PÉTITION POUR LE RETOUR DE DAVID EX FRANCE
qu'elle vous a inspiré a été agréable et flatteur pour moi ; je n'étais pas, d'ailleurs, moins troublé que vous, monsieur; un spectacle si touchant et si imprévu ne pouvait manquer d'exciter en moi beaucoup d'émotion; c'était une bien bonne fortune d'avoir l'occasion d'exprimer publiquement combien on doit d'estime et d'admiration à votre personne et à vos talents. »>
« Agréez, monsieur, l'assurance de ma plus parfaite considération.
« De Piîyiionxet. »
Gros s'empressa de mettre à profit ces relations établies entre lui et M. de Peyronnet.
Les succès soutenus de Gros ne lui faisaient pas oublier David, auquel il se plaisait à les rapporter; il regrettait bien sincèrement l'absence de son vieux maître, et son idée fixe était d'en obtenir le retour en France. Gros prit donc sur lui de charger un ami de formuler un projet de pétition au roi, pour arriver à ce but. M. Villemain fut consulté sur la rédaction ; il n'hésita pas à intervenir. Nous la donnons textuellement dans son entier :
« Siiœ,
« Parmi tant de voix qui célèbrent votre heureux avènement et les premiers bienfaits de votre règne, la prière d'un exilé monte jusqu'à vous; puisse-t-elle être entendue dans ces jours de fête et de clémence qui vont marquer bientôt le sacre de Votre Majesté. Je suis banni de France par uue loi dont je n'accuse pas la justice, mais qui s'est adoucie pour plusieurs des hommes qu'elle avait frappés comme moi. Ils ont revu leur patrie à la faveur d'un sursis temporaire, et le pardon sublime qu'accorda celui dont ma main ne doit pas tracer le nom s'est étendu sur eux. Et moi, Sire, dont le souvenir n'aurait dû jamais se mêler à la funeste époque de nos troubles civils, moi, qui m'égarais en quittant les arts, nepuis-je invoquer cette autre renommée que les arts m ont acquise, cette longue vie qui leur fut consacrée, et celte vieillesse qui les cultive encore ?
2à8 i'.HUS, SA VIE ET SES OUVRAGES.
■< Sire, je ne suis peut-être pas étranger au rétablissement du bon goût dans les arts et à la gloire de la nouvelle école française; daignez permettre que je ne meure pas hors de France, loin de mes enfants, de mes élèves et de mes ouvrages. Je ne suis pas un grand poêle comme Milton, mais vous êtes plus sage et plus clément que Charles II, qui cependant laissa Milton vivre paisible en Angleterre. Puisqu'il m'était réservé de survivre à quelques-uns des hommes illustres que j'avais formés, puisque j'ai dû pleurer Girodet, permettez-moi, Sire, de rapporter en France les derniers restes du feu qui m'inspira. Qu'il me soit donné de voir, avant de mourir, le monument qu'un de mes élèves vient de consacrer aux grandes époques de notre histoire. Sire, je ne sais si j'aurais la force de supporter l'exil pour moi seul; mais ma famille, mes enfants, me l'ont souhaiter encore plus vivement ma patrie. Sous votre règne, elle est le temple de la paix et des arts ; que je puisse la revoir, la saluer et mourir. La postérité, qui laisse quelquefois désarmer sa sévère justice en laveur des hommes dont elle aime les ouvrages, gardera peut-être un souvenir de moi, et elle ne reprochera pas à un grand roi d'avoir été clément pour le peintre David. »
Lin élève de Gros fut chargé d'intercéder auprès de l'exilé, pour obtenir sa signature à cette humble supplique. A son retour de sa mission, l'intermédiaire n'osa pas se présenter devant son maître; il lui laissa la note suivante ; elle doit rester comme un document historique curieux et honorable pour le régénérateur de l'École :
« M. David ne m'a pas communiqué l'écrit qu'il vous adresse ; seulement il m'a dit qu'il ne renferme que ce qui es nécessaire pour vous tranquilliser, et, pour répondre pleinement au contenu de votre lettre, il m'a chargé de vous dire, de bouche, ce que les convenances en politique lui défendent d'écrire. Si je me sers d'un autre moyen pour m'exprinier, c'est que je n'aurais pas eu le courage de vous parler, et que je sais d'avance que vous n'auriez pas voulu m'enlendre.
