COMPLÉMENT DE LA BATAILLE DES PYRAMIDES
Jaffa, présidant le jury de ce mAme Salon, où l'attendaient tant de déboires et d'humiliations.
Gros disait avec une modeste candeur, à l'occasion de ses efforts • auprès de ses collègues, pour favoriser l'admission des tableaux des jeunes arrivants : «On pèse cela comme du beurre : il faut le poids juste; sans considérer si, dans l'œuvre, il y a de l'avenir ou du passé. Et voilà ce qu'on nomme de la justice ! J'ai beau crier, on ne m'entend pas. Quant à moi, je sais souvent oublier mon titre de juge pour redevenir peintre; je me rappelle que je n'ai pas toujours eu de la richesse et du talent. Alors j'ouvre mon cœur, je ferme mes yeux, et je me dis : Allons, sois indulgent pour cette fois ; c'est un pain de quatre livres qui passe ; le succès viendra plus tard. »
La Liste civile avait chargé Gros de donner à la composition de la Bataille des Pyramides une plus grande étendue, afin de remplir un espace déterminé de la galerie de Versailles. Il s'appliquait ace travail, qui lui permettait de rapprocher deux époques extrêmes de son existence artistique et de prouver qu'il n'était pas au-dessous de lui-môme. 11 avançait sa besogne, tout en murmurant contre une disposition exigeant, selon lui, « de faire d'un fauteuil un canapé. » Deux côtés avaient été snrajoutés; ils augmentaient de sept pieds la largeur de l'ancienne toile.
Sur la portion gauche, Gros peignit un vieillard arabe soutenu par son fils et sa fille. Ce groupe, continuant celui du Turc, de l'Arabe et du nègre abattus, ne lui est pas inférieur sous le rapport de l'énergie du modelé. Le ton et l'ensemble des lignes s'harmonisent avec l'arrangement primitif, de manière à faire croire le tout unifié sans interruption.
La partie de droite, mesurant trois pieds seulement, fut recouverte par une ébauche de cavaliers, à la suite de letat-major. La belle tôte de Kléber donne une véritable animation à ce fragment. Ces additions au cadre primitif sont restées intactes. C'est sur deux marges blanches, mises à leur place, que Debay a retranscrit et terminé le travail complémentaire inachevé. La main de Gros s'est arrêtée là...
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Pendant que la volonté de Gros se raidissait contre les obstacles, on voulut lui retirer l'achèvement de la Bataille des Pyramides; on la lui redemanda. La raison prétextée pour justifier cette inconvenance, était que cette toile ne pourrait être livrée à l'époque indiquée pour l'ouverture du Musée de Versailles. Gros répondit au signataire de ce contre- ordre : «Dans votre lettre du 11, vous me faites dire que je n'ai pas encore commencé les additions projetées au tableau des Pyramides ; c'est une erreur involontaire, sans doute, puisque je vous ai offert de venir les voir. Vingt personnes peutêtre les connaissent > Gros termine par l'assurance de poursuivre sa tâche avec zèle et célérité.
On dut reconnaître la justice de la résistance de l'artiste, car, moins d'un mois après, on lui faisait savoir que l'on tenait à sa disposition un sujet des temps antérieurs, ou tout autre de notre époque. Il était trop tard. Le découragement envahissait les facul- * tés de Gros. Souvent une sorte de colère remplaçait l'inspiration du maître. Il fixait avec véhémence ses tons sur la toile, en accompagnant sa touche de cette exclamation : « On verra si je suis un homme mort ! «> Cette préoccupation incessante se retrouve dans toutes ses paroles. «Merci, dit-il à un de ses amis qui vint le voir dans un de ces moments d'amertume, vous ne craignez pas de visiter un mort dans son cimetière. »
Exciter la pitié, après avoir fait naître l'admiration, était une position intolérable, au-dessus des forces de Gros. Il pensait que l'oubli l'environnait d'un voile funèbre. « Pour obtenir des travaux, disait-il à l'un de ses collègues de l'Institut, il faudrait me traîner dans les bureaux du ministère. Là, je m'entendrais demander qui je suis, et quand j'aurais décliné mon nom, l'on me demanderait ce que j'ai fait. »
Gros prit le soin de mettre ordre à ses affaires. 11 consigna dans un testament olographe ses dernières volontés. Entre autres dispositions, il chargea son ancien élève, Debay, d'achever le tableau des Pyramides. Rien ne fut omis. Chaque part de la fortune de Gros reçut une désignation positive.
