiatement au-dessous du sein, par une

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