‹ GrosChapitre 48 sur 66 · LE COMTE CHAPTAL · texte numérisé non relu

LE COMTE CHAPTAL

que M"' Gros nous a fourni tous les moyens décrire cette histoire de la vie et des ouvrages de notre maître. M"' Gros, entre autres marques de sa munificence, a bien voulu nous léguer tous les papiers relatifs à cette carrière artistique si grandement remplie. Nous nous faisons un devoir de consigner ici le témoignage de notre vive gratitude.

Ne pouvant supporter la longue absence de David, Gros prit le parti daller le visiter à Bruxelles, dans le courant de décembre 1 823. Le 5 de ce mois, Gros se munit d'un passe-port et vint annoncer cette résolution à ses élèves. L'émotion du professeur fut à son comble en improvisant un discours d'adieu, dans lequel il fit entrer l'expression des sentiments les plus nobles pour son vieil ami. Gros nous paraissait éprouver un embarras réel. Il semblait chercher un moyen naturel d'aborder la question, quand, vivement oppressé par le besoin d'épancher son cœur, il s'écria sans préambule : « Enfin, je vaisle revoir, mon bon maître ! j'irai déposer àses pieds les prix que vous avez remportés dans les concours de l'École. Je serai heureux et fier de pouvoir lui dire : « Je compte les années <« pendant lesquelles vous m'avez chargé de vous remplacer, par les « couronnes que nos élèves ont conquises. » Gros fut entraînant : son noble visage reflétait l'enthousiasme de son âme, et ses yeux étaient inondés de pleurs.

Quatre jours après, Gr09 était à Bruxelles ; il fut tellement impressionné sur le seuil de la porte de David, qu'il fut obligé do s'asseoir sur le palier, avant de tirer le cordon de la sonnette.

Gros resta peu de temps à Bruxelles. II s'en revint emportant des souvenirs de bonheur, mais aussi le regret de s'en retourner seul.

II avait un arriéré de portraits à solder ; celui à mi-corps du comte Chaptal en fut le premier à-compte.

Le comte Chaptal est assis devant un bureau, sur lequel est un cahier de papier portant en titre : Mémoire. C'est un travail dont l'illustre écrivain s'occupe. La plume est dans sa main, prête à

transcrire la pensée de l'auteur réfléchissant à son sujet; la main gauche est appuyée sur le bras du fauteuil.

La tète de Chaptal est découverte ; une ample pelisse noire, ornée de fourrures, est sur son habit de membre de l'Institut; le cordon de Saint-Michel se détache sur le fond blanc du gilet, où serpentent les feuilles de laurier du costume officiel du savant. Le reste de l'habillement est en soie noire.

Sur le bureau se trouvent un encrier garni de plumes ; des livres dout le dos offre le nom de Berthollet ; des notes et des cartons rouges en avant d'une draperie verte, cachant en partie d'autres cartons, renfermant les écrits de Chaptal. Gros s'est servi de ce moyen pour écrire sommairement la vie intellectuelle du modèle, dont il nous donne ici les traits physiques.

Voici les différentes étiquettes que l'on peut lire : — Chimie appliquée à l'industrie. — Conseils généraux. — Chambre des Pairs. — Canal de l'Ourcq. — Sœurs de la charité rétablies. — Ministère de l'intérieur, 1800, 1801, 1802. — Achèvement du Louvre. — Ministère de l'intérieur, 1803, 1804, 1805. — Assainissement des hôpitaux et prisons.

La pose est sans prétention; des cheveux gris couronnent un front étendu; des sourcils épais jettent une demi-teinte sur l'entourage d'un œil vif et plein d'intelligence ; la bouche accuse une fermeté tempérée par la bienveillance ; la physionomie entière est distinguée; elle révèle une haute position. L'expression est celle d'un penseur recueilli, cherchant à concevoir clairement une idée pour la consigner immédiatement par écrit. Cette situation est si bien indiquée, que le regard du spectateur, après avoir parcouru les traits de ce noble visage, va naturellement se porter sur la main, docile interprète, attendant l'impulsion pour obéir.

Cette peinture offre un grand intérêt par la manière dont elle est traitée et par le mérite de la ressemblance. Une facture aisée, un modelé puissant, des tons riches et harmonieux distinguent cette production importante.

Les ombres sont transparentes et vigoureuses ; les reflets, et surtout celui du papier sur la main droite posée dessus, sont rendus de manière à faire illusion. La tète est construite avec des plans

GALLK. 239

solides, déterminés par des teintes imitant le tissu de la chair. Les mains sont dessinées et colorées avec la facilité d'exécution particulière au maître.

Quarante-deux ans se sont écoulés depuis le Saldn où ce portrait fut exposé. La couleur en est belle; elle est encore comme on la vit au Louvre en 1824. Les ombres n'ont pas changé; l'ensemble de l'effet a pris plus d'unité.

Chaptal doit laisser un long souvenir comme savant et comme administrateur. Il a rendu de grands services à ce double titre. Ses ouvrages ont amélioré notre industrie, que son long ministère a contribué puissamment à développer encore. 11 est mort le «J juillet 1832.

