LA COMTESSE LEGRAND
ceinture formée de trois rangs de perles distancées par des ornements d'or ; un grand bout de cette ceinture retombe en avant et au milieu du corps; une collerette montante, garnie d'un feston ogival, se dresse autour du col ; une ferronnière sur le front, des perles dans les cheveux et une chaussure de satin blanc rendent cet ajustement assez élégant, malgré l'observation rigoureuse de la mode dans les derniers jours de l'empire.
Le fond représente un riche paysage.
A droite de l'escalier se balancent des roses trémières largement touchées ; à gauche, un platane et un acacia réunissent leurs branchages touffus; plus loin, et sur un massif d'arbres, se détache une ruine, d'où s'épanche un filet blanchâtre, allant se perdre dans une pièce d'eau sur laquelle des cygnes se jouent, et où vient aboutir le chemin commençant à la descente de l'escalier.
Dans la partie la plus reculée, du côté droit de la toile, on découvre un vieux château flanqué de tourelles, au milieu d'un groupe de grands arbres.
La figure entière se découpe svelte et lumineuse sur cet entourage vigoureux ; la tête, vue de face, séduit par la finesse des traits, la grâce des contours et la suavité du coloris. Qu'il nous soit permis de le dire, ce frais visage oflre encore une ressemblance étonnante avec le modèle, en qui le temps a respecté tout ce que Gros a fixé sur la toile. (Nous écrivions cette phrase en 1830.)
Les bras sont nus et d'une extrême délicatesse de forme ; la main gauche est heureusement dessinée et peinte ; la droite est moins bien entendue.
Le contraste des tons chauds et favorables du feuillage et du gazon donne aux demi-teintes des chairs une transparence où brillent la jeunesse et la vie; le dessin est recherché, la couleur est harmonieuse.
Gros a su déguiser l'exiguïté du costume en lui prêtant un aspect rendu large par l'effet choisi. La chevelure est arrangée avec goût.
Ce tableau est de ceux qui gagnent à être examinés soigneusement; il porte le cachet du maître. Cette peinture était au Salon de 1811, où se trouvait un autre portrait de Gros, celui du général
m t'.UOS, SA VIE ET SES OUVRAGES.
Montbrun, fait de souvenir avec une verve et nue vérité chaleureuses.
Les événements marchaient avec une extrême rapidité. La position de Napoléon devenait embarrassante. Avant de quitter Paris, il a l'ait réunir dans son palais les chefs de la garde nationale, pour leur confier la surveillance de l'héritier du trône impérial et le mettre sous la protection de leur bravoure et de leur patriotisme.
Ce sujet convenait au talent comme au cœur de Gros. 11 esquisse ainsi sa première pensée (fig. U9).
L'empereur, donnant la main à Marie-Louise, étend l'autre audessus de la tète découverte de son fils ; cet enfant est debout ; il n'a pas quitté le bras de la dame d'honneur, qui l'amène et le fait avancer.
C'est le chel' de l'État et le père plein de sollicitude qui s'adresse aux citoyens chargés spécialement de la défense de la capitale; son geste est noble et expressif; il rattache à sa personne sa femme et son enfant bien-aimés.
. Derrière ce groupe est la foule muette et silencieuse des courtisans. Sont-ils dominés par le respect ou la crainte? Ont-ils déjà le pressentiment de la chute prochaine de leur maître?
Tallcyrand est en avant de cette masse compacte ; il examine l'ellét produit par les paroles de l'empereur sur la garde nationale, occupant la portion opposée de la toile.
De ce côté, l'enthousiasme est général : la présence de la famille impériale le fait naître, loin de le comprimer.
Tous jurent de mourir plutôt que de trahir la confiance de celui qui n'hésite pas à quitter les objets les plus chers, pour aller soutenir l'honneur du pays, menacé dans son indépendance par une coalition formidable.
Tous font le signe prononcé d'adhésion : les uns pressent leur épée contre leur poitrine et montrent qu'ils sont prêts à s'en servir contre l'ennemi. Un grand nombre se sont élancés sur des fauteuils.
