‹ GrosChapitre 59 sur 66 · HERCULE ET D10MÈDE · texte numérisé non relu

HERCULE ET D10MÈDE

se détourne avec dégoût. Son regard évite de se porter sur la con- . sommation de ce supplice.

Près de là se trouve l'auge où palpitait une horrible pâture. Ce monument d'une révoltante barbarie est voilé par l'ombre d'un arbre, chargé des dépouilles des malheureux, sacrifiés par la main inexorable du royal bourreau, victime à son tour. Le fond est un ciel pur et bleu. Sur le devant, sont les débris du char de Diomède et la massue du vainqueur.

Considéré au point de vue de Gros, c'est-à-dire comme une simple étude, ce grand travail n'est pas au-dessous de la réputation du pinceau savant qui l'a entrepris. On y distingue des parties aussi bien exécutées que dans les beaux jours du maître. Le pied gauche et le poignet droit de l'Hercule sont d'un style énergique et vrai. La nature musculcuse du modèle est partout remarquable par la manière franche dont elle est accusée. Le Diomède n'est pas moins digne d'être mis sous les yeux des élèves, appelés à rechercher la beauté des formes dans la peinture historique. Cette figure, où la science anatomique est observée largement, a été peinte en quatre jours. Cette rapidité d'exécution atteste la chaleur et la sûreté de la brosse. La portion dorsale, saisie et courbée par les doigts puissants d'Hercule, offre la souplesse de la chair et la noblesse des figures de la statuaire grecque.

Le ton général dut paraître froid au Salon, au milieu des toiles rembrunies qui l'environnaient; il est cependant riche et vigoureux, quand on l'examine isolé de productions ayant certainement un véritable mérite, mais dont l'effet exagéré rendait inévitablement discordante cette œuvre, tant décriée par l'esprit de parti lors de son exposition en 1835. Ce tableau renferme des détails de couleur que Rubcns ne désavouerait pas. Les tètes des chevaux sont pleines d'expression et traitées avec une grande verve et beaucoup d'adresse. Elles participent aussi bien à l'action que les autres acteurs de cette scène dramatique. Certes, ce n'est pas une décoration de boudoir. Sa place est dans une école, comme une admirable leçon pratique. Tel était le vœu de l'auteur. Il désira faire acquérir cette toile par le gouvernement, pour l'Académie de Toulouse, ville qui fut le berceau de la famille de Gros. Sa veuve

294 f.ROS, SA VIE ET SES OUVRAGES.

s'est empressée de remplir l'intention de son illustre époux, en donnant ce bel ouvrage à l'autorité municipale toulousaine. Quand de justes appréciateurs seront en face de cette dernière création magistrale, ils auront peine à concevoir comment on a pu blâmer le choix du sujet de Y Hercule et Diomède, à cette époque où le crime envahissait les théâtres de nos boulevards, où la basse littérature chargeait sa plume de boue et de sang.

Loin de mériter des reproches, Gros avait droit à des applaudissements. Il avait su représenter un fait atroce en lui-même, mais avec les ménagements les plus propres à déguiser le côté capable d'exciter le sentiment de l'horreur et de la répulsion. Il nous fait assister à un acte de suprême justice. En effet, en jugeant avec impartialité la formule dont Gros s'est servi pour rendre sa pensée, il est impossible au spectateur de douter un seul instant des intentions du compositeur : il n'a pas voulu faire de l'horrible pour lutter de barbarie avec certains coryphées littéraires d'alors. Gros a montré comment la forme pouvait faire passer le fond. L'on est frappé d'abord du grandiose de l'exécution. L'œil se plaît à suivre cette recherche consciencieuse et sévère du nu. Là, le peintre n'a pas craint d'aborder la partie la plus difficile de l'art. Des draperies officieuses ne viennent pas mettre le dessinateur à l'abri des écueils : il ne veut pas de faux-fuyants; il demande des juges; il ne garde point par devers lui la moindre pièce du procès a vider, entre ses détracteurs et lui, devant l'opinion publique.

On est édifié devant le tableau d'Hercule et Diomède; l'artiste avait une préoccupation généreuse, un but élevé, loyalement indiqué, loyalement poursuivi.

Ce travail est conduit avec amour et ferveur. Il n'y a pas, dans sa facture, le gras et l'onctueux des débuts de Gros ; mais on y rencontre toutes les qualités de l'homme mûr, du professeur expérimenté, chargé d'inculquer le sentiment du beau dans l'esprit de ses disciples.