L'on était au 25 juin de Tannée 1835. Gros sortit à neuf heures du matin pour aller continuer les fonctions de juré qu'il remplissait depuis une semaine; cette circonstance avait augmenté les chagrins de l'artiste : sa répugnance à se prononcer dans une grave question de pénalité pesait à son ccrur. Ce jour-là, Gros ne parut pas aux assises ; le soir il ne vint pas prendre place usa table; l'inquiétude commençait à se répandre dans sa maison. Sa femme alors se rappela l'expression singulière de Gros en lui disant adieu ; elle compta les heures de l'absence avec une anxiété toujours croissante. Les informations prises au sujet de ce retard extraordinaire n'amenèrent aucun résultat ; la nuit se passa lentement, au milieu des angoisses d'une attente fiévreuse et constamment déçue.
Enfin, dans l'après-midi du lendemain, un homme arriva de Meudon, chargé d'apporter les renseignements suivants : Un habitant de l'endroit côtoyait la rive de la Seine. Un chapeau, déposé sur le bord, attire ses regards : il s'en approche; il examine attentivement cet objet isolé; l'intérieur contenait un mouchoir de poche et une cravate blanche : un certain apprêt régnait dans l'arrangement de ce linge, et son propriétaire ne paraissait pas, même au loin, pour le surveiller. Un infortuné vient de se noyer sans doute, pensa le voyageur. Dans cette persuasion, il se hâta d'aller prévenir l'autorité municipale.
Le marinier Comtescine, dont le zèle a sauvé tant de malheureux, accourt, mais inutilement cette fois, prêter le secours de son
•m GUUS, SA VIE ET SES OUVRAGES.
expérience et de son dévouement. 11 découvre bientôt, à quelques pas de la berge, et parmi des roseaux, un corps humain étendu sans mouvement. Le visage était appliqué sur la vase, à moins d'un mètre au-dessous du niveau de l'eau ; ce n'était plus qu'un cadavre. Son habillement se composait ainsi : habit et pantalon de drap noir, gilet de soie noire, bretelles élastiques, chemise à jabot, gilet et caleçon de flanelle; des bottes recouvraient les jambes pardessus le pantalon. Cette mise recherchée attestait une belle position de fortune ; l'ensemble des traits indiquait un personnage fort au-dessus du vulgaire. On fouille les vêtements; l'on trouve, sur un petit papier triangulaire, ces mots écrits au crayon : « M. Syonnet, suppliez ma femme, je n'ai plus rien à dire, qu'adieu ma chère femme. » Knfin, une carte de visite, dont une déchirure avait enlevé soigneusement les titres, laisse voir le nom de Gros, avec son adresse seulement ! Est-ce une pensée de dédain qui poussa l'artiste à rejeter des qualifications sans valeur auprès d'une critique injuste? ou bien a-t-il voulu mourir libre et dégagé de ces liens sociaux?
Les restes de Gros furent déposés provisoirement sous un hangar de planches et sur un peu de paille; ils furent confiés ensuite aux soins d'un jeune avocat stagiaire et d'un domestique, chargés d'aller réclamer cette précieuse dépouille, afin de la ramener à Paris ; elle fut reçue à minuit au domicile conjugal.
La triste nouvelle de la perte immense que les arts venaient de faire, se propagea bien vite. On fut frappé de stupeur, sans croire absolument à cet événement imprévu. Un petit nombre d'élèves de Gros furent admis auprès du lit où il dormait du sommeil éternel. L'un d'eux, celui dont la plume retrace ici d'affreux souvenirs, se fit uu pieux devoir de conserver aux générations futures des traits que la tombe allait anéantir.
