PLAFOND DU MUSÉE ÉGYPTIEN
Le plafond du Musée égyptien, première salle, avait été réservé à Gros. Son thème était :
L'Humanité implore l'Europe en faveur des Grecs ; le Génie de la France s élance pour les protéger, Ce sujet a été reproduit par Gros comme on va le voir.
Le Génie de la France a les traits d'un jeune homme, arrivé au point complet de son développement. Il plane au milieu de la composition et se dirige du côté de la Grèce, au-dessus de laquelle il étend un bouclier; cette arme défensive a, sur un champ bleu, un écusson avec deux P entrelacés au-dessus de deux canons croisés ; des grenades sont au pourtour. La tète du Génie est coiffée du casque national, caractérisé par un panache tricolore. Sa main droite tient un flambeau, projetant une vaste auréole. Cette figure est nue. Une légère draperie blanche passe seulement sur le bras droit, se cache derrière les reins et revient en avant de l'articulation des extrémités inférieures et du torse.
A la gauche de la toile, est l'Humanité, sous les traits d'une femme jeune et vivement émue. Elle a un genou en terre, et presse contre son sein un jeune soldat grec, élevant, en signe de détresse, un tronçon de sabre d'une main; il appuie l'autre sur la Grèce, agenouillée, les mains jointes, et tenant un chapelet. I*i Grèce est dépouillée de ses vêtements. Une légère draperie est sur son épaule et retombe en arrière. La tête s'abandonne avec désespoir, La Grèce s'adresse avec ferveur à l'Humanité, profondément impressionnée par les pleurs de la suppliante. L'Humanité écarte son bras droit, dont la main intercède et laisse voir ce spectacle attendrissant.
Derrière ce groupe et le continuant, est une mulâtresse. Elle soutient un petit enfant, dont le bras allongé semble appeler son père, courbant son front sur le sol, et le col enclavé dans un carcan de fer. On n'aperçoit qu'une partie de ces trois figures, mais assez pour apprécier la pensée entière de l'artiste,, entrevoyant, au delà de l'affranchissement de la Grèce, l'abolition de l'esclavage, comme conséquence logique des lois humanitaires et religieuses. C'est une noble inspiration du cœur et une touchante prière adressée à l'Europe. Elle est assise à l'opposite, sur un escabeau doré. Son front
est couvert d'une bandelette blanche, dont les bouts s'échappent de chaque côté du col. Un fragment de laurier est entre elle et une couronne à triple étage, placée au-dessus. Sur une tunique à fil d'or, est une draperie rouge, agrafée sur l'épaule gauche et retenue sur la jambe droite placée sur un tabouret. Une tunique blanche de dessous apparaît, en quelques endroits, et sert à colorer l'ensemble. Un sceptre brille à son bras droit ; le gauche se porte avec compassion vers l'Humanité. Des cornes d'abondance versent des fruits et des épis de blé aux pieds de l'Europe. A sa droite, un petit enfant, monté sur un tertre, soulève une pancarte offrant ces mots : le (iénie de la France anime les Arts et secourt l'Humanité.
Au-dessus de l'Kurope, on voit, en effet, une troupe active de génies, dont les attributs divers signalent la Peinture, la Sculpture, la Poésie, la Musique et l'Architecture. Un d'eux est couronné de fleurs et il en répand à pleines mains. D'autres, plus éloignés de notre œil. et dans une sphère secondaire, allument leur flambeau à celui dû grand Génie de la France.
A gauche de l'Kurope, un enfant ailé se suspend au col d'un cheval, tendant à monter d'un plan inférieur sur celui de la scène.
Les contrastes établis par Gros dans les figures se retrouvent dans les accessoires : Le ciel est pur du côté de l'Europe. La Grèce se détache sur un fond orageux. L'Europe foule aux pieds un frais gazon. La Grèce est sur des ruines. D'une part, la richesse et les arts; de l'autre, le dénûmentet le malheur. Au-dessus de la Grèce, le ciel s'entr'ouvre cependant. Un rayon vient éclairer de sa vive lumière un enfant qui descend sur la terre, apportant une palme et la couronne du martyre. C'est une lueur d'espérance au sein de la désolation.
