DÉPART DE LOUIS XV
mille bougies étinccllcnt, à ce palier obscur, à cette muraille nue où se dessine le double profil du domestique précédant le cortège des courtisans, singulièrement diminué ; cette terreur vague enfantée dans les ténèbres ; ce concours de circonstances impressionne, émeut et fait taire tout ressentiment politique devant cette scène imposante, traitée avec le style de la haute peinture historique.
La plupart des tètes sont des portraits d'après les hommes ou les femmes qui furent témoins de cette fuite précipitée de Louis XVIII ; cependant elles ont toutes une expression pittoresque, juste et saisissante; l'on pourrait croire que Gros a été complètement libre dans les moyens et n'a pas dû prendre le soin de ménager la ressemblance de ses nombreux modèles; il les a représentés noblement, en ayant soin de leur distribuer les rôles selon leur caractère particulier: il a trouvé de cette manière cette variété, cette richesse d'expression, répandues dans chaque épisode de cet ensemble.
On se ressouvient aisément de ces types, tant ils sont lisiblement écrits. Gros ne les a pas imités d'après d'anciens maîtres; il a facilement rendu ce qu'il avait vivement senti.
L'ordonnance est sage et bien conçue : le sujet s'explique sans confusion. Chaque fragment est une phrase touchante d'un récit naïf, exposant un fait avec ses conséquences caractéristiques, dans une enceinte exclusivement réservée aux partisans du personnage principal. Les adhérents sont seuls en scène; les adversaires se trouvaient alors en dehors : de là cette unanimité si convenable dans l'expression d'un attachement fidèle à l'infortune.
L'exécution de ce tableau révèle une énergie étonnante et une entente rare du clair-obscur ; 1a couleur est montée aux tons du Tintoret et du Valentin, avec plus de transparence dans les ombres et de richesse dans les lumières. Les chairs sont peintes dans la pâte : le coloris est toujours convenable à chaque tempérament, modifié par la passion mise en évidence. Le dessin est nerveux et concis dans certains endroits; il est fin et plein d'élégance dans d'autres parties où la grâce domine.
Les détails sont touchés avec esprit, et sans nuire aux niasses dans lesquelles ils se rencontrent.
Déjà le temps a commencé ses ravages sur la portion de toile
couverte par l'ombre des figures placées sur l'escalier, montant aux étages supérieurs. La mauvaise qualité des siccatifs employés par Gros et peut-être aussi le peu de consistance de l'enduit primitif de la toile ont été cause des craquelures multipliées, jetant un réseau blanchâtre sur une surface étendue.
L'on n'a pas, de nos jours, assez de souci des matériaux mis en œuvre. L'inexpérience ou l'avidité de certains marchands contribueront, dans un temps bien court peut-être, à la destruction de beaux travaux , que le génie de leurs auteurs aurait pu rendre immortels.
Les anciens avaient, dans leurs ateliers, des broyeurs spécialement chargés de confectionner les couleurs; on s'en rapporte aveuglément aujourd'hui au débitant, sans s'assurer préalablement de la bonté, de la pureté, de la solidité des matières premières.
Quelques chimistes, justement estimés, ont commencé des essais. Qu'ils continuent leurs recherches. Celui qui pourra trouver le moyen d'empêcher le craquclage de la peinture aura rendu le plus grand service aux beaux-arts, en mettant leurs plus admirables produits à l'abri d'une cause de destruction lente, mais inévitable. Il appartient au gouvernement et à l'Institut de provoquer le zèle de nos savants, en proposant un prix national à ce sujet. Puisse notre faible voix être entendue !
Le Départ de Louis XV ///, peint en 1816, eut beaucoup de succès au Salon de l'année suivante. La politique, il faut l'avouer, ne fut pas étrangère à des critiques dirigées plutôt contre la personne royale que pour atteindre l'auteur. Ce magnifique tableau, rentré maintenant dans le domaine de l'histoire et de l'art, brille d'un nouveau lustre au Musée de Versailles, dont il est l'un des principaux ornements.
La vie de la famille royale, depuis sa rentrée en France, n'offrait rien de saillant, si ce n'est de nouvelles infortunes. L'on tenait cependant a entretenir le public des faits et gestes des princes descendants d'Henri IV, afin d'appeler l'attention sur eux pour les populariser.
