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CHAPITRE III Le Triomphe passager de Barberousse

APRÈS le coup manqué de Saint- Jean de Losne, la cause de l'antipape ne fit que perdre. La reconnaissance d'Alexandre III par les rois de France et d'Angleterre fortifia en Allemagne même le parti alexandrin groupé autour d'Eberhard de Salzbourg. En vain, Victor IV jeta-t-il l'anathème sur ses adversaires au conciliabule de Trêves (i^^' novembre) ; on était beaucoup moins sensible à cet éclat de son pouvoir moral qu'à ses exigences matérielles, à ses levées de subsides. Raynald de Dassel parvenait, sans doute, à convaincre plus aisément les Italiens par un système d'implacable terrorisme : il chassait les évêques dévoués à la cause d'Alexandre, exilait ses parents, confisquait leurs biens. Vers la fin de 1163, l'empereur venait constater lui-même les bons effets de mesures aussi persuasives. De moins en moins victorieux, l'antipape Victor eut l'ingénieuse idée de résoudre la question en disparaissant de la scène : il mourait à Lucques le 20 avril 1164. '•< Il alla, dit un vieux chroniqueur, impénitent et excommunié, de cette vie en enfer. »

I. La Candidature de l'antipape Pascal ET LE Conciliabule de Wurtzbourg.

Excellente occasion, semblait-il, pour Barberousse, de se débarrasser d'un inextricable problème ! Depuis trois ans, la défense de l'antipape ne le contraignait-elle pas à patauger dans des conciles burlesques qui avaient déconsidéré le Saint-Empire et le saint empereur, et qui menaçaient de lui mettre à dos l'autre moitié de l'Europe, la France,

l'Angleterre, et peut-être demain l'Italie frémissante sous le joug? Il hésita un moment, et dans son entourage il se trouva des hommes de bon sens pour lui conseiller la réconciliation avec Alexandre, tel par exemple son cousin Conrad de Wittelsbach, archevêque élu de Mayence. Mais, ne l'oublions pas, à propos de l'élection pontificale, toutes les ambitions romaines de Barberousse étaient en jeu, et bellement se trouvaient-elles évincées si Alexandre l'emportait. Alexandre reconnu, adieu sans doute les grands ennuis, mais adieu aussi les projets caressés, la domination sur Rome et la Péninsule : c'était la ruine du nouveau Charlemagne !

On comprend que Frédéric devînt hésitant et perplexe. Quelqu'un cependant l'était moins que lui : le chancelier Raynald. Cet ultra-impérialiste comprenait d'ailleurs que la réconciliation de Barberousse et d'Alexandre causerait sa perte. Il résolut donc de brusquer les événements, et de forcer la main à son maître. A Lucques, il reçoit une lettre de Frédéric lui enjoignant de surseoir à toute élection nouvelle; il ignore systématiquement ces instructions, bien décidé à prétendre qu'il les a reçues trop tard. Le jour même de l'enterrement de Victor, il assemble le Sacré-Collège. Quel Sacré-Collège! Le conclave se composait de deux cardinaux, ni plus ni moins : Guy de Crème, et Jean du titre des Saints-Silvestre et Martin; en plus, deux prélats allemands et le préfet de Rome. A l'unanimité, on élut d'abord Henri, évêque de Liège, qui, peu flatté, refusa. On nomma alors Guy de Crème. Autrefois il avait adapté à la hâte le manteau papal sur les épaules de Victor l'usurpateur; cette fois, il l'accepta pour luimême, fut sacré par Henri de Liège, prit le nom de Pascal III. Grâce à lui, on verrait les conflits de Barberousse et d'Alexandre se prolonger longtemps encore, et la question romaine demeurer l'âpre souci du monde chrétien.