Les gardes nationaux répondent en agitant leurs mains et leurs
KLECTRE.
chapeaux ; un seul esprit les anime; une seule voix se fait entendre au même instant dans leurs rangs agglomérés.
Le commandant de la garde nationale et le maréchal Moncey, fiers de cette unanimité de sentiments, se mettent à la disposition de l'empereur; ils se rendent caution de la foi promise et de la réalisation de cet engagement d'honneur. Leur pantomime est claire et précise comme leur inlen .ion.
Le contraste de ce mouvement de la garde nationale avec le calme de la cour eût produit un effet électrique, en faisant ressortir la dignité de la tenue de l'empereur.
Cette composition, faite à la plume, n'eut pas de suite ; les malheurs de 1814 arrivèrent : le peintre historien n'eut pas le temps de charger sa palette ; l'empire s'était écroulé.
C'est la dernière annotation de Gros sur cette époque destinée à briller d'un si vif éclat dans l'histoire. La France vit s'amoindrir sa puissance : Gros perdit l'un des éléments les plus vivaces de son mâle talent. Son esprit se reporte momentanément vers ses souvenirs classiques. Son pays sommeille ; il s'adresse à la Grèce antique : une belle esquisse marque ce retour vers le passé.
Oreste va partir : un large manteau couvre son corps et sa téte, et retombe au devant du bras gauche, dont la main est fortement serrée dans la main gauche d'Électre; l'autre bras d'Oreste est fléchi sous la draperie qui l'enveloppe; sa main dégagée écart»' le pan de l'étoffe, placé près du col ; la main droite d'Électre est sur l'épaule gauche de son frère.
La fille d'Agamemnon se roidit contre la douleur qui l'oppresse ; sa jambe droite est tendue, afin de donner plus de vigueur à son mouvement de résistance; sa tète s'abandonne avec désespoir; son regard, humide de larmes, se dirige avec effroi vers un monument funéraire, sur lequel est un bas-relief : il représente Hector remettant son fils Astyanax aux bras de sa mère, après lui avoir donné le baiser d'adieu. Pylade est derrière le groupe d'Oreste et d'Électre; il semble également frappé de cette coïncidence, dans laquelle il voit un funeste présage. Une tunique attachée au-des-
sous du sein et un vaste manteau composent le vêtement de la princesse.
Cette scène d'une séparation cruelle se passe sur un terrain montucux. Dans un chemin descendant de cet endroit, et conduisant à une ville située dans la vallée, on voit un serviteur en marche ; il porte un paquet sur son dos et se retourne pour s'assurer s'il est suivi.
De hautes montagnes surgissent dans le lointain. Un astre, laissant après lui une traînée lumineuse, reluit au-dessus de l'horizon.
(jros a fait cette composition en 1813. Elle est conçue avec une énergie remarquable : les lignes en sont grandes et pittoresques ; la pantomime est palpitante d'intérêt et de sentiment.
Nous connaissons quatre répétitions à la plume et sans ombre de cette esquisse, avec peu de variantes.
Nous avons choisi, pour cette description, le dessin dont les contours plus arrêtés témoignent l'élaboration la plus complète de la pensée de Gros.
Gros a laissé, sur une petite toile, un trait, à la mine de plomb, d'un combat entre des chevaux et des ours ; il n'a jamais formulé avec plus de verve et de sentiment le premier jet d'une inspiration chaleureuse.
Deux chevaux et deux ours sont aux prises : au milieu de la composition, un cheval est dressé sur ses pieds de derrière ; il se défend avec fureur contre son antagoniste, debout également, mais se rejetant en arrière et de cùté. Ce dernier épie un moment convenable pour lancer sa patte, comme un harpon, sur le ventre, où son regard semble déjà désigner un point vulnérable. Sa gueule béante a soif de sang ; elle se tient prête à mordre, tout en évitant les atteintes de la jambe allongée du lier animal, dont la crinière hérissée et l'œil hagard témoignent un commencement d'effroi.
Son compagnon est déjà renversé ; la souffrance voile son regard et fait frémir sa bouche. Sa tête se relève et s'agite en vains ellbrts ; ses extrémités postérieures sont crispées sous la dent de l'ours,