‹ GrosChapitre 36 sur 66 · LE COMTE DE LARIBOISIERE ET SON FILS · texte numérisé non relu

LE COMTE DE LARIBOISIERE ET SON FILS

dont le museau est placé entre elles ; il exprime la voracité et le désir de s'assurer cette proie.

Il y a tant de vérité dans cette note écrite instantanément, que l'on prend part à cette lutte terrible : on voudrait être certain de voir le cheval, résistant encore, échapper aux ongles féroces qui le menacent ; on serait heureux s'il vengeait son noble frère, dont la croupe est immobilisée par l'étreinte mortelle de son implacable ennemi.

Ceux qui mettent le sentiment au-dessus de l'exécution ne demanderont rien de plus à cette simple esquisse ; son achèvement l'aurait rendue plus lisible sans doute à des yeux inintelligents, mais elle eût peut-être perdu en chaleur ce qu'elle aurait gagné sous le rapport du fini.

Gros réapparaît bientôt dans toute la splendeur de son talent, en peignant, en pied, le comte de Lariboisière et son fils.

Le comte de Lariboisière est assis sur l'affût d'un canon, vu perpendiculairement à la surface du tableau ; son bras droit passe par-dessus la culasse ; sa main tient un plan de bataille; le pied droit repose sur la crosse de raffut ; un large manteau, retenu sur ses épaules, enveloppe ses reins, et revient sur la cuisse et sur la jambe droite ; la jambe gauche est étendue ; la tête, garnie de cheveux blancs, est découverte.

M. de Lariboisière porte le costume d'inspecteur général do l'artillerie. Sa poitrine est chargée de décorations ; le grand cordon rouge la traverse diagonalement ; une ceinture d'or la termine ; sa main gauche presse sur son cœur la main émue de son fils.

Ce jeune officier est debout : il est vêtu de l'uniforme des carabiniers; il a son casque et son gant droit sur le bras gauche, dont la main est gantée : il craint de s'abandonner à de trop vives impressions ; sa tête se tourne du côté d'un groupe de trompettes sonnant la charge. A ce signal, il serre affectueusement la main de l'auteur de ses jours ; il va le quitter pour aller combattre.

Un drapeau, d'un ton vert ombré, sert de fond à la noble tête du vieillard. Derrière lui, se trouve un carabinier monté sur un cheval

brun, et tenant un autre cheval par la bride. Ce socond animal est blanc ; il s'agite aux sons de la musique guerrière, et semble attendre impatiemment son maître, le jeune de Lariboisière.

Dos accessoires significatifs complètent cotte scène intéressante. Kn avant de la crosse de l'affût de la pièce de canon, est un porte- • feuille de maroquin rouge, avec cette suscription : Inspecteur (feuerai de V artillerie; au-dessus est le chapeau de ce chef.

A l'angle gauche de la toile, est une valise dont le couvercle est à demi levé. Kilo est remplie de papiers et de plans : sur l'un, on lit le mot Pologne; sur un autre plan, à terre, est ce titre : Russie. Des boulets et d'autres projectiles augmentent l'aspect de cette espèce de trophée.

Les accidents de terrain du premier et du second plan sont heureusement disposés pour rendre les fonds plus fuyants encore; la fumée de la poudre surgissant de plusieurs points, et les manœuvres des escadrons, indiquent une affaire prochaine. On va livrer la bataille de la Moskowa.

Le ciel, noirâtre vers le haut et gris vers l'horizon, resserre la lumière sur les deux personnages principaux; les autres sont plus ou moins sacrifiés, pour établir leur place et leur importance relatives. Les trompettes sont touchés avec une aisance et une liberté de pinceau digne des plus grands éloges.

Le carabinier et les deux tètes de chevaux forment un fragment d'une rare beauté. L'expression du soldat est d'une vérité saisissante ; il est prêta tirer la bride du cheval de son lieutenant pour le lui amener; jusqu'à ce moment, le respect le fait tenir à distance. On entend hennir les animaux ; ils sont au-dessus de toute formulo laudative ; leur forme et leur couleur sont admirablement belles.

Cependant tout l'intérêt ainsi que les rayons lumineux se concentrent sur cette séparation du fils et de son père.

