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SAINT DENIS DANS LES GAULES

Certes, nous ne voulons pas dire qu'un artiste doive l'aire abnégation de ses principes personnels; cependant il est des cas où il n'a pas de conclusions à présenter, mais uniquement un récit véridique à faire. Gros a raconté le fait purement et simplement.

11 est un point pourtant où la personnalité du maître se fait jour : je veux parler des nus des deux matelots, dont il a singulièrement modifié le costume, pour avoir au moins un moyen de mettre en évidence son grand goût du dessin et du coloris.

La critique a été plus que sévère à cet égard. C'était, disait-on, une inconvenance, un manque de respect pour la duchesse. L'on alla jusqu'à demander que le peintre fût obligé de cacher la partie véritablement artistique de son travail. Certainement ce n'est pas sous un pareil costume que l'on doit se produire dans le monde, mais c'est la manière la plus nette et la plus loyale d'offrir son ouvrage à l'examen de la critique, au point de vue de l'art.

Nous l'avons déjà dit, le talent ne suffît pas : le choix heureux du thème est la première garantie du succès.

Ce tableau est peint avec une grande habileté : les chairs sont rendues avec une couleur chaude et lumineuse; les ajustements sont touchés largement. Le ton général est vigoureux : il gagnerait davantage si la lumière n'était pas trop également répartie entre tous les fragments. Gros se préoccupait trop peut-être de la nécessité de reproduire l'effet du jour, quand il n'est pas resserré par la disposition des lieux.

Il faut sacrifier à propos des parties secondaires pour imprimer au tout une harmonie difficile à obtenir sans cette précaution. Gros a fait ici strictement ce que la nature donne ; il n'a pas assez fait prévaloir les privilèges de l'artiste.

La toile a dix pieds deux pouces de haut sur quinze pieds six pouces de largeur ; elle a été peinte en 1 81 0, et se trouvait au Salon de 1819; elle est maintenant à Bordeaux.

La Restauration s'efforçait d'effacer tous les souvenirs se rattachant aux époques écoulées depuis 1789 jusqu'en 1815. ISapoléon avait disposé du monument de la Madeleine pour le transformer

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en un temple de la gloire : là devaient se trouver réunis, et burinés dans la pierre, les noms des citoyens dont le dévouement à la patrie avait mérité cet insigne honneur. Louis XVIII s'empressa de restituer au culte de la pécheresse repentante, cette construction, de forme toute païenne.

Il s'agissait d'orner la nouvelle église. Un arrêté du 3 1 mai 1816, pris par le ministre de l'intérieur, chargea Gros d'exécuter, pour l'église de la Madeleine, un tableau représentant saint Denis prêchant dans les Gaules; le prix de cette peinture fut fixé à 30,000 francs : la notification de cette disposition ministérielle fut faite à Gros, par lettre du 17 septembre suivant.

Nous ne connaissons pas les motifs qui empêchèrent Gros d'entreprendre ce grand travail. Nous avons une idée bien imparfaite de la manière dont il avait résolu de traiter ce sujet. Ses croquis nous ont mis sur la voie de ses premiers projets.

Sur une feuille, nous trouvons une composition vague; sa surface est demi-circulaire : au troisième plan et vers le milieu, l'on distingue un autel rustique, une croix, un personnage sur les degrés, puis des traits incertains indiquant la disposition des masses du peuple, accourant à la voix du saint évêque.

Au-dessous de ce tracé sans contours précis, est une figure de druidesse, d'une assez grande proportion relative : elle devait sans doute occuper l'angle droit de la toile vers la base du tableau. Ce dessin est remarquable par la sauvage énergie du geste et du caractère. Cette femme est revêtue d'une tunique à larges manches, et serrée à la ceinture par trois cercles de métal, formant ensemble une hauteur égale à celle du visage. La tête est inclinée : une épaisse chevelure noire retombe sur les épaules et assombrit le front.