Gros a entretenu des relations suivies avec la famille de Chaptal. 11 a fait, pour le fils de cet homme célèbre, une répétition du tableau d'Ariane abandonnée. Cette copie est également de 1824.

Le portrait à mi-corps de Galle (1824) parut ensuite.

L'habile graveur est assis devant une table de travail ; il cesse un instant de buriner le creux d'une effigie; son corps se retourne ; son coude gauche reste appuyé ; l'avant-bras a pris une position verticale ; la main est entr'ouverte, et son expression continue celle des yeux levés et lançant un long regard.

L'artiste rassemble ses souvenirs pour recomposer des traits dont le modèle est absent. La main droite, posée sur la cuisse, tient un burin ; elle est prête à creuser de nouveau l'acier fixé sur l'établi. Là sont des burins, un porte-crayon et une feuille de papier bleu, sur laquelle est dessinée une couronne; le mot Thermopyles se lit au-dessus.

Nul doute, Galle est en train de graver la médaille de David. Galle s'occupe d'une œuvre impérissable; le citoyen fait un acte courageux en reproduisant sur l'airain les traits de l'illustre proscrit. La pose est méditative et témoigne une inspiration énergique.

La tète de Galle est noblement comprise et rendue ; la facture en est large et savante. Chaque partie a sa louche caractéristique ; la structure osseuse est habilement indiquée sous les chairs et le tissu

qui les recouvre. Les plans sont modelés sur eux-mêmes et donnent un relief étonnant à l'ensemble.

Les mains, et notamment la gauche, élevée, sont d'une beauté rare d'exécution. C'est la nature, vue d'une manière généreuse et vraie, avec les modifications apportées par l'âge, sans pauvreté, sans détails inutiles, et présentant des finesses habilement ménagées pour ajouter encore à l'aspect grandiose des formes principales.

Tout, dans cette admirable peinture, est exécuté avec un soin particulier; la tète et les extrémités ne laissent rien à désirer sous le rapport du dessin et de la couleur; les ajustements sont disposés avec goût et de manière à concentrer la lumière dominante sur le visage, pour la répandre harmonieusement sur les parties secondaires.

L'imitation de l'acier, du cuivre et du bois est poussée à un point extrême de vérité; un fond simple et d'un gris ardoisé fait saillir ces objets, et rend plus chaud encore le coloris vigoureux des carnations.

Gros avait contracté une dette de reconnaissance. Il a voulu l'acquitter comme il convenait à l'élève et au constant ami du chef de l'école française.

Gros a été dignement secondé par son énergique pinceau. Le portrait de Galle est une effusion du cœur, une œuvre conçue et faite avec amour. Ce travail réveillait en l'auteur les plus doux et les plus précieux souvenirs, confondus dans un seul sentiment, son attachement sjncère pour le maître auquel il était redevable de tant de succès et de tant de gloire. Gros a rappelé tout cela dans cette page : elle restera comme un monument précieux des liens si puissants qui l'attachèrent à l'immortel exilé.

Tous les amis des arts se ressouviennent de l'intérêt que le portrait de Galle fit naître au Salon. Ce bel ouvrage mérita les louanges les plus légitimes à l'auteur, dont le talent parut encore rehaussé par cet éclatant témoignage d'un noble et respectable dévouement.

SAINT GKRMAIN. 241

Le Saint Germain donne un avant-goût de la coupole.

Le saint est sur des nuages qui l 'élèvent aux cieux et servent d'appui à son genou droit et à son pied gauche. Les bras sont dans une position horizontale et dans l'action de bénir. La main gauche tient la crosse ; la droite a les trois premiers doigts ouverts et les deux autres abaissés. Il a sur la téte une mitre blanche, portant une petite croix, au milieu des lettres S et G ; un manteau, vert en dessus et violet eu dessous, recouvre ses reins ; il s'étend de chaque côté jusqu'aux poignets, d'où le peintre l'a fait descendre en larges plis. Sous ce vêtement on voit une tunique blanche; sa moitié inférieure est parsemée de dessins de même couleur. Une étole d'un ton vert, semblable à celui du manteau, passe sur la poitrine et derrière la jambe gauche, posée verticalement, en avant de la cuisse dessinée en raccourci.

Le saint pasteur est humble avec dignité. Son attitude est celle du juste, allant avec confiance rendre compte de la gestion de son troupeau, et devenir son intercesseur auprès de Dieu.

L'évêquc entrevoit déjà la béatitude céleste. Son regard s'élance avec amour vers la demeure réservée aux élus. Des nuages forment une couronne au-dessus de son front calme et serein. De cette gloire vient la lumière éclairant le saint dans son apothéose.

Le visage est peint solidement, avec des tons frais et vigoureux, rendus plus fermes par la blancheur de la barbe. Les mains sont dessinées purement, ainsi que le pied gauche, nu sur une sandale.

La facture de ce bel ensemble rappelle complètement la peinture de la coupole : ce sont les mêmes moyens de relief et le môme fond, un ciel bleu, d'une teinte à peu près uniforme. Les plis ont également un caractère analogue. Ceux qui naissent du genou gauche de saint Germain ont l'ampleur et l'heureux agencement de certaines parties de la vaste surface du Panthéon.