Ces deux portraits rappellent de bien glorieux et de bien douloureux souvenirs. Le comte de Lariboisièrc commandait notre artillerie, au siège de Dantzig; l'on doit à sa bravoure et à sa haute intelligence une grande part de nos succès à Ksslinget à AVagram. Napoléon l'avait chargé d'organiser l'artillerie destinée à l'invasion de la Russie ; il ne fut pas donné au comte de Lariboisière de rame-

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ner en France ces formidables moyens d'action. II avait vu, sous ses yeux, son fils Ferdinand périr en se battant vaillamment à la sanglante affaire de la Aloskowa.

Cet événement cruel abrégea les jours du premier inspecteur général de l'artillerie : il mourut à Kœnigsberg, en deçà du Niémen, le 29 décembre de l'année 1812.

Tant de gloire et tant d'infortune avaient profondément exalté la sensibilité du peintre historien. Cette toile est empreinte d'un sentiment de mélancolie, invitant à rêver : l'expression de M. de Lariboisièrc est sublime : son noble visage reflète les pensées qui l'agitent. Il comprend la loi du devoir; il laisse un moment la voix de la nature arrivera son cœur paternel. Il ne peut retenir plus longtemps le jeune lieutenant, et il donne une chaleur inaccoutumée à l'effusion de sa tendresse pour son fils.

Cette hésitation annonce un pressentiment funeste. La mort règne au milieu du champ de bataille ; elle peut frapper cet eufant et le ravir : est-ce l'étreinte d'un dernier adieu ?

Ces mouvements de l'âme sont rendus avec force : l'exécution est au niveau de cette conception poétique.

Les têtes ont été peintes de souvenir et sur des documents imparfaits ; néanmoins, elles sont d'une ressemblance exacte. La difficulté s'augmentait encore du soin, pris par l'auteur, de leur donner une physionomie en rapport avec la situation.

C'est une hardiesse dont on doit tenir compte à (iros ; peu d'artistes, avant lui, ont osé tenter cette application, empruntée à la grande peinture historique. Il avait obtenu déjà le succès le plus brillant dans son portrait de M"* la comtesse de Lassa lie, en essayant de faire passer sur un gracieux visage ces émotions morales, propres à révéler l'être intellectuel, comme la forme fait connaître l'être physique.

Hubens avait bien poélisé de celle manière les traits de Marie de Médicis, à l'instant où elle vient de devenir mère ; mais il s'agissait d'un tableau d'histoire représentant un acte de la vie de la reine, et non spécialement d'un portrait.

Gros a élevé, de cette façon, ses portraits de personnages célèbres à la hauteur de nos plus belles pages historiques. C'est pour

cela surtout que la postérité le classera dans un rang éminent parmi les peintres qui se sont illustrés dans cette carrière.

Le portrait du comte de Lariboisière et de son fils est un chefd'œuvre en ce genre. 11 a été peint en 1814.

En outre de ce groupe, Gros a fait un portrait particulier du comte Honoré de Lariboisière.

Le comte Honoré de Lariboisière, fils du célèbre inspecteur général de l'artillerie, a été membre de la Chambre des pairs. 11 était autrefois capitaine sous les ordres de son père ; c'est revêtu du costume brillant d'artilleur que Gros en a fait le portrait en buste.

Le jeune de Lariboisière a les mains réunies au-dessus de la poignée d'un sabre. Sa tète est découverte ; son regard, plein de finesse et d'aménité, se dirige vers le spectateur ; les tons de la fourrure et de l'or placés sur la poitrine sont en harmonie parfaite ; les traits du visage sont grassement étudiés ; leur expression offre un charme inexprimable. Les chairs sont palpitantes de vie et de jeunesse.

Le modelé, facile et soutenu , semble appartenir à l'école de Prudhon pour la suavité. Cet artiste fut vivement frappé du talent supérieur répandu sur cette petite toile ; il se plaisait à la voir et à l'admirer. C'est, en effet, l'une des plus gracieuses et des plus complètes productions de Gros ; elle est fraîche comme au premier jour.

Dans la même collection , est un portrait de M"' de Lariboisière, fait à peu près à la même époque, et dont les ombres ont tellement poussé au noir que, sans le coloris des lumières, on ne reconnaîtrait pas le pinceau de Prudhon. M. Honoré de Lariboisière a été peint en 1815.