« .M. David u dit qu'il ne renonçait pas à revenir en France ; mais que, puisque c'était un décret qui l'avait exilé, il voulait aussi un
ALLOCUTION DE GROS SL'H LA TOMBE DE (ilKODET. *,VJ
décret qui le rappelât. Il m'a fait distinguer le mot d'ordonnance avec celui de décret, etc. Oue, par l'une, il se trouverait encore le jouet des circonstances; que, par l'autre, il ferait connaître ses droits et conserverait son honneur.
« Ceci doit vous faire de la peine, mon cher maître; mais j'espère que vous ne m'en voudrez pas : M. David a exigé de moi que je vous dise tout cela.
« Votre dévoué élève, «< Abèele. >»
Gros fut comme frappé de la foudre à cette lecture ; il courut chez M. de Peyronnct et se jeta dans les bras du ministre, en pleurant avec amertume. M. de Peyronnct avait commencé des démarches auprès du roi, en faveur de David. Le ministre de la juslice avait, en conséquence, fait, à cet égard, plusieurs ouvertures à (jros, en y mettant toutefois certaines restrictions. Le billet d'Abèele ne laissait plus aucun moyen de continuer celle négociation, dans laquelle M. de Peyronnct avait témoigné beaucoup de bon vouloir ; il fît une tentative nouvelle; mais le roi, oublieux de son propre exil, ne voulut pas se départir de sa rigueur. Gros dut renoncer à tout espoir ; ce fut l'un des chagrins auxquels il fut le plus sensible.
Gros éprouva bientôt après un nouveau sujet de peine. A la suite d'une douloureuse maladie, son plus redoutable émule, son ancien camarade, son plus constant ami, Girodet, venait de succomber dans un âge où l'artiste peut produire encore et mériter des succès. Le i:j décembre 1824, Gros suivit le convoi du peintre à'Endymion et du Déluge, et ne voulut pas laisser refermer la tombe de ce maître sans adresser de solennels adieux à celle dépouille mortelle. Les souvenirs qu'elle réveillait dans l'âme de Gros l'émurent profondément. Il prit la parole et, dans un discours pathétique, il retraça tout ce que l'école perdait dans la personne de Girodet.
Les assistants, vivement impressionnés par cette chaleureuse allocution, versaient des larmes abondantes; mais, lorsque l'ora-
2U0 CRUS, SA VIK KT SKS OUVHAGES.
tour s'écria : « Je ne sais pas écrire, mon cœur s'exprime comme il peut, » les sanglots redoublèrent. Une voix, surgissant du sein de la multitude, fit entendre ces mots : « Vous savez peindre ! » Et, par un mouvement général et spontané, de vifs applaudissements retentirent. « Il me reste quelque chose à vous dire, reprend Gros, pour vous faire connaître l'amour et l'enthousiasme de Girodet pour la peinture. Quelques jours avant sa mort, il se fit conduire dans son atelier. Là, Girodet se jette à genoux; il étend les bras et, avec l'accent le plus sublime, il s'écrie : « Adieu, palette! « adieu, tableaux ! adieu, adieu, belle peinture ! adieu, je ne vous « re verrai plus ! »>
Gros insiste pour recommander aux élèves d'opposer à l'envahissement des fausses méthodes les préceptes de David et de Girodet. Le peintre de Jafia termine ainsi : « Après ces deux grands hommes, car le premier est aussi perdu pour les arts, nous pouvons dire : Adieu, belle peinture! adieu, vous reverra-t-on jamais ! »
Alors Gros, épuisé par tant d'émotions, serait tombé par excès de faiblesse, s'il n'eût été soutenu par les personnes placées près de lui.
Il est impossible de décrire la scène qui termina cette admirable et touchante improvisation. Gros fut reconduit à sa voiture par ses élèves et ses amis. Chacun voulut embrasser l'éloquent interprèle des sentiments de tous et qui, seul, pouvait dignement consoler le monde artistique de la perte de Girodet.
Gros put se soustraire à cette ovation; mais un tonnerre d'applaudissements salua son départ et sembla reporter sur lui les espérances de l'école en deuil.
Cinq mois ne s'étaient pas encore écoulés depuis le décès de Girodet. Gros fut péniblement affecté de la mort du baron Denon (Dominique-Vivant), l'un de ses plus anciens protecteurs, membre de l'Académie royale des beaux-arts, que Gros présidait alors. A ce titre, il fut chargé d'exprimer les regrets de cette compagnie sur la tombe de son collègue.