Le Saint Germain est exécuté sagement. La brosse s'est maintenue dans de justes limites. Les lumières sont grassement faites : les ombres ont la transparence que Gros leur donnait, surtout à cette époque, dans la prévision des modifications apportées inévitablement par cet autre maître, chargé d'harmoniser les ouvrages

de peinture, le temps, qui vient ajouter sans cesse des teintes

plus sombres et noircir impitoyablement les couleurs dont on n'a pas assez ménagé l'emploi.

L'œuvre de (îros est, après plus de quarante ans, fraîche comme en sortant de l'atelier. Les portions ombrées ont pris de la force, sans rien perdre de leurs reflets translucides.

Cette toile avait été commandée, en 1824, pour l'église Saint- Germain l'Auxerrois. On a pu la voir au musée du Luxembourg. Elle est aujourd'hui dans la chapelle du château de Trianon, et occupe un emplacement convenablement choisi pour permettre d'en bien saisir l'aspect général et les détails en particulier.

LA COUPOLE ACHEVÉE

Le 4 novembre 1824, le public fut admis h visiter la coupole. Une foule immense se succéda, pendant un mois, devant cette œuvre gigantesque.

' Depuis l'instant où Gros en avait tracé les premiers linéaments, Napoléon était tombé; la restauration s'était accomplie. L'étranger avait rivé les fers de la France à la chaîne de ses anciens rois. Charles X régnait; on célébrait sa fête; l'ouverture de la coupole avait été réservée pour ajouter à. l'éclat de cet anniversaire.

De notables changements avaient modifié le plan primitif. Le groupe de la famille impériale avait disparu, pour faire place à celui de Louis XVI11 : la duchesse d'Angoulémc était substituée à Marie-Louise ; le roi de Rome avait échangé son titre contre celui de duc de Bordeaux , devenu le nouvel héritier présomptif du trône. Sainte Geneviève planait en personne au centre de la composition, au lieu de lâchasse, portée par des anges. 11 ne s'agis9ait plus des quatre grandes origines de la monarchie française, mais bien, dans l'esprit du gouvernement d'alors, des principales époques religieuses de notre pays.

Mais, comme il était impossible de recommencer complètement une œuvre aussi considérable, on s'arrangea de manière à faire ressortir cette pensée dans la conclusion du poëme national, bien que les prémisses en indiquassent une autre.

Nous devons à l'obligeance de M. Chambry la communication

244 r.HOS, SA VIE ET SES OUVRAGES

d'une lettre autographe éclairant le fait officiel. Elle est adressée au fonctionnaire désigné pour résoudre la question. Nous copions textuellement :

« Paris, îl juillet 1814.

« Monsieur,

« Lorsque vous avez bien voulu venir voir avec moi l'ébauche de la coupole de Sainte-Geneviève, je vous ai témoigné le désir de reprendre ce travail dans une saison aussi favorable.

« Je viens vous prier aujourd'hui de m'autoriser à cette reprise, aussi bien que de me fixer sur le choix du groupe que je devrai substituer à celui qui m'avait été prescrit.

« Le programme était une sorte d'apothéose des rois de France qui avaient le plus contribué à la splendeur de la religion : Clovis, premier roi de France chrétien, Charlemagne, qui étendit la religion chez plusieurs nations; saint Louis, qui, par les croisades, y dévoua ses armes, et le chef du dernier gouvernement, motif de la rectification. Deux objets également chers à la France se présentent. Ses regrets, comme ses sentiments religieux, lui font voir au ciel Louis XVI, son épouse et son fils. Le Roi, partageant ces sentimeuts et y joignant sa modestie, le fixerait probablement ainsi.

« Mais les faits nous présentent aussi Sa Majesté elle-même, ramenée par la Providence, comme le légitime réparateur des vicissitudes passagères de la France, et la continuation des fils de saint Louis sur le tronc.

« Si j'osais exposer ma manière de voir, je croirais que le point de continuité, sous plusieurs rapports, est le plus convenable; mais vous apprécierez mieux que moi, monsieur, ce qu'il appartient de faire, et je vous prie de me donner les instructions dont j'ai besoin pour continuer ce travail.

« Je vous prie d'agréer mes sentiments de respect et de considération,

« Rui' des lM**sés-Saint-(jtTrniUii -«Iw-Pr»*, n° 1*. »

LA COUPOLE ACHEVÉE

11 dut être pénible pour Gros d'effacer le quart de son travail, afin de se conformer à ces exigences. Ce sacrifice était indispensable à la conservation de l'ensemble, auquel il avait déjà consacré tant d'années.

La révolution de 1830 n'a pas voulu faire subir une nouvelle mutilation à la peinture de la coupole. Ce document, tel qu'il est maintenant, appartient désormais à l'histoire.

Sainte Geneviève est assise sur des nuages; elle domine les rois, vers lesquels elle parait descendre d'une région aérienne et resplendissante de lumière. Deux petits anges sont à ses côtés; ils font tomber des fleurs de la corbeille que tient chacun d'eux.