La toile était placée très-haut dans le salon carré. Le jour glissait sur la surface et la pâlissait. On jugea sans voir, comme on condamne souvent sans entendre. On cria bien fort que Gros s'était trompé dans son calcul. Le jugement sembla momentanément sans

MEMCEWICH.

appel. Plus tard, on put casser l'arrêt, en étant à môme de constater, de près, combien il y avait de talent et de science dans cette composition, quand elle fut exposée dans l'atelier de Gros après sa mort. On avait trop attendu pour le peintre.

L'extrait suivant d'un autographe de Gros va justifier nos observations :

« C'est sur cette bienveillance de monsieur le ministre de

l'intérieur, que je regarde comme en réserve, que je vous prierai de lui proposer l'acquisition de mon tableau à'Hercule et Diomcde. J'ai eu le courage de le faire dans le but d'un rappel aux hautes études, puisque les succès en peinture semblent, en ce moment, n'ôtre d'autant plus grands qu'ils s'en éloignent davantage.

«Ce tableau, de 9 pieds de Jargesur 12 de haut, conviendrait à une des écoles ou académies de nos grandes villes de France, à Toulouse, par exemple; ce qui remplirait, pour moi, un vœu bien cher, puisque c'est à celte ville que je dois mon père, et où il avait appris l'art dont il me donna les premiers éléments, pour me présenter à l'illustre David.

« L'intérêt que m'a témoigné monsieur le ministre et celui que vous portez à notre famille m'ont encouragé à cette demande. »

Le 10 juillet 1 834, Gros reçut de la direction des musées royaux la commande d'un tableau de la bataille d'Iéna pour le musée de Versailles. La dimension de la toile devait être de 12 pieds de haut sur 15 de large. La somme allouée pour ce travail était de 12,000 francs.

Gros se hâta de répondre au signataire de la lettre : « Je suis très-reconnaissant de la demande que vous avez bien voulu faire pour moi d'un tableau devant représenter la bataille d'Iéna ; mais, ayant déjà fait tant de tableaux de ce genre, je ressens la nécessité de m'en reposer par des sujets plus analogues à l'étude de l'art. »

Aux deux derniers ouvrages décrits plus haut, il faut joindre le

portrait de Niemcewich, pour avoir l'ensemble de l'exposition de Gros au Salon de 1835.'

L'ancien aide de camp de Kosciusko, l'auteur des Légendes polonaiseSy est assis au devant d'un paysage, où le regard attristé découvre la solitude et cette croix., symbole religieux , que suivait Niemcewich à latôte de ses frères d'armes. L'attitude générale du corps est celle du recueillement. Les mains sont jointes par l'entrecroisement des doigts; elles pressent leur face palmaire sur le genou.

La tétc vit, respire et pense. Chaque trait offre une ressemblance parfaite, un caractère de grandeur et de mélancolie entretenu pur la vue du ciel orageux et sombre servant de fond. Cet œil a versé des larmes sur le triste sort des victimes de la barbarie de l'autocrate russe. Ce front se sillonne en comparant le temps présent à l'époque où le courage des Polonais était récompensé par la victoire.

Salut I vénérable champion de la liberté mourante ! je m'incline avec respect devant toi. Ne crains pas que je vienne troubler tes méditations sur la patrie absente. Non ! les cris de ses enfants dispersés résonnent à mon oreille, et je ne voudrais pas raviver des blessures saignantes encore.

Ce portrait est un chef-d'œuvre d'expression ; il est palpitant d'intérêt. C'est une personnification sublime de l'exilé qui se souvient, qui souffre et se résigne. C'est un grand type de l'humanité résumée dans un homme.

Un coloris frais et vigoureux, un effet large, une touche ferme et précise, sont les puissants ressorts de cette belle peinture. Tout s'y réunit pour impressionner l'âme et l'admettre au partage des sentiments élevés inspirés par le modèle, et si bien rendus. Gros en avait puisé les éléments dans son cœur. Sa sensibilité, la source et l'aliment de son génie, s'était exaltée au récit des tortures d'un peuple magnanime. Puis ce héros-poëte, dont il conservait, pour la postérité, la vivante image, était un ancien bienfaiteur. A Florence, Niemcewich avait soutenu naguère l'ardeur du jeune peintre en se faisant son élève, afin de pouvoir lui offrir, à ce titre, un secours urgent que le protecteur seul n'eût pu faire accepter. Le pin-

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ceau de Gros fut magnifique : il payait en immortalité la dette de la reconnaissance.