0 mon maître ! lorsque ma main recueillit l'empreinte de ta face immobilisée par la mort, ton front majestueux brillait de la sérénité du juste, et ta bouche avait gardé la trace de ton dernier sourire.
J'en atteste cette fmage fidèle de l'expression qui marqua ton passage d uue vie amère à des jours promis à ta gloire ; ta fin fut
MOUT ET Fl'NÉH AILLES DE r.KOS.
celle d'une victime, résignée à payer, de sa large existence, un abri contre la persécution.
Il fallait une réparation éclatante à ces mânes. La foule innombrable des admirateurs du grand peintre vint lui rendre les honneurs suprêmes. Les appartements où Gros avait vécu ne purent contenir cette multitude; on ne fit que les traverser pour les saluer encore : la cour et les rues adjacentes étaient encombrées. Quand l'ordonnateur du convoi donna le signal du départ, les disciples s'emparèrent du cercueil et le portèrent, avec le plus grand recueillement, à l'église de Saint-Thomas d'Aquin.
Ce spectacle touchant avait un caractère inexprimable de grandeur, surtout quand ce cortège imposant entra silencieusement dans la nef, entièrement tendue de noir et décorée de simples palmes entrelacées.
Un magnifique catafalque indiquait la place assignée, dans cette station, à ce qu'il fallait rendre à la terre. La musique prêta le secours de sa voix puissante a celle des ministres de la religion.
Lorsque la prière eut cessé de psalmodier sa plainte, le corps fut replacé sur Je char funéraire ; on détela les chevaux ; chacun se disputa l'honneur de le traîner au champ du repos. Une affliction profonde coordonnait cette marche triomphale. Le peuple, impressionné par ces démonstrations si vraies, se découvrait respectueusement, en demandant quel grand citoyen la patrie avait perdu. Le nom de Gros se murmurait tout bas ; les regrets de tous formaient un noble chant de mort à sa mémoire.
Malgré l'ardeur étouffante des rayons du soleil, on se rendit, dans un ordre parfait, au cimetière du Père-Lachaise. Là, plusieurs discours furent prononcés, et signalèrent les justes hommages de l'École française reconnaissante. M. Garnier, au nom de l'Institut, M. Paul Delaroche, comme représentant des élèves, MM. Coignet et Court, furent successivement entendus. Notre faible parole osa redire aussi nos émotions et flétrir les basses manœuvres des impitoyables détracteurs du peintre d'Eylau, à'Aboukir et de Jaffa. Puis, après un solennel adieu, le corps de Gros, embaumé dans un cercueil de plomb, fut couché dans le tombeau de sa famille.
En quittant ces lieux de tristesse et de deuil, l'oppression com-
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mune avait besoin d'épanchements mutuels. On aimait à se retracer des traits que l'on ne devait plus revoir; on cherchait des consolations dans le récit des faits honorant la vie privée de l'homme : l'artiste était désormais sous la protection de la postérité.
Gros «'tait d'une stature élevée. Ses mouvements avaient une noblesse remarquable, en faisant acte de représentation ; dans ses relations familières, ils offraient le gracieux laisser-aller d'une bonté native. Son état le plus habituel, dans ses dernières années, était une retenue excessive, suite de l'isolement où le maintenait la crainte de donner prise à la malveillance. D'injustes persécutions l'avaient conduit à douter de lui-môme et de l'attachement de ses amis. Cependant son caractère était essentiellement expansif et généreux. Gros avait besoin d'émotions pour vivre de sa vie d'artiste. Il ne fut pas compris. Ses plus dévoués admirateurs n'osaient provoquer ses confidences intimes, ne sachant comment aborder ce cœur ulcéré, sans irriter sa profonde blessure; et ce cœur, créé pour contenir tant d'amour, cessa de battre, arrêté par un trop-plein d'amertume.