La protectrice de la France dirige la main droite vers le ciel ; l'autre main se porte vers le groupe de Louis XVIII, et lui assure ainsi son intercession auprès de l'Éternel. Le costume de Geneviève est d'une grande simplicité : une tunique, d'un ton gris doré, dessine, en la serrant, sa taille svelte et gracieuse; elle a pour ceinture un double cordonnet blanc, rappelant la blanclic étoffe qui recouvre ses bras, et continue une seconde robe de dessous. Un voile de gaze blanche s'applique en bandeau sur le front ingénu de la bergère, et retombe en larges plis sur la gauche; l'autre angle s'enroule en plis ondulcux et voltige au-dessus du bras étendu. Une draperie, du même ton que la tunique, est ajustée sur les jambes, à la manière du Dominiquin, et fournit une base à la figure entière. A ses pieds est un mouton couché près d'une houlette. Un livre ouvert est sur les genoux de la sainte.

Au-dessous d'elle on voit un bloc de pierre, avec le chiffre SfG, et surmontée d'une coupe précieuse, où se trouve un rameau de buis.

L'expression de la divine médiatrice est calme et bienveillante. Son caractère simple et pur, son regard pudique, la fraîcheur de sa carnation font un heureux contraste avec les têtes caractéristiques des autres personnages, placés dans une région inférieure et dans la direction des quatre points cardinaux, ce qui fournit l'occasion de plusieurs rapprochements ingénieux. A la droite do sainte Geneviève et au nord, Clbvis commence l'ordre chronologique. 11 a revêtu la tunique blanche du baptême. Sa tôte s'in-

246 GllOS, SA VIE ET SES OUVRAGES.

cline; son bras gauche est soutenu par Clotilde, agenouillée auprès uY lui; il tient respectueusement sa main au-dessus du livre des évangiles. Le bras droit, appuyé sur la hanche, est chargé du sceptre.

Le vainqueur des Romains est là, comme un suppliant; il se courbe devant le foyer lumineux, éclairant son visage farouche. Le néophyte conserve encore un sentiment de honte et d'hésitation; il cède néanmoins aux vives instances de sa femme; elle triomphe enfin d'une longue résistance.

L'autel des druides est renversé, trois petits anges s'élancent au-dessus de ce groupe; ils jet lent à l'univers le nom de France, inscrit sur une banderolle flottante, comme une notification de son origine.

A l'occident, une vaste portion de la coupole est consacrée à manifester l'étendue et la puissance du génie de Charlcmagne. Ce monarque, un pied posé sur un nuage, semble tendre à s'élever encore. Son genou droit se fléchit; sa tôte est blanchie par les années, les travaux de l'esprit et de la guerre : il la tourne avec assurance et la porte avec fierté. Son œil, recouvert par un épais sourcil, lance un regard pénétrant à travers l'espace. Charlcmagne tient d'une main le globe azuré, surmonté d'une croix, symbole de l'empire ; de l'autre, il maintient une tablette soutenue par un séraphin et montrant les titres de ses principales institutions, les Capitulaires et l'Université. La reine, la belle et naïve Hermcngarde, est à genoux derrière son auguste époux. Elle joue ici un rôle moins important que Clotilde. Hermengarde a les mains jointes.

Son attitude recueillie fait opposition avec la pose excentrique de Charlcmagne. C'est le prince venu pour remplir une grande mission. L'éclat et l'ampleur de son manteau de pourpre, sa tunique tissue d'or et de soie, ajoutent au grandiose de ce magnifique épisode de notre histoire.

A la gauche du monarque et faisant pendant avec l'ange des Capitulaires, un autre ange adolescent est assis ; il présente la croix civilisatrice à des Saxons sQumis et renonçant à leurs dieux, pour adorer celui de leur vainqueur.

LA COUPOLE ACHEVÉE. 247

Les armes de ces barbares et celles d'autres peuples du Nord s'amoncellent au-dessous du groupe principal et signalent les guerres de ce règne.

Saint Louis occupe le midi; il est à genoux avec son épouse ; il concentre ses pieux regards sur sainte Geneviève; les*bras du roi sont dirigés vers une table recouverte d'un drap rouge et supportant un coussin, sur lequel est la couronne d'épines due à la piété du royal croisé. Sa modestie se reflète dans ses ajustements, sans faste et sans prétention. Ils se composent d'une tunique bleue, sous laquelle on sent la rude cuirasse du soldat. Un manteau doublé d'iicrmine couvre ses épaules.

La reine a les deux mains pressées sur sa poitrine; elle prie avec ferveur et témoigne, par son attitude, son profond respect pour le saint dont elle est l'épouse.

Au-dessus, on voit deux anges agitant chacun un étendard blanc, à fleurs de lis, et distingué par une croix rouge, afin de rappeler les deux croisades entreprises par Louis IX pour le triomphe de la religion ; des armes sarrasines et le croissant-abaissé forment un trophée à sa mémoire.