D'une main, la prétresse semble évoquer un démon placé près d'elle. Sa main droite est armée d'une épée, passant derrière la tête et dans une position parfaitement horizontale; cette lame meurtrière donne un aspect étrange à cette personnification de l'ancienne religion de nos pères, que saint Denis venait renverser, pour y substituer la parole de l'Évangile. D'autres croquis nous montrent une série d'essais sur la pose à donner au prédicateur :

GROS, PROFESSEUR A L'ÉCOLE DKS BEAUX- ARTS. i!15

la plus convenable, à notre avis, est celle où Gros a montré le missionnaire, ferme dans son maintien, le regard se promenant sur la foule, élevant une main vers le ciel pour indiquer la source de ses inspirations, et l'autre étendue comme pour les répandre.

Il a la mitre en tète; un ample manteau recouvre sa tunique et flotte au souffle du vent. La croix épiscopale n'est plus retenue que sur l'épaule. Il y a beaucoup de mouvement et d'expression dans cet ensemble à la plume.

C'est tout ce qui nous est resté de la pensée de l'auteur.

L'Institut prit, en 1816, un accroissement assez considérable. Cette modification importante eut lieu par une ordonnance royale, en dehors de toute élection par le corps académique ; cette ordonnance est du 21 mars.

La classe des beaux-arts comptait primitivement neuf peintres, six sculpteurs, six architectes, quatre musiciens, trois graveurs; l'on ajouta cinq peintres, deux sculpteurs, deux architectes, deux musiciens et un graveur.

L'exclusion de David laissait six places à remplir dans la section de peinture. Le Barbier aîné, Guérin, Girodct, Gros, Meynier et Carie Vcrnct furent nommés par la volonté seule du roi, sur la présentation de son ministre.

Une réglementation royale sur l'organisation des musées dépendant de la couronne, créa un conseil honoraire des musées royaux, composé d'artistes et d'amateurs, du directeur du musée et de l'architecte du Louvre.

Gros, porté par le ministre de la maison du roi sur la liste des candidats, fut choisi par Louis XVIII.

La communication de cette mesure au membre admis est datée du 1" août 1816 et signée du comte de Pradel.

La mort de M. Ménageot, professeur de peinture à l'École royale

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des beaux-arts, nécessita son remplacement. Cinq concurrents furent appelés à la candidature, dans l'ordre suivant :

Gros, Ciuérin, Meynier, Horace Vernet et Prudhon.

Le scrutin définitif eut lieu le 19 octobre 1816. Gros obtint dix voix et Guérin quatre. Gros fut, en conséquence, élu au premier tour; sa nomination fut confirmée par le roi, le 16 novembre suivant.

Malgré sa haine contre tous ceux qui avaient glorifié l'Empire, la Restauration dut compter avec Gros. La duchesse d'Angoulème vint aussi poser devant lui, mais sans lui laisser voir un sourire: le malheur l'avait efiacé des lèvres de la fille de Louis XVI depuis trop longtemps. Voici comment le peintre l'a représentée :

La duchesse vient de se lever d'un fauteuil resplendissant de dorures et placé derrière elle. Le blanc domine dans son costume de cour. Sa robe est en satin blanc; les ornements dont elle est parsemée et la riche et haute bordure qui la termine sont en or, ainsi que les bandelettes traversant diagonalement les manches courtes, s'arrètant aux deux tiers supérieure du bras. Ces manches sont garnies, à leur pourtour, d'un triple rang d'une étoile légère, découpée en festons, et semblable à celle dont sont entourées les barbes, descendant de la portion postérieure des cheveux et tombant des épaules sur le devant, en plis longitudinaux.

Une seconde robe, sans corsage, vient s'attacher à la ceinture par une large agrafe en diamants. Ce vêtement de dessus est ouvert sur le devant et se prolonge en queue, s'enroulant en grandes masses; il est violet en dessus et doublé d'hermine.

La tète, vue de trois quarts, est ornée d'un élégant et somptueux diadème de pierreries étincelantes ; elle est coill'ée avec des plumes blanches, d'où surgit une aigrette noire : de simples tire-bouchons de cheveux sont ramenés vers le front et l'accompagnent; d'autres diamants, non moins brillants, se façonnent en collier sur la poitrine, en bracelets au-dessus de l'articulation de la main, en pendants à ses oreilles.

La main gauche, pleine de finesse et de grâce, repousse en ar-

LA DUCHESSK D'ANGOt'LEME. 217

rière le pau écarté de la robe violette, pour donner plus d'aisance au mouvement de progression du corps. La main gauche tient des gants blancs, assez longs pour pouvoir cacher les avant-bras ; ils sont nus.