L'extérieur de Gros était imposant. Le développement de son front répondait à la grandeur des conceptions du peintre, en indiquant une haute intelligence et une imagination sans cesse active. Son regard spirituel et interrogateur jaillissait d'un œil doux, animé de toute l'exaltation du génie. Son sourcil épais se modelait instantanément sur les moindres modifications de sa pensée. Son nez était droit; il continuait avec, pureté la ligne de l'arcade saillante, au-dessous de laquelle le globe orbitaire s'enchâssait largement. Sa prunelle ardente se voilait sous l'ombre de longs cils, implantés
sur de belles paupières. Les narines flottaient librement au jeu de
l'air, aspiré par une poitrine forleraent construile ; leur élasticité montrait combien de grandes passions les avaient agitées ; on pouvait juger, par la dépression de leurs cartilages, des souffrances morales de l'homme. La bouche de Gros était de moyenne grandeur; elle s'embellissait de l'expression qu'elle reproduisait avec finesse. Le menton terminait gracieusement l'ovale des joues, que chaque sensation colorait diversement à son passage ; (Oies s'épanouissaient parfois au souvenir d'une gloire ancienne ; les mécomptes du présent y reflétaient leur teinte pâle et mélancolique.
Dans le calme de cette âme impressionnable, l'ensemble des traits accompagnait une structure grandiose et pittoresque. De longs cheveux, d'un blond roux, descendaient des tempes et se réunissaient derrière la nuque, sous un petit ruban uoir : Gros avait conservé l'habitude de les poudrer légèrement. Son col était élégant et portait la tète avec lierté, quand le maître donnait ses chaleureuses leçons, avec la conscience d'une supériorité justement acquise. La constitution sanguine de Gros se révélait dans la forme et le coloris des chaire. L'action de son système nerveux se manifestait dans toute sa personne, alors qu'une contrariété subite s'opposait à ses impatients désirs.
Gross'est peint lui-môme à trois époques différentes. Nous avons parlé de deux de ces portraits ; il en est un autre que Gros a fait à 1 âge de trente-huit ans environ. Cette miniature à l'huile est admirable; elle joint au mérite de la ressemblance celui d'une exécution parfaite. Elle a été gravée par Vallot. M. Debay père a fait en marbre un très-beau buste d'après Gros. On doit au crayon lithographique de M. Maurin un portrait fort ressemblant du maître dans ses dernières années. M. Jules Boilly a exécuté aussi, en 1820, une lithographie d'après Gros. Le dessin original est dans la collection des membres de l'Institut, achetée pour la bibliothèque du Louvre.
Celui qui sentait si bien sa position en disant avec une amère ironie, à l'occasion de critiques injustes: « Les chiens aboient après ceux qui courent, » Gros ne voulut jamais autoriser personne à réfuter, par la voie de la publicité, de perfides insinuations. 11 était heureux de mériter des éloges ; il y puisait l'aliment le plus
PimTUAIT I)K GHOS.
actif de son infatigable génie ; mais, en aucun temps, il ne fit la moindre démarche pour appeler l'attention sur ses travaux ou sur son inactivité. Son âme Hère et indépendante dédaignait ces moyens, si communs de nos jours, de flatter la main qui donne à l'importuuité. Il était, à cet égard, dans une appréhension continuelle. D'un côté, Gros éprouvait le besoin d'exercer son pinceau dans des monuments où il put se trouver au large, et ce sentiment aiguillonnait sa timide vanité; dune autre part, il ne voulait pas solliciter comme une faveur, ce qu'il pouvait regarder comme un droit constaté par des preuves évidentes.
Pour s'abandonner à des récriminations, arrachées par le chagrin d'user inutilement ses jours, il lui fallait la réserve prudente de l'intimité; alors ses eiïorts de concentration le trahissaient dans ce
peu de paroles : « On donne des travaux aux branches, et l'arbre n'en a pas. » Un sentiment de jalousie égoïste et froid ne lui dictait pas ces reproches au pouvoir , mais la conscience de ce qu'il était capable de produire. Il s'agissait pour lui d'un certificat de vie, et non d'un bon à tirer sur la caisse du ministère des finances.