EMBARQUEMENT DE LA DUCHESSE 1VANG0ULEME. 211
A défaut de gloire nationale, on exploita des malheurs particuliers. Les beaux-arts furent mis en réquisition. Gros eut à faire sur la toile le récit de ce qui s'était passé lorsque la fille de tant de rois fut contrainte de s'exiler encore, au retour de Napoléon de l'île d'Elbe.
La duchesse est arrivée au bord de la jetée ; ses pieds n'ont pas quitté le sol français : elle se retourne pour remercier la foule, empressée sur ses pas. Cette femme, depuis si longtemps en butte aux coups redoublés du sort , vient de distribuer de légers rubans à ses amis, qui l'entourent en ce moment cruel, et recueillent avec avidité ce dernier gage de la reconnaissance de la fugitive. Il ne reste plus à la princesse que les plumes dont sa toque était ornée ; elle les présente à ceux qui lui réclament un souvenir.
La pose de la duchesse a de la noblesse et de la dignité. Ses yeux sont humides de pleurs : ses lèvres ouvertes semblent murmurer un pénible adieu. A ses cotés, sont les duchesses de Serent et de Damas, et la vicomtesse d'Agoult. Ces dames vont accompagner la princesse dans son nouvel exil.
Devant elle, est la barque destinée à la conduire au bâtiment dont on aperçoit les voiles déployées. Deux officiers s'avancent sur le bord de la frôle embarcation, et se mettent aux ordres de la duchesse d'AngouIéme.
Deux matelots sont prêts à faire agir leurs rames au premier signal. Le plus jeune est vétu d'un pantalon, serré par une ceinture ; ses reins et ses bras sont nus; sa main gauche ôte le bonnet dont sa tète était couverte. Son attitude est celle du respect.
Le plus Agé n'a pas quitté sa rame; il la courbe en s'appuyant sur elle, pour fixer lo bateau qu'il tend à rapprocher le plus près possible de la rive. Un simple caleçon, relevé sur la cuisse, couvre une portion de son corps souple et musculeux. Sa ceinture dénouée voltige sur son bras droit et passe derrière la téte, et le bras gaucho se développant au-dessus d'elle. Ces deux figures sont d'une grande beauté sous le double rapport de la forme et de la couleur.
Parmi ceux qui font cortège à la duchesse d'Angouléme, on remarque, au premier plan, deux soldats, le genou en terre, et le fusil à la main ; ils se baissent pour ramasser des rubans tombés sur le
rivage. Au-dessus et derrière, se trouvent deux autres militaires, les mains étendues vers la princesse comme s'ils voulaient la retenir.
Viennent ensuite une jeune femme et un enfant vus de dos : ils se haussent sur la pointe des pieds pour atteindre un des objets à répartir entre tous. L'enfant entoure sa mère avec son bras droit, et il allonge l'autre sans pouvoir s'emparer de ce qu'il désire. La mère a le bras droit élevé, son bras gauche passe derrière la tête de son fils, et sa main abaissée le presse contre elle.
Tout à fait au côté gauche de la toile, est un groupe de deux femmes, dont l'une tient un enfant et se serre contre une compagne croisant ses mains sur sa poitrine, et regardant avec douleur le départ de la duchesse.
Sur le troisième plan, on voit une masse compacte, surmontée d'un drapeau portant pour inscription : Commune de Bordeaux. Là sont des personnages de toutes conditions, exprimant d'une manière différente les sentimens particuliers dont ils sont émus ; mais ils sont unanimes dans la manifestation de leurs regrets.
Les vicomtes de Montmorency et d'Agoult font partie de la suite de la duchesse d'Angoulème.
On distingue, dans le fond, la forteresse de Blayc, située en face de Pouillac, ainsi que le fort élevé vers le milieu de la Gironde, dont il défend l'entrée.
(iros a tiré tout le parti possible d'un tel sujet. Le visage inondé de larmes de la duchesse est plein de mélancolie et d'expression.
On a blâmé la confusion des acteurs de celte scène. Nous ne partageons pas cette opinion ; il entrait dans la donnée du peintre de montrer cette sorte d'égalité qui naît du rapprochement de tous les rangs au jour de l'infortune. Ce pôle-mèle, cette agitation, rendent bien, selon nous, la situation du personnage principal. Il n'y a plus d'étiquette, plus de combinaisons savantes à chercher, il s'agit de sentiment.
Ceux qui ont pris quelque part aux luttes politiques, et se sont trouvés en position d'étudier comment chaque parti sait apprécier différemment les choses, n'ont qu'à se placer au point de vue des royalistes d'alors pour juger sainement cette œuvre.