Ce plafond est bien pensé, mais l'exécution ne répond pas toujours à la conception poétique. On pourrait reprocher un peu d'afféterie, en certains endroits : le pinceau est parfois négligent; le coloria est souvent sans énergie ; mais un examen attentif révèle des beautés d'un ordre supérieur. Le Génie de la poésie est plein de grâce et de souplesse. La famille noire est notablement bien peinte et dessinée. Si I on peut critiquer les formes un peu mesquines de la Grèce, il ne faut pas oublier que Gros, pour nous at-
LA COMTESSE DE YERMoLOFF.
tendrir, a tâché de caractériser ainsi l'état de consomption où ce malheureux État se trouvait réduit par la domination turque. Il eût montré forte et puissante la Grèce des temps héroïques. Il voulait intéresser par la vue des souffrances actuelles du pays d'où sont venus chez nous ces beaux-arts, que l'auteur a figurés sur le même tableau, vivifiant aujourd'hui les fertiles contrées de l'Europe.
Le portrait n'était plus un travail, mais un délassement pour firos. Celui de la comtesse de Yermoloff mérite une mention particulière.
Cette jeune femme au doux sourire, aux beaux yeux bleus si limpides, à la taille élégante et fine, était, dans son enfance, la charmante petite fille, essayant de distraire sa mère affligée, dans le magnifique portrait de M"" de Lassalle, dont nous avons rendu compte. L'enfant a grandi; sa grâce naïve s'est développée avec l'âge; M 1 " de Lassalle est depuis peu de jours la comtesse de Yermoloff. Gros a complété, par cette fraîche peinture, l'ensemble des portraits d'une famille amie.
La jeune comtesse vient de se lever de la chaise qu'elle occupait devant un piano. Elle la retire, en s'éloignant de l'instrument, sur lequel ses doigts légers sont appuyés encore. Une robe bleue dessine les contours de son corps souple et dégagé. Une toque, de même couleur et parée d'une plume blanche, orne sa tète. Un diamant brille à son front; un cachemire noir s'arrête négligemment à sa ceinture. Le portrait du général de Lassalle apparaît dans le fond; c'est l'acte de naissance du modèle, dont les traits corrects et pleins de charme sont revêtus du coloris éclatant de la jeunesse. On a critiqué cette toile en lui reprochant une certaine froideur, résultant du ton des ajustements principaux. Les admirateurs de la jeune comtesse ont pu se montrer exigeants; mais, en considérant la copie au point où nous la voyons, les amis des arts y trouveront assez de beautés pour lui assigner un rang distingué parmi les productions de notre École. Ce portrait, à mi-corps, parut au Salon de 1833.
Nous oiterons, pour conserver un ordre chronologique, le portrait du docteur Clot bey (buste).
Le docteur Clot, directeur de l'école de médecine de Abou-Zabel (Egypte), est représenté dans le costume de bey, dignité conférée à notre compatriote par le vice-roi d'Égypte, Méhémet-Ali. Le docteur Clot doit cette position éminente à ses nombreux services dans la formation et la direction d'un grand établissement fondé dans le désert, près de la ville du Caire.
Gros indique oet hôpital-école dans le fond. Plus loin s'élèvent le Caire et les Pyramides. Ce portrait, dont la ressemblance fait le «principal mérite, n'a pas la vigueur ordinaire des œuvres de Gros; la touche est moins sûre et plus molle. Néanmoins on reconnaît cet ouvrage pour être le produit d'une main exercée à de grands travaux.
Nous inscrivons, immédiatement après, le portrait à mi-corps de M. Macips fils.
Nous préférons de beaucoup cette toile à celle du docteur. Le jeune Macips est assis près d'une table, en avant, et recouverte d'un tapis vert, sur lequel s'appuient les doigts de la main droite. La main gauche tient un livre à demi fermé sur le doigt indicateur, marquant la page où l'étudiant a cessé sa lecture, pour se mettre plus intimement en relation avec le spectateur. Dans ce mouvement, le bras gauche se croise et se fixe sur le bras droit, offrant un savant raccourci.
La diversité des étoffes est rendue aveo un grand goût dans ce vêtement, noir dans toutes les parties, à l'exception de la cravate, qui est blanche. La pose est fort gracieuse et d'un naturel parfait. La poitrine se présente de profil à nos yeux par le côté gauche. La tête se retourne dans le sens inverse ; nous la voyons de trois quarts : elle est brune; la chevelure est disposée aveo esprit. La jeunesse et l'éclat de cet âge brillent sur cette physionomie intelligente, annonçant l'amour de la science, dont le livre est ici le symbole.
Un fond simple, des détails soignés recommandent cette pein-
L'AMOUH PIQUÉ PAU UNE ADEIULE.
ture, faite en 1832, ainsi que la précédente et celle dont nous allons parler, le portrait à mi-corps de M" e Sagot.