L'Orient est devant nous ; nous arrivons à l'époque de la Restauration. Louis XVI fi s'appuie sur la duchesse d'Angouléme; il adresse ses regards à la sainte patronne de Paris ; il invoque sa protection pour la France, dont il tient le symbole fleurdelisé, et pour la Charte, dont le nom est gravé sur une table de pierre confiée à deux séraphins. La main droite du roi étend un sceptre au-dessus du jeune duc de Bordeaux, assis sur un. coussin vert; il vient d'être apporté par deux anges et déposé sur un nuage, entre Louis XVIII et sa nièce.

L'un de ces envoyés du Très-Haut jette dans l'abîme le voile de crêpe qui servit de lange au petit prince, destiné par la Providence à régner un jour sur la nation française, selon le langage gouvernemental d'alors.

L'ange de la paix descend des cieux ; il apaise l'orage grondant encore dans cette atmosphère politique, où l'on distingue aussi les reflets d'une conflagration terrible.

La princesse est représentée ainsi qu'une autre Antigone, assu-

148 f.BOS, SA VIE ET SES OUVRAGES.

rant les pas du vieillard et reportant des yeux baignés de larmes vers une gloire, dont le Jéhovah hébreu est le centre, et où se trouvent réunis, dans une béatitude céleste, Louis XVI, sa femme, son fils et la princesse Elisabeth.

Il était impossible, au point de vue de la Restauration, de mieux rendre ce retour aux temps passés, en le motivant sur le souvenir palpitant de grandes infortunes. Gros a puisé cette inspiration dans son cœur; et, quelle que soit la manière d'envisager cette allusion à un trait sanglant de notre histoire, on ne peut se défendre d'une émotion profonde en présence de ces traits ennoblis par la douleur ; ils attestent cependant l'absence de toute considération politique nationale, pour s'occuper exclusivement d'un intérêt personnel de famille et de dynastie : mais le peintre est profondément touché lui-même; il pleure, et nous sommes involontairement attristés. D'ailleurs, que sont devenues aujourd'hui ces promesses d'un long avenir? La peinture, dont on redoutait la destruclion, est brillante comme au premier jour; ceux qu'elle a glorifiés sont déchus. Charles X, qui ne voulut pas, à l'occasion du triomphe de Gros, faire revenir en France son maître David, Charles X est mort aussi dans l'exil. Oui, l'on doit respecter ce tableau. S'il constate un hommage à une famille, ramenée au milieu de nous par la coalition européenne, il enseigne également combien les prétentions dynastiques sont frivoles et de peu de valeur en ce monde.

Les couronnes murales du Trocadéro, de Cadix, et de Madrid surmontent celles de l'Empire et de la République, dans le trophée placé sous ce groupe.

L'histoire a fait justice de cet arrangement imposé par les ordonnateurs; elle a pesé l'importance respective de ces rameaux; on peut laisser les plus légers à la surface.

Gros nous montrait un jour avec orgueil les vieux lauriers étayant les nouveaux ; il se mit à dire naïvement : « Pour être moins verts, ils n'en sont pas moins radieux. » Il voulut également conserver la couleur du coussin où l'enfant repose : « C'est un extrait de naissance, disait le peintre en souriant ; on a changé le nom, j'ai conservé la date. »

La coupole nous offre le talent de Gros dans toute sa maturité.

LA COUPOLE ACHEVÉE

.Mil

Ce n'e9t point la prodigalité de Jaffa, la fougue à'Aboukir, l'apparat consistant û'Eylau. L'auteur est maître de lui dans la coupole ; l'exaltation, la fécondité, l'ordonnance, sont modérées par la sagesse des dispositions et de l'économie entière. Gros entre dans une autre voie; il procède avec gravité.

11 s'agit maintenant de concilier les choses de la terre et du ciel. Le peintre de batailles aborde le sanctuaire avec des sentiments plus recueillis, plus détachés des sensations terrestres; il laisse, pour ainsi dire, ses éperons à la porte; il prend une allure daigne et sévère, sans renier cependant ses antécédents glorieux.

Son style est toujours ferme, concis, chaleureux; il est plus châtié; la science y prend autant de part que le sentiment instinctif et l'inspiration. S'il n'y a pas cette exécution étourdissante de certaines parties de ses précédents ouvrages, on trouve, en échange, une correction plus soutenue. Tout est utilisé dans les détails. 11 a su tirer un parti très-heureux des différences de costumes, pour caractériser les hommes et les siècles. Le vaste manteau de Charlemagne suffirait pour le distinguer. Les habits de Clovis ont moins de magnificence; ils révèlent la force matérielle et sauvage. Les vêtements de saint Louis sont parfaitement en harmonie avec la mystique austérité de celui pour qui la conquête d'une couronne d'épines fut le plus haut but de la pensée humaine. Notre temps se reflète avec vérité dans les soyeux et futiles ajustements du groupe de Louis XVIII. Quel charme pudique dans l'agencement des draperies de la sainte bergère ! Comme le pinceau a bien su s'assouplir en caressant ces formes si pures, si suaves, si vivantes en même temps, des anges secouant les étendards de saint Louis ! C'est là, sans contredit, où (îros s'est montré particulièrement irréprochable comme dessinateur et coloriste. Tout est complet dans ces deux admirables figures.