Aucun professeur ne rendit plus de justice aux succès véritables de ses élèves. (ïros louait ainsi, chez sa vieille amie, M"* Lebrun, les Enfants d' Edouard de Paul Delaroche: « Voilà de l'expression, voilà de la couleur qui n'est pas heurtée, voilà du dessin ; c'est un tableau que j'admire; il me fait rêver uvec regret. Si j'avais eu assez d'argent, je l'aurais acheté; j'en aurais fait mon trésor, et, comme l'avare, je l'aurais regardé à mon aise et souvent.» Nous devons cette communication à M. Tripier-Lefranc.
Nous pourrions citer beaucoup de faits semblables. On sait combien la sollicitude de Gros était libérale envers tous les jeunes gens confiés à ses soins. 11 n'était hardi que pour faire prévaloir leurs intérêts. Si une parole acerbe échappait au maître, c'est que son amour-propre, tout affectueux, souffrait dans la personne du disciple inhabile ou mal inspiré.
Voici une anecdote où l'on retrouvera l'un des principaux signes du caractère, brusque parfois, mais toujours bienfaisant de l'homme. Il traversait, vers le déclin du jour, la cour du palais de l'Institut, dans laquelle était situé l'atelier de ses élèves. L'un d'eux était assis
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sur la porte. Pauvre et studieux, il attendait l'heure daller dessiner à l'académie ; il prenait son repas accoutumé, un seul morceau de pain et Teau de la fontaine. Gros songe au peu de temps restant pour aller dîner avant l'heure de la séance ; il en conclut que le paresseux n'a pas l'intention de s'y rendre ; il l'apostrophe vivement: « Que faites-vous là? — Je dîne, » répond naïvement le jeune artiste.
Gros, frappé de cette position pénible, n'ajoute pas un mol. Il se retire tout ému chez lui. Son premier soin est d'envoyer chercher la personne chargée de la comptabilité de l'atelier. Elle arrive. « N*** paye-l-il chez moi ? demande Gros avec une extrême vivacité. — Oui, monsieur, et très-régulièrement, dit avec empressement le massier, attribuant à cette interrogation un sens tout à fait contraire au motif qui l'a dictée. — Cela ne peut pas être. — Mais, pardonnez-moi, monsieur, je puis affirmer que N*** ne doit rien à la caisse. — Je vous dis que non. » Et le comptable d'insister avec plus de force, croyant toujours avoir à défendre un camarade. « C'est justement ce que je ne veux absolument pas ! s'écrie Gros avec emportement. Comment, il se nourrit de pain sec, et j'accepterais son argent ! Vous n'en recevrez plus à l'avenir. »
Un tiers, au moins, des élèves ne payait pas d'honoraires au professeur. Il en avait exempté, de droit, ceux qui remportaient des médailles et des prix à l'école des Beaux-Arts, et ceux dont la fortune était insuffisante. Il se fit également une loi de ne jamais rien réclamer des Polonais, en souvenir des services dont il était redevable à l'un d'eux, et à cause de cette glorieuse confraternité de la France et de la Pologne sur nos champs de bataille.
Les soins de Gros envers ses élèves ne se bornaient pas à des leçons, données régulièrement trois fois par semaine. Il avait pour eux une sollicitude vraiment paternelle. Un sculpteur de son atelier étant tombé dangereusement malade, Gros le fit soigner par son propre médecin, jusqu'à parfaite guérison , et, sous le prétexte de dédommager ce jeune homme des conséquences d'une longue suspension d'études, Gros voulut l'affranchir de toute cotisation.
Gros alla souvent plus loin... Il aida de sa bourse les plus nécessiteux. Un jour, un élève prit des mains du concierge une lettre
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conlcnautcinq pièces d'or enveloppées soigneusement, de manière à n'en rien laisser apparaître extérieurement. La mort de Gros est venue, après bien des années, révéler cet acte touchant de sa bienfaisance.
La sensibilité de l'organisme de Gros le mettait vivement en rapport avec les objets dont il recherchait les types constitutifs. Il y joignait une facilité prodigieuse à rendre ses émotions par un trait caractéristique, soit que le crayon ou la parole fût l'instrument de sa pensée.