Un tapis vert recouvre la marche sur laquelle est la duchesse. Une draperie rouge forme un dais et retombe sur deux colonnettes dorées. Elle est bordée de franges d'or; son fond est tissu de fils dorés et sert de champ obscur à la tète peinte en pleine lumière.

A la droite de la duchesse est un tabouret en étoffe verte ; il supporte un coussin de même couleur, sur lequel brille une couronne composée de nombreux diamants. Le vert est aussi le ton de la garniture du fauteuil, dont le dossier et les pieds antérieurs sont d'un or mat.

Au côté droit, on voit, à travers une porte, une grande colonne dont la base est sur un palier. Tout, dans la disposition de l'architecture et des accessoires, annonce le luxe d'une habitation royale.

Ce portrait offrait de grandes difficultés : Gros les a surmontées avec bonheur ; il a su déguiser adroitement les ravages du temps et l'empreinte laissée par de longues douleurs, sur ce visage de femme. Le peintre a éclairé son modèle d'une manière vive et large. Les ombres, participant de l'éclat des reflets, rendent moins apparents les détails imprimés par l'âge : ils sont noyés dans cette masse lumineuse. Les traits sont noblement reproduits. Des tons d une finesse surprenante colorent chaque partie, en raison de sa forme particulière et de sa position relative ; les bras sont un peu maigres, mais ils sont vrais ; ils sont dessinés naïvement, et ce caractère paraît d'autant moins blâmable, que les doigts et les mains ont une délicatesse harmonique, sans être mesquins.

Les plis sont traités avec ampleur ; on retrouve toujours la personne sous les ajustements. Le pied même apparaît sous le bout de soulier de satin désaf'fleurant le bas de la robe.

Ce portrait fut commandé pour la Chambre des députés : il en a été retiré par suite de la révolution de 1830. 11 a été peint en 1816 et mis au Salon de l'année suivante.

Gros a fait une magnifique étude d'après nature, pour l'exécution de ce portrait en pied. Cette étude est d'une couleur et d'une

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vérité admirables; le ton satiné des chairs, leur souplesse, leur transparence, sont rendus avec une habileté rare. Une lumière franche, des ombres enrichies des plus séduisants reflets, un dessin grand et noble, sont les qualités prédominantes de cette tête, où l'exactitude de la ressemblance égale le mérite du pinceau.

Cette petite toile appartient maintenant au duc de Bordeaux, par une disposition testamentaire de la veuve de l'auteur.

Nous devons signaler comme un chef-d'œuvre le portrait d'AIcide de Larivallière.

Ce portrait est l'un de ceux que Gros a peints avec le plus de complaisance ; Alcide était son élève, et il l'a traité en maître généreux et affectionné.

Alcide est devant une toile, placée sur un chevalet d'acajou. Sa main droite tient un porte-crayon ; la gauche s'appuie avec grâce et légèreté sur la traverse du chevalet. Il va dessiner avant de peindre. Sa palette, déjà chargée, est posée sur une boite de couleurs.

Cette disposition rappelle une sentence du célèbre chef d'école : la forme avant la couleur. Il en a voulu donner ici le précepte et l'exemple.

Le dessin de ce portrait est consciencieux, toujours pur et coulant. Le modelé, savant et ferme, est recouvert des tons les plus frais, les plus harmonieux et les plus riches. C'est la théorie mise en pratique d'une manière parfaite.

La tôte est d'une vérité palpitante. Les mains, surtout la gauche, sont admirables. Nous ne croyons pas possible de pousser plus loin l'imitation noble et sincère de la nature.

Le costume d'Alcide de Larivallière est très-simple. 11 porte une veste de velours noir, au-dessus d'un gilet de soie, de même ton : son pantalon est d'un gris jaunâtre et orné d'une double raie noire sur la couture. Le haut de la chemise, rabattu, ne cache pas le col élégant de ce jeune homme, enlevé par la mort avant l'âge, et brillant alors de jeunesse et de vie.

Un manteau, jeté sur un fauteuil, répand un air de luxe sur cette

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