L'ange qui se balance dans les airs, en jetant le voile funèbre au fond de l'abîme, est également remarquable.

Kn général, les nus sont étudiés avec un soin particulier. Gro9 voulait prouver qu'il savait faire autre chose que des habits étroits et des chaussures modernes.

Nous signalerons, comme entente du clair-obscur, les enfants

2oO r.UOS, SA VIK KT SES OUVRAGES.

criant Fhancr, et l'ange des Capitulaires, dont la draperie rouge est trop tourbillonnante, mais qui fait ressortir toute la puissance de ces teintes, si vigoureuses et si transparentes dans l'ombre.

L'expression des visages est toujours juste et vraie ; elle est d'une ressemblance parfaite dans le dernier groupe. Quelques tètes sont coiflëes sans doute d'une manière conventionnelle; mais, il ne faut pas l'oublier, ces défauts, vus de près, disparaissent à la distance de 210 pieds, d'où l'on aperçoit d'en bas ce tableau, comportant 3,2oC pieds de superficie.

A ce su jet, nous dirons combien il est regrettable de ne pas avoir suivi la première proposition de Gros, de placer les quatre groupes des rois dans les angles de la coupole inférieure, en réservant celle où tout est maintenant réuni, pour y peindre la seule figure de sainte Geneviève. Cette disposition eût été plus logique ; elle eût permis de jouir de toutes ces beautés, sans être contraint de faire un voyage aérien aussi pénible pour beaucoup d'amateurs, n'osant ou ne pouvant pas risquer cette fatigue.

Si des détails de peu d'importance peuvent éveiller la critique, il faut dire que l'ensemble est entendu savamment et produit un effet splendide. Gros a su vaincre une difficulté bien grande; il n'avait plus sous les yeux une surface plane, niais concave ; il fallait combiner les raccourcis, sous le double rapport de l'aspect et de la différence des plans, dont les uns se présentaient presque verticalement, quand ceux du haut de la voûte étaient à peu près horizontaux ; on devait tenir compte du point de vue déterminé par l'architecture môme du monument. De près, on ne voit rien de choquant, en regardant en face de soi ; d'en bas, l'on peut en saisir la totalité, mais on regrette vivement de perdre tout ce qui se rattache au sentiment de la touche et du savoir. C'est alors que l'on apprécie mieux combien il y a de vigueur dans les masses d'ombres et dans le coloris, pour percer la colonne d'air interposée entre l'œil du spectateur et la peinture. L'on peut juger aussi, de cette manière, de l'habileté de l'artiste à coordonner la grandeur des lignes et du mouvement, pour suppléera l'effacement de la physionomie des personnages par l'éloquence de leurs gestes.

Le pinceau, toujours facile, n'a pas eu besoin d'empâtements

LA COUPOLE ACHEVÉE. 251

trop solides; c'était d'ailleurs une nécessité de position. La coupole est éclairée par dessous : des saillies Irop prononcées eussent nui au relief au lieu de le favoriser.

Gros avait fait plusieurs études partielles pour la coupole : il en a changé la disposition. Nous connaissons le groupe de Charlemagne, d'un beau caractère, mais où la tète du monarque n'a pas le grandiose ni le mouvement de celle de la coupole. La trie de la femme est pleine de grâce et de suavité. Gros avait plié cette toile en quatre parties et s'en servait en guise de tapis ; elle a été restaurée avec un soin religieux, et conservée comme une preuve de l'extrême modestie de l'auteur.

Une autre peinture, de même dimension, a été faite pour Clovis et Clotilde; c'est une belle première pensée, où l'on retrouve tout le talent du maître. Ces deux morceaux sont un peu au-dessous du naturel.

Il existe aussi deux tètes de Charlemagne : l'une de grande proportion ; l'autre fort petite, mais d'une touche fière et grandiose. Nous possédons les études d'après nature des deux anges qui viennent d'apporter le duc de Bordeaux, l'ange de la paix, celui qui présente la croix aux Saxons, l'ange des Capitulaires, et le petit prince. La plus grande de ces académies, toutes dans le même rapport entre elles, est de 60 centimètres. C'est d'après ces seules données que Gros les a reproduites sur une échelle de plus de 4 mètres. Elles sont d'un sentiment parfait de forme et de couleur; les pieds et les mains sont moins terminés ; mais ces études sont tellement justes de construction et pleines de vérité, que l'auteur les a retracées mot à mot dans leur reproduction colossale.

De simples traits au crayon et d'une dimension encore au-dessous, sont les seuls documents préparatoires connus pour les figures des rois et de leurs femmes.

L'esquisse de la sainte Geneviève a, par exception, été peinte avec un grand soin ; mais toujours sur une petite toile : c'est une fort gracieuse peinture, d'un coloris frais et harmonieux.

Le peintre avait dignement rempli le devoir qu'il s'était imposé; le ministre fit également le sien. Le 20 novembre, Gros reçoit l'invitation d'aller retirer la somme de 14,000 francs, complémen-

taire de celle de 50,000 francs, convenue pour la totalité de la coupole. Sept jours après, on lui remet cette nouvelle notification :

« Monsieur, les peintures de la coupole de Sainte-Geneviève ont parfaitement justifié la confiance de l'administration en vos talents; elles ont réuni tous les suffrages, et déjà elles sont classées au nombre des compositions qui honorent le plus l'école française.