Nous avons vu, dans maintes circonstances, avec quel bonheur il saisissait le coté saillant, le plus propre à intéresser le spectateur de ses œuvres graphiques. Il nous reste à parler de cet esprit habile à choisir l'expression la mieux appropriée à l'idée à transmettre, avec sa force ou sa finesse, et de façon à frapper l'auditeur, en éclairant spontanément le point culminant de la question.
Une épithète toujours juste, une comparaison ingénieuse, avertissait ses élèves d'un défaut à perdre, ou leur indiquait une qualité nécessaire à cultiver. « 11 a trop laissé brûler son rôti, «> disait Gros, en désignant, du doigt, un paysage, dont l'elîet de soleil couchant était forcé pour vouloir être trop chaud.
«Que pensez-vous de ma galette? lui demandait, d'un air de satisfaction mal déguisée, un froid coloriste. — Mais je crois, répondit Gros, que vous feriez bien de la remettre au four. »
Il stigmatisa le dévergondage de la brosse à une certaine époque, en disant : « La peinture n'est plus une langue aujourd'hui, c'est un patois. »
Les jugements de Gros sur un sujet quelconque se formulaient par l'exposé naïf de la sensation perçue au moment du premier examen. Cette manière de présenter son opinion lui évitait ce qu'il craignait le plus, une discussion oiseuse. Ainsi, pour critiquer la disposition d'un petit monument au milieu de la cour d'un palais, il disait : « Quand je regarde l'ensemble, il me semble avoir une tache sur le nez. » En effet, rien de plus exact I Qui n'a pas éprouvé la distraction désagréable, causée par un point placé près de l'œil, et détournant l'attention, malgré la volonté de saisir, au delà, l'aspect général dont on cherche à se rendre compte?
On demandait à Gros son opinion sur le dessein de plaoer l'obélisque de Luxor au milieu de la place de la Concorde. Il résume à l'instant môme sa pensée artistique, et tout ce que rappellent à son esprit les souvenirs révolutionnaires de cet endroit fatal, en disant : « Ce monolithe sera, là, comme un point d'exclamation couleur de sang! »
Gros avait une allure franche. Si sa timidité naturelle l'incitait à éviter tout contact embarrassant, on était certain d'obtenir de lui une réponse sincère, en faisant directement appel à sa probité. Cette indépendance, incapable de se courber devant une considération toute personnelle, s'effaçait cependant s'il s'agissait d'une question d'humanité. Nous allons en donner un exemple, en montrant les deux caractères de Gros, l'homme et l'artiste en opposition directe.
L'un de ses élèves, luttant encore contre les difficultés de la peinture et la pauvreté, sa première compagne, avait enfin terminé le portrait d'une Anglaise. Le mari de cette dame témoigna le désir de soumettre ce travail à l'appréciation de Gros, afin d'en mieux déterminer la valeur. Le disciple, pris au dépourvu, ne peut refuser de se conformer à cette proposition. Sans se faire illusion sur sa position précaire, il surmonte son appréhension ; il se présente devant son juge, accompagné d'un témoin accablant, le modèle en personne.
Forcé dans ses derniers retranchements, l'élève n'hésite plus. 11 se hâte d'expliquer, à voix basse, sa situation équivoque, en suppliant Gros de le ménager dans cette circonstance décisive. Gros, vivement contrarié, se contraint néanmoins; il jette un coup d'œil rapide sur la belle tôte posant devant lui et sur la triste copie mise en parallèle. Son premier mouvement est de serrer les lèvres, en haussant les épaules, et de témoigner furtivement à l'auteur combien il est mécontent de cette pitoyable production 5 puis se retournant du côté de celui qui tient les cordons de la bourse, Gros laisse tomber ces mots : « Il y a du talent dans celte peinture. » Après un salut cérémonieux, il se retire. Il revient après le départ des étrangers, saisit la fatale pièce de conviction et la porte dans son atelier, sans prononcer une seule parole, mais
en écrasant de son regard le coupable, resté pour faire agréer d'humbles excuses.