Cette jeune dame est assise dans un fauteuil, dont le bras droit vient en avant et se trouve à moitié caché par un châle, d'un ton foncé, passant derrière le dos et reparaissant sur le bras gauche de M"" Sagot. Une robe montante, d'un ton brun carmélite, avec les manches larges du haut et serrées vers le poignet, une collerette extrêmement simple, sont les indices du caractère modeste et réservé du modèle. On reconnaît, dans l'attitude, la femme préférant l'intérieur de la famille aux futilités du monde. Des traits purs et doux annoncent la sérénité de l'âme et la bienveillance du caiactère. Les mains, croisées l'une sur l'autre, sont exécutées avec finesse. Peut-être pourrait-on reprocher à l'artiste d'avoir trop cherché à faire ressortir la main gauche et de ne pas lui avoir donné assez d'abandon. Gros a étudié le dessin et le coloris des chairs : elles sont faites naïvement et d'un pinceau coulant. L'effet est tranquille ; la couleur, un peu grise, a de la grâce et de ja suavité.
Cette toile fut exposée, ainsi que les trois dont la description précède, au salon de 1833. Elle a été peinte en 1832 et compose, avec les portraits de M. Macips et celui de son fils, une galerie de famille. Ce portrait de femme est le moins vigoureux des trois; mais le sujet ne comportait pas le même besoin d'énergie dans la brosse.
Gros voulut faire encore amende honorable à l'antiquité grecque. Il prit d'abord pour motif :
L'Amour, piqué par une abeille, te plaint à Vénus.
Nous aurions pu nous abstenir de parler de ce petit tableau. Il est loin, sans doute, des compositions du maître; cependant, tel qu'il est, il mérite de fixer l'attention, plutôt par les qualités dont il est dépourvu, que par celles qui nous font reconnaître et légaliser son origine.
Vénus est sur un char, roulant sur des nuages et traîné par deux
284 GHOS, SA VIE ET SES OUVHAGES.
colombes. Son front est surmonté d'un diadème de roses ; ses cheveux sont relevés et rattachés en arrière. Sa poitrine et ses bras sont nus. Une ceinture fixe au-dessous du sein une draperie légère, dont les deux bouts voltigent et découvrent la partie antérieure du corps et la hanche gauche. Une étoffe, d'un ton rose éteint, dessine les contours des extrémités inférieures; les pieds sont nus. La déesse tient une flèche extraite du carquois de l'Amour, montrant h sa mère la main blessée par le dard d'une abeille. 11 indique, avec le doigt de la main droite, le buisson d'où l'insecte est sorti pour le piquer. Une courroie passe sur sa poitrine ; aucun vêtement ne carhe le corps. Une bandelette entoure le front du petit dieu. Des roses garnissent sa blonde chevelure.
Au-dessus de ce groupe sont trois Amours symétriquement dis- • posés, l'un à droite, l'autre à gauche ; le dernier occupe la partie moyenne, en haut. Le premier vient offrir des fleurs à Vénus ; le second joue de la double flûte; le troisième se balance dans l'air. On ne voit que le haut du corps des premiers ; le reste est sous les tourbillons vaporeux qui les soutiennent. Aucun nuage ne sert d'appui au plus élevé, dont la pose, entièrement en raccourci, devient disgracieuse par l'importance qu'elle donne à la tête et aux bras, placés en avant. Sur la partie inférieure fuyante, à l'angle droit de la toile, est un petit tertre, vers lequel se dirige le frêle véhicule de la déesse de la beauté.
Dans le fond est un temple et, plus près de la base, une eau courante, dont les bords sont couverts de légers arbustes.
Les figures se détachent sur un ciel d'un bleu foncé, privé de vapeurs et neutralisant la valeur du ton des chairs. Les enfants manquent de naïveté. Leurs formes n'ont pas cette exubérance de vie, cette fraîcheur si naturelle à cet âge.
Certaines parties de la Vénus rappellent le peintre nourri des données de l'antique et le colorisle ami des Vénitiens. Mais, il faut le dire, (iros a cherché la grâce avec trop d'affectation ; son pinceau n'a pas usé de sa souplesse ordinaire.
Avec plus de sacrifices, Gros aurait fait un travail agréable et suave. En dépouillant ce tableau du coloris, on est tout étonné de trouver une silhouette rappelant un camée grec. Mais ce rappro-
chement est plus dans les lignes que dans le mode de la traduction des vers du vieillard de Théos.