« Cette considération m'a porté à penser que le prix alloué pour cet ouvrage n'était pas en rapport avec son mérite et son importance.

«En conséquence, j'ai décidé qu'une somme de 50,000 francs vous sera payée sur les fonds de mon ministère, à titre de gratification.

« Je vous prie,, monsieur, de regarder cette décision comme une preuve de ma satisfaction et de l'estime que m'inspirent vos talents . et votre personne.

« Recevez, monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.

« Le Ministre secrétaire d'État de l'intérieur,

« Signé : Connifens. »>

Gros fut nommé baron par Charles X.

A cette occasion, quelqu'un adressa ce compliment à Gros :

— Le roi vous a fait baron ; les artistes vous ont décerné le titre de prince.

— Le prince est absent, soupira Gros, faisant une douloureuse allusion à l'exil de son maître David.

— J'ai mis l'histoire de France en quatre chapitres, disait l'auteur de la coupole.

— C'est en quatre chants! s'écria Gérard, son émule.

11 nous serait impossible de faire entrer dans ce livre toutes les pièces, en vers ou en prose, plus ou moins remarquables, qui furent adressées à l'auteur : on peut les résumer dans un passage d'une lettre de Guérin, alors directeur de l'École de France, à Rome ; nous ne pouvons résister au plaisir de la publier en entier; elle contient une leçon intéressante, et doit trouver place ici.

LA COUPOLE ACHEVÉE

« Hmne, I.' H octobre 1845.

« Mon cher confrère,

« Monsieur Huet, partant de Rome avec l'intention de visiter en partie le nord de l'Italie, me paraissait devoir arriver trop tard à Paris pour se charger de ma réponse à la lettre que vous lui aviez donnée pour moi, et cependant telle est mon invincible paresse à écrire que vous aurez revu depuis longtemps M. Huet avant que celle-ci vous parvienne. Il faut dire aussi que cette paresse est en partie l'effet des dérangements continuels et inévitables qui viennent morceler à toute heure et mon temps et ma pensée. Il faudrait plus de présence d'esprit et de courage que je n'en ai pour faire quelque chose avec de pareilles rognures ; ou il faudrait, comme cela est arrivé trop souvent, laisser tout aller à l'aventure, ce que je ne me crois pas permis.

«J'ai du regret de n'avoir pas vu plus souvent M. Huet. A peine arrivé à Rome, il alla à Naples, et lors de son retour ici, il ne s'y arrêta encore que fort peu de jours. 11 m'a paru comprendre et s'intéresser aux arts ; ses manières, sa conversation me font regretter qu'il n'ait fait qu'apparaître dans notre petite colonie. Je dis petite, bien qu'elle soit plus nombreuse que jamais, surtout en artistes. Tous semblent en effet venir chercher à Rome leur brevet, fort étonnés à leur retour en France qu'on ne veuille pas toujours légaliser le certificat qu'ils ont été chercher si loin ; ils ont peine à se persuader qu'ici, où les arts n'existent plus, et n'ont laissé que leurs dépouilles, on ne peut recevoir que des leçons muettes qu'il faut savoir interpréter pour en recueillir le fruit ; à la vérité, la nature, les monuments, le peuple môme vous remettent sur la voie de l'antiquité; mais combien ne faut-il pas d'habileté pour savoir les comprendre et en extraire cette substance pittoresque, nulle part si abondante, mais nulle part si mélangée du plus misérable et du plus orgueilleux mauvais goût; je le répète, il faut être véritablement un homme de talent pour sentir et profiter de l'Italie. Au reste, les études ne sont plus ce qu'elles ont été ni ce qu'elles devraient être ; tout se ressent de la précipitation du siècle.

De même que I on veut faire sa fortune sans travailler, on veut produire sans avoir appris ; on prend un sujet, une toile, un modèle, et l'on se met à faire un tableau sans réfléchir que le modèle n'est pas plus la nature qu'une idée n'est une composition. Qu'en arrivet-il?que le pauvre cavalier perd les étriers au premier temps de galop, et qu'il est tout à fait désarçonné au second ; n'aurait-il pas mieux fait de rester au manège? Non, ce ne sont pas des tableaux qu'il faut venir apprendre à faire en Italie ; il faut y venir étudier la nature, les monuments, le peuple, les chefs-d'œuvre, et mettre autant que possible tout cela en portefeuille, après en avoir nourri sa pensée. Voilà ce que je prêche, mais avec peu de succès. Ce chemin parait à tous trop long.

« S'il y a à désirer sur la direction des études, il n'y a que des éloges à donner sur la conduite des artistes qui se trouvent ici, tant pensionnaires qu'externes. Vos deux élèves se distinguent dans les premiers par les meilleures manières et par une aptitude qui leur sera, j'espère, profitable. Je pense qu'ils vous soumettent ce qu'ils comptent exécuter, c'est pourquoi je ne vous en parle pas.