Gros redevenu peintre lance avec dédain la toile sur le parquet et s'écrie avec explosion : « Mais c'est affreux ; que va-t-on penser de moi en Angleterre quand on verra cette croûte? Voyez quel rôle pitoyable vous me faites jouer! On dira : « Gros a trouvé cela « bien ! »>
Une lutte inexprimable se passait alors dans cette amegénéreuse. Un seul moyen lui restait pour tout concilier : Gros prend avec colère sa brillante palette; son imagination est remplie des traits qu'il vient d'examiner; il corrige, retranche, ajoute, et substitue une figure animée et vraie, à la plate approximation, dont l'aspect compromettait sa réputation européenne. « Au moins, dit-il plus satisfait, je ne serai pas déshonoré. »
Gros ne pouvait voir souffrir sans être profondément remué. Tout ce qui dénotait un fond d'insensibilité le révoltait. Il voit, un jour, dans l'atelier, un papillon agitant ses ailes pour se détacher du mur où le clouait une épingle. Gros, indigné, s'écria : « Celui qui a fait cela ne sera jamais un artiste, et si je le connaissais, je le chasserais sur-le-champ. »
Personne n'a poussé plus loin que Gros le culte de la piété filiale. Les fragments de sa correspondance avec sa mère, publiés plus haut, nous ont permis d'en multiplier les preuves touchantes.
Aucune considération n'arrêta Gros dans l'expression de sa reconnaissance, surtout quand ceux auxquels il devait une obligation étaient dans l'infortune. Nous l'avons vu, sous la Restauration, réclamer incessamment le retour de David, son illustre maître.
Lorsque la révolution de 1830 vint changer les rôles entre les puissants et les victimes, Gros se mit volontairement du côté des vaincus sans appui. M. de Peyronnet, détenu dans la forteresse de Ham, eut à repousser l'imputation d'avoir été sans miséricorde envers les condamnés politiques; il invoqua indirectement le témoignage de Gros, à l'occasion de David exilé. Gros n'hésita pas, un seul instant, à publier une attestation conforme à l'appel
du prisonnier d'État, et il le fit en des termes qui lui valurent cette réponse :
«Je viens de lire, mon cher baron, l'article de la Quotidienne, où sont racontés lis détails de ce qui s'est fait entre vous et moi, quand il a été question que le malheureux David pût venir mourir en terre de France.
« Ces détails sont exacts, et ce n'est pas moi qui les ai révélés. Qui est-ce donc, sinon vous? Vous avez rendu spontanément témoignage à la vérité. C'est le fait d'un homme de bien; je vous en remercie. Ne dédaignez pas ces simples paroles : les remercîments du malheureux portent bonheur.
« Adieu, mon cher baron, je suis votre très-reconnaissant serviteur. « De Peykonnct.
« Ham, 23 décembre 1834. »
Gros eut à subir une pénible atteinte à une affection bien chère. Sa vieille amie, sa Ninon de la peinture, M"' Lebrun, articulait avec véhémence des griefs personnels contre David, en présence de son plus grand admirateur. Celui-ci cherchait à dissuader la célèbre portraitiste. Elle offre des preuves, ajoutant : « Après cela, douteriez-vous encore? — Oui ! répondit Gros; je dirais : Je n'ai pas su voir et je n'ai pas su lire. »
Gros fut toujours bon camarade pour ses condisciples ou ses émules.
Appiani venait d'achever, en Italie, un portrait de Bonaparte. Ce général montrait à Gros cette peinture, en critiquant certains traits du visage. Dans sa mauvaise humeur, le modèle grattait, avec l'ongle, un endroit important. «Ah ! général, s'écria Gros, en retenant la main de Bonaparte, vous rendriez Appiani trop malheureux! » Gros s'enhardit; il osa contredire formellement l'opinion de son protecteur, en lui opposant son appréciation personnelle d'artiste.
On sait combien l'attachement de Gros pour Girodet et Guérin fut sincère. Gros aimait à recevoir leurs avis et leur donnait le sien avec un désintéressement bien rare.