On ne s'explique pas aisément le sujet, si l'on ne se reporte pas a la délicieuse poésie d'Anacréon. L'on voit bien la flèche entre les doigts de Vénus, mais on ne saisit pas l'application de ce geste à la position de l'Amour : nous n'avons pas présentes les paroles explicatives du livret : « Mon fils, lui dit-elle, ne ressemblezvous pas vous-même à l'abeille? Vous n'êtes qu'un enfant, mais quelles blessures vous faites ! » Nous ferons encore une observation. Une description poétique peut charmer notre oreille; elle nous paraîtrait bizarre, si l'objet décrit devenait visible à nos yeux. Les anciens ont attelé, dans leurs vers, des tourterelles au char de Vénus. Cette idée est gracieuse en ce sens qu'elle développe en notre esprit la caressante image de ces oiseaux, dont la vie entière se passe à aimer. On peut juger combien l'adjonction de ces faibles enfants de l'air contribue à rendre invraisemblable le moyen employé par Gros pour faire voyager sa déesse dans la région éthérée.
Malgré ces imperfections, il est impossible de ne pas reconnaître une main exercée dans la confection de cet ouvrage des derniers temps de l'élève enthousiaste de David. Homère sommeillait de temps en temps ; Gros rêvait éveillé, cette fois, sans être assez libre pour bien peindre ce qu'il formulait vaguement dans ce songe. Tout autre, au début de la carrière, eût pu tirer vanité de cette production légère. Ce n'était pas assez pour l'artiste dont le mérite était établi par de si nombreux suffrages. On s'empara de cette bluette pour abreuver Gros de nouvelles critiques, bien qu'il n'attachât lui-même aucune importance à cette petite toile. Elle porte 2 pieds 4 pouces de hauteur; sa largeur est de 1 pied 8 pouces. Elle fut exposée au Salon de 1833, et se trouve actuellement au Musée de Toulouse, à qui M ne Gros l'a léguée.
Cependant, les honneurs s'accumulaient sur le maître.
La patente de membre ordinaire de l'Académie royale prussienne des Beaux-Arts fut adressée à Gros, le 1" juillet 1833. Son élection avait eu lieu, le 1" mars, à l'unanimité des voix, dans l'assemblée plénière de l'Académie.
280 G IlOS, SA VIF. ET SES OUVRAGES.
Gros ne s'arrête pas dans son excursion sur le champ hellénique. Aciset Galalée est leplus gracieux produit de cette velléité (fig. 40).
Ils se sont réfugiés sous une grotte basse et percée de deux ouvertures d'inégales grandeurs. Elles sont séparées par un fragment de roche, formant pilier et servant de fond obscur au groupe, qui s'en détache en reflets. La frayeur a fait serrer l'un contre l'autre les deux jeunes gens que l'amour a déjà réunis. Acis a la jambe gauche encore plongée dans l'eau, baignant la pierre moussue où son genou droit s'arrête, en portant le torse incliné vers celui de Galatée. Elle se blottit auprès d'Acis. Ses mains ont saisi la taille delà jeune fille et l'attirent vers lui.
L'attitude de Galatée est une réminiscence de celle de la Vénus antique accroupie. L'amante d'Acis se tient sur le genou droit et les doigts du pied gauche. Son corps souple se fait petit. L'effroi se peint dans ses regards levés et immobiles. Elle a reconnu le bruit du cor de son hideux adorateur; elle se bouche les oreilles pour affaiblir une impression terrible.
Les yeux d'Acis expriment l'angoisse : ils ne voient pas; ils écoutent. La grande arcade sert de cadre au paysage, oh l'on aperçoit Polyphème descendant d'un monticule et poursuivant les fugitifs. A l'aspect du redoutable cyclope, des baigneuses cherchent à l'éviter en se précipitant dans l'onde.
Acis et Galatée sont couronnés de myrte. Une légère draperie rouge couvre à peine la poitrine d'Acis et cache l'articulation de la cuisse et du tronc. Galatée est également nue. Une étoffe étroite, et d'un ton orangé, passe sur son bras droit et retombe en plis fins sur le sol. On voit dans le lointain une petite étendue de ciel, des montagnes et l'eau remontant jusqu'à l'horizon, en laissant saillir la rive suivie par le géant pour atteindre Acis et l'écraser.
La lumière vient d'en face : elle frappe le coude de Galatée et les genoux des deux amants : le reste est modelé par des teintes babilement interprétées. Cette disposition piquante met les figures principales dans le clair-obscur; elle jette une vague et morne harmonie, dans l'ensemble. Cependant, la nécessité d'indiquer Polyphème dans un éloignement convenable a dû nuire à l'effet, en contraignant l'auteur à pratiquer le trou lumineux à travers