« J'ai appris avec une sincère satisfaction tout le succès qu'a eu votre bel ouvrage de la coupole de Sainte-Geneviève. Toutes les opinions s'accordent sur les éminentes qualités qui placent cette grande et magnifique composition au premier rang, eu rappelant le beau siècle des Jules II et des Léon X. Vous avez mérité tout ce que vous avez obtenu. Combien de consciences n'en pourraient pas dire autant! Les éloges et les descriptions que j'ai lus me font vivement regretter de n'avoir pu jouir de la vue de cette production; je ne vous le demandai pas avant mon départ, parce que j'ignorais à quel point elle était avancée ; c'est une satisfaction que je me promets à mon retour.

« Ce mot de retour vous fait peut-être désirer de savoir si j'en prévois l'époque; je ne saurais la déterminer; ma sauté, qui est plus mauvaise qu'à Paris, et la perte des moments que je voudrais donner encore à la peinture, devraient le hâter; mais l'espérance, qui ne s'éteint jamais au cœur de l'homme, me fait croire que j'arriverai à me mieux porter, à retrouver, à travers les soins mul-

LA COIPOLK ACHEVÉE

plies d'une administration très-délaillée, quelques heures à pouvoir donner au travail', et cela balance ma résolution. Si le souvenir de vieilles amitiés me rappelle, de nouveaux sentiments de reconnaissance et d'affection me retiennent. Enfin je suis ici, et c'est, je crois, l'une des plus fortes raisons qui m'y font rester.

« Vous avez eu, cet été, des chaleurs dévorantes, et nous un ciel d'une bénignité rendue plus douce encore, sans doute, par l'influence de l'année sainte; c'est néanmoins un climat auquel il est dangereux de se fier; aussi traître que ses habitants, il vous charme, vous caresse et vous tue.

« Mais, hélas ! on meurt partout. Heureux celui qui rachète sa mort par un nom qui laisse des regrets! Vous avez bien raison de dire que la perte de notre Girodet est un cable de miséricorde de rompu ; mais il en est d'autres; Dieu veuille les conserver longtemps.

«Adieu, mon cher confrère; continuez à donner pendant un grand nombre d'années de bons préceptes et de bons exemples, et n'oubliez pas vos amis d'outre-monts.

« Veuillez présenter à M"' Gros les hommages empressés de son très-obéissant serviteur, et rappelez-moi, s'il est à Paris, au souvenir de M. Dufresne.

«Si mes amis de Paris s'occupent quelquefois de moi, dites-leur que je pense bien plus souvent encore a eux, et que c'est l'espérance de les revoir qui forme ici ma plus douce jouissance. Adieu. Croyez-moi

« Votre très-atfectionné,

« ClIÉIUN. >•

Les élèves de Cros voulurent inaugurer le jour où, pour la première fois, la coupole était livrée au public ; ils s'y transportèrent en masse.

L'un d'eux, prenant la parole au nom de tous, exprima en peu de mots l'émotion dont ils étaient saisis; il remit avec respect une couronne au professeur, comme un témoignage de leurs sentiments communs.

Voici cette allocution textuelle :

« Maître illustre,

« La première vue de ce grand et sublime ouvrage et le souvenir de tes nombreux titres à la gloire ont excité dans l'àme de tes élèves un enthousiasme qu'ils ne peuvent plus maîtriser. Aujourd'hui, pleins d'amour, ils viennent dans ce temple, naguère consacré au Génie, orner ta tète de cette couronne, monument de leur respect et garant de l'admiration des siècles futurs.

« Oui, ton école ose se rendre l'organe de la postérité; elle soulève sans crainte le voile de l'avenir et te montre, dès à présent, ta place dans la mémoire des hommes.

« Mais il lui reste un autre devoir à remplir, et plus sacré peutêtre. Ce serait peu de chose, sans doute, que l'orgueil de l'avoir pour guide, si elle ne montrait qu'elle en est digne. Tes enfants aussi doivent contribuer à ta renommée. Ils contractent, en ta présence, l'engagement de sefforcer, par de constantes études, à mériter, à leur tour, des succès. Ils seront heureux et fiers, s'ils parviennent à prouver à notre France que les préceptes de leur père chéri égalent la perfection de ses exemples et la rare bonté de son cœur. »

Gros, vivement impressionné, répondit avec effusion à cette démonstration touchante ; il laissa tomber des pleurs au souvenir de son maître, dont il regretta l'absence avec entraînement, lin des spectateurs s'approcha de Gros et le complimenta; c'était M. de Peyronnct, alors ministre de la justice, en position de contribuer puissamment au retour de l'exilé. Gros s'excusa de la liberté de sa parole ; il craignit d'avoir ainsi compromis une cause sacrée. Quelques instants après, il recevait, de la part de M. de Peyronnct, le billet que nous donnons ici comme un procès-verbal authentique de cette scène imposante.

« Paris, le 4 novembre 1844.

« Vous n'avez rien à regretter ni à excuser, monsieur. La vivacité de vos sentiments était fort naturelle et fort légitime; tout ce

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