PORTRAIT DE GHOS. 313
Il recommandait à ses élèves cet échange de procédés confraternels. Il écrivait à l'un d'eux, le 16 juillet 1820: « Voilà un bon ami qui vous arrive. Mais, mon cher, la maladie de Rome est de se jalouser, s'enfermer, ne point se communiquer. Ainsi on s'aveugle. Je ne vois que trop que vous étiez ainsi avec Schnetz, un talent si opposé au votre. Vous ne pouviez qu'en tirer profit mutuellement et pas d'ombrage. Et, cependant, je crois bien que la maladie de Rome vous privait de ses bons conseils. »
Gros avait au plirs haut point le sentiment de la justice, et la probité sévère de l'homme de bien. Un jour, il voulut faire un exemple, et renvoyer de son atelier un élève paraissant coupable. Un ami prit obstinément la défense de l'accusé, malgré les injonctions formelles du maître, ne voulant pas souffrir, ce sont ses expressions, « que l'on se permît, devant lui, de se faire l'avocat du diable. » Gros partit courroucé de cette résistance inaccoutumée. Le défenseur officieux s'en alla longtemps après, pour élre certain de ne pas retomber sous la férule. Gros était dans la cour; il se promenait avec une grande agitation. II vient au-devant de l'élève, et lui dit : « Je vous attendais; j'ai réfléchi; vous ne m'auriez pas tenu tète si vous n'aviez eu raison. Je voulais vous prier de dire à N qu'il me fera plaisir en oubliant ce qui s'est passé. »
Un acte d'impartialité va caractériser l'artiste; nous en devons la connaissance à M. A. Couder, de l'Institut.
Gros suivait les- quais de la rive gauche de la Seine, en causant de Gérard avec un élève de Regnault. Le peintre de Jaffa se plaignait amèrement de son ancien condisciple. Les deux promeneurs étaient arrivés devant un étalage de gravures, où se trouvait la composition de Gérard, Ossian. Gros s'arrête pour l'examiner; il en fait de grands éloges et l'achète.
Gros s'associait, avec une délicatesse touchante, aux événements douloureux dont ses élèves étaient frappés. Il se faisait membre de la famille affligée, pour offrir des consolations plus efficaces.
Une sollicitude toute paternelle se dégage, comme un baume réparateur, de cetto lettre de condoléance, adressée à l'un des pensionnaires à l'école de Rome; il venait de perdre son père et sa mère, à huit jours d'intervalle.
i\ mars 1819.
« Mon cher ami, M. Thévenin vous a fait part du malheur qui vous est arrivé. La vie n'est qu'un tissu de biens et de maux, de plaisir et de douleur. La jeunesse doit s'attendre à voir tomber autour d'elle tout ce qu'elle a eu de plus cher, jusqu'à ce que, dans son ordre, vous soyez vous-môme l'objet des regrets de ceux dont vous aurez fait le bonheur. Au moins, par la juste distribution de ses travaux et de ses plaisirs, par sa fermeté et sa philosophie dans ses peines, l'homme peut ne pas intervertir le cours de son existence. C'est cette philosophie, cette fermeté que je réclame en vous, étant sûr du reste. Je partage votre douleur, mon cher liesse. Si le nom de M. David a toujours retenti dans mon cœur, comme celui de mon père, j'aime à croire que vous me traiterez de môme, et, surtout, que vous me le prouverez, en me mettant à môme de vous en donner les plus vifs témoignages dans toutes les occurrences de votre vie, qui, désormais, doit se trouver appuyée sur votre frère et sur moi.
« Voyez le bon et l'habile Schnetz. Dites-lui combien je lui suis attaché; que je suis sûr de son bon cœur; qu'il partagera votre chagrin et vous aidera à le supporter.
« Je vous embrasse tous deux, « Gros. «
Gros refusa des fonctions importantes hors de France. Il disait : « Je veux mourir dans ma patrie, au milieu des objets de mes affections. — Oui! lui répondit-on, un long voyage doit faire craindre de s'éloigner de ceux que l'on aime, sans compter encore les dangers à redouter pour soi. — Mais, répliqua Gros, ceux que l'on aime, c'est là ce que j'appelle soi. »