Quand Gros exhalait ainsi la poésie de son âme généreuse, ses détracteurs redoublèrent leurs coups acérés sur son inoffensive personne.

Cette réapparition du peintre en présence du public devint le signal de nouvelles persécutions. On ne se contenta pas de décrier les travaux de l'exposant, on voulut jeter plus que du doute sur sa réputation. Enfin, pour achever sûrement l'œuvre d'iniquité, en frappant le véritable côté tangible, c'était sous une enveloppe cachetée que l'intéressé recevait une feuille homicide. Les infâmes ! ils n'ignoraient donc pas la portée de leurs diatribes; ils craignaient qu'une main amie ne retirât le poison des lèvres de la victime.

La rougeur nous monte au front, à ce cruel souvenir. Nous éprouvons le besoin de protester avec énergie contre une telle manœuvre de quelques-uns de nos concitoyens. Ingrats ! sur qui rejaillit aujourd'hui l'éclat de sa gloire, sachez-le bien, le droit de critique ne va pas jusqu'à l'impudeur. Selon vous, le fier lutteur était épuisé. Voilà le motif de vos personnalités injurieuses contre lui. La France vous désavoue. La France n'insulta jamais au soldat fatigué par la victoire. Louis XIV édifia les Invalides pour les vieux serviteurs de l'État. La patrie reconnaissante ouvre un Panthéon à ses grands hommes.

Quand un fils de la Pologne découvrira sa tête à l'aspect du portrait animé de Niemcewich, il ne pourra croire à tant d'indignités envers l'auteur de cette œuvre admirable. Lorsque la génération qui nous suit ira saluer, à son tour, les toiles immortelles où Gros a raconté, pour les siècles à venir, les faits de nos contemporains, elle pourra se persuader encore moins de la véracité de nos assertions.

Cependant l'histoire aura des échos pour attester la vérité tout entière. Elle racontera que ce ne furent pas seulement d'obscurs contrebandiers littéraires qui vinrent outrager le peintre. Elle aura conservé, pour le flétrir, ce mot odieux et brutal : Gros est un homme mort. Mort! avez-vous dit? Et le portrait de Niemcewich?

298 fiHOS, SA VIE ET SES OUVRAGES.

Est-ce sur cette page d'un touchant adieu que vous avez lu : Gros est un homme mort?

Pourquoi ces funestes paroles parvinrent-elles à l'oreille de Gros? L'indignation seule en fut la fatale messagère ; mais le coup devint mortel. 11 détruisit le reste do confiance de l'artiste en luimôme. Gros perdit tout espoir de trouver une occasion de mériter, par de grands travaux, une réparation éclatante. Depuis cette communication imprudente, une pensée unique agita son esprit et le troubla. « Je ne suis donc plus bon à rien? demanda-t-il avec angoisse ; je n'ai donc plus qu'à me jeter à l'eau?» L'un de ses élèves, auquel il faisait cette interrogation avec amertume, voulut éloigner cette idée fixe, où perçait un sombre désespoir. Il se hâta de répondre : « N'attachez aucune importance à des articles rédigés par l'ignorance et la mauvaise foi. Voulez-vous en juger la valeur? allez les lire sous la coupole, ou, sans sortir de votre atelier, devant vos dernières adjonctions au chant des Pyramides. — N'insistez pas, dit le maître; on me le prouve à chaque instant. »

Peu de jours avant cette conversation, Gros avait dit à la même personne, à propos de l'exposition de 1835 : «11 est des artistes qui se relèvent d'une prétendue chute ; il en est qui ne se relèvent pas d'un succès prétendu. » Gros faisait allusion à ses dernières productions. Il pensait avoir répondu victorieusement à ses détracteurs.

Ces mots : « Gros est un homme mort ! •> retentissaient sans cesse à ses oreilles comme un arrêt terrible, comme une fin de non-recevoir contre toute obtention de travaux d'un ordre supérieur. Oter au génie les moyens de se produire, c'est le paralyser; l'artiste vit de l'exercice des facultés qui le constituent ; le condamner à l'inaction, c'est le réduire au néant. Gros avait pu s'écrier, au sujet de la fin déplorable de Léopold Robert : « Un peintre ne doit pas se tuer; il n'a jamais dit son dernier mot. » La position de Gros était différente ; il se voyait mettre en état d'interdiction.

Hommes du monde, ne vous demandez pas ce que vous auriez fait en cette circonstance. Il s'agit d'une organisation à part. Avant de cheroher à l'apprécier dans ses actes, établissez en parallèle la conduite des ennemis de Gros et celle de l'auteur de la Peste de

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