A la suite de la réaction de cette triste époque, le chef de l'école française, Louis David, fut contraint de partir en exil et d'abandonner l'atelier de ses nombreux élèves ; il en confia le soin à son

disciple bien-aimé, Gros , dont il avait constamment éprouvé le dévouement respectueux.

De Bruxelles, où David se rendit, il adressa le billet suivant à son successeur pour lui en confirmer le titre :

« Mon cher monsieur Gros, je suis bien sensible aux témoignages d'amitié que vous n'avez cessé de me donner ; recevez-en mes remercîments ; mettez-y un terme pour ce qui me regarde personnellement, ou, pour mieux dire, exercez les qualités de votre cœur et de cette reconnaissance que vous m'avez conservée sur mes chers élèves que vous dirigez ; ce sera la chose la plus sensible que vous puissiez faire pour moi. Défendez ces chers jeunes gens (quand ils seront en état de concourir au grand prix de Rome) de l'injustice de leurs juges, qui n'ont cessé de poursuivre leur maître. Préservez-les ; soyez leur guide : ils ne peuvent être mieux conduits que par la vertu et le talent.

« L. David.

« Bruxelles, ce 27 juillet 1815. »

Gros se fit une religion de répondre à l'attente de David, qui savait si bien apprécier son ancien élève et son ami, en lui écrivant, le 13 mai 1817 :

« Vos qualités particulières, votre talent et votre générosité ne me sortent pas de la téte ; j'en entretiens journellement ceux qui m'entourent; ils se plaisent à me mettre sur ce chapitre; ils savent que c'est me prendre par mon endroit sensible. Oui, mon ami, c'est par vos bonnes qualités que vous êtes réellement un homme de mérite ; ceux à qui elles manquent, croyez qu'il manque aussi quelque chose dans leurs productions. »

L'atelier des élèves de Gros ne fut pas assez grand pour contenir tous ceux qui se présentaient pour s'y faire admettre ; l'on était obligé de s'inscrire longtemps d'avance. Chacun entrait, selon son tour d'inscription, à mesure qu'il se trouvait une place vacante.

L'excellence des leçons du maître, sa ponctualité dans ses visites

professorales, amenèrent les plus lieureux résultats. Gros a vu huit fois le premier grand prix de Rome décerné à des concurrents sortis de son école, et une fois le second. Gros n'aimait pas à recevoir des amateurs. « Mon métier, disait-il, est de former des artistes et de les envoyer en Italie aux frais du gouvernement. »

La France venait d'être ébranlée par la chute de l'empire. Napoléon subissait, à l'île d'Elbe, un exil imposé par l'Europe entière coalisée. Le frère de Louis XVI occupait le trône français, sous la protection des baïouuettes étrangères ; une restauration complète avait eu lieu. Les beaux-arts, comme toutes choses, prirent la direction imprimée; il fallait rompre avec le passé, constituer un autre ordre de choses et substituer d'autres images à celles de l'idole abattue.

Le portrait de Louis XVIII dut être mis à la place de celui de l'empereur. La main qui, tant de fois, avait peint le héros de la République et de l'Empire, fut choisie pour établir, en quelque sorte, le type de la nouvelle effigie du souverain. Louis XVIII accorda plusieurs séances à Gros, pour l'étude d'après nature devant servir à l'exécution d'un portrait en pied.

Cette étude est un chef-d'œuvre. Le roi porte l'habit bleu boutonné, le gilet blanc et la cravate blanche ; des épaulettes d'or, ornées d'une couronne, prêtent un demi-caractère militaire à ce coutume. Les décorations de Saint-Lazare, de Saint-Michel, de Saint-Louis, du Saint-Esprit et de la Légion d'honneur, sont étagées sur la poitrine. Il existe un certain désordre dans cet habillement mixte, rappelant une sorte de négligence habituelle à Louis XVIII.

La tète offre des beautés saisissantes. L'œil fin et spirituel brille d'un vif éclat au-dessus des portions charnues, appartenant davantage à l'expression des qualités physiques du modèle ; cet organe est encadré supérieurement par d'épais sourcils, dont le gauche, plus relevé par son angle externe, atteste la fidélité mise à l'exécution des détails de la physionomie. Le nez a la forme aquiline particulière à la famille des Bourbons. Des lèvres un peu fortes

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