Sans doute était-il plus difficile encore de faire accepter

Pascal III que Victor : ] 'anti-papisme peut être un accident, il est dangereux de l'ériger en institution devant une Europe catholique. Dès lors, le parti d'Alexandre gagne de plus en plus; on voit des personnalités comme Conrad de Mayence passer à lui et saisir l'occasion d'un pèlerinage à Saint- Jacques de Compostelle pour lui présenter ses hommages. Et quand, revenant d'Italie,Raynald de Dassel s'avisera de réunir à Vienne une assemblée des évêques bourguignons, à grand'peine obtiendra-t-il qu'ils ne prononcent pas l'excommunication contre Pascal. Dans cette région du royaume d'Arles, saint Pierre de Tarentaise fait hardiment campagne en faveur du pontife romain. Avec l'audace d'un homme de Dieu, il ne craindra pas d'aller trouver Barberousse lui-même à Besançon, et de le sommer, au nom de la sainte Église, de mettre fin aux horreurs du schisme. Tel était l'ascendant de Pierre de Tarentaise que non seulement Barberousse ne l'inquiéta pas, mais qu'il se sentit contraint par le sentiment populaire de l'entourer d'honneurs ^.

Il était donc nécessaire de frapper un grand coup. Une manifestation s'imposait : proclamer les droits de Pascal dans un grandissime concile qui serait le Pavie de ce nouveau Victor. Peu après son retour d'Italie, Barberousse convoquait la diète de Wurtzbourg (Pentecôte 1165). Mais bien que l'Assemblée fût, cette fois, exclusivement allemande, pas plus qu'à Pavie on n'y put trouver l'unanimité impérialiste. Une imposante minorité parle en faveur d'Alexandre, et dans le sens de la réconciliation. L'accord, disait-on, restait possible; on le discuta.

Malheureusement, ce diable de Raynald survint le lundi de la Pentecôte, et dans un discours fort habile, montra que, tout au contraire, l'occasion s'offrait unique de faire opposition à Alexandre. En effet, on pourrait être sûr

I. Voir la biographie de saint Pierre de Tarentaise, dans Acia Sanctorum, mai, t. II, pp. 320 et suiv.

maintenant de l'alliance anglaise ; car Henri II venait de se brouiller avec le pape au sujet du primat de Cantorbéry, Thomas Becket. Prêter un serment général de haine à Alexandre et à ses successeurs, voilà quelle était la conduite opportune. Dans un délai de six semaines après la dissolution de la diète, tous les abbés, prêtres et supérieurs ecclésiastiques, tous les nobles de l'Empire devraient prêter un tel serment sous peine de déposition, de confiscation des biens; voire de bannissement et de mutilation.

Cramponné à ses illusions romaines, l'empereur accepta le projet de son chancelier; mais l'assemblée s'y montrait moins disposée. L'archevêque de Magdebourg apostropha Raynald, lui reprocha de compromettre les autres à fond, alors que lui ne s'engageait qu'à demi. N'avait-i] pas toujours différé de devenir prêtre, afin que n'ayant pas reçu le palJium de l'antipape, il pût encore, le cas échéant, se réconcilier avec Alexandre. « Par ce serment, s'écria l'archevêque de Magdebourg, nous brûlons nos vaisseaux, aussi ne le prêterons nous pas, tant que le chancelier n'aura de son côté, coupé le pont qui lui ménagerait une retraite. «Barberousse lui-même trouve l'objection valable, il presse Raynald de céder; celui-ci s'y refuse. Frédéric entre alors dans une de ces terribles colères de barbare qui faisaient tout trembler; à Raynald il reproche d'avoir prolongé le schisme et la guerre, d'avoir exposé les autres en se couvrant lui-même et il lui jette à la face l'épithète de lâche. Force fut à Raynald de se rendre et de consentir à l'ordination. Mais en s'inclinant sur un point particulier, il faisait capituler l'assemblée sur la question de l'antipape; vaincu, il triomphait.

L'empereur, les princes laïques et ecclésiastiques jurèrent; même les absents durent aussi jurer. Barberousse fait campagne en personne à travers l'Allemagne pour imposer à tous le serment de Wurtzbourg; impitoyablement, il destitue les réfractaires et, à son approche, Conrad

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de Wittelsbach s'enfuit de Mayence et se réfugie en France près d'Alexandre III. A Wurtzbourg, l'Allemagne entière s'est levée contre le pontife romain; elle a juré haine non seulement à Alexandre, mais aux successeurs d'Alexandre ; c'est à fond qu'elle s'engage dans le schisme. Voici la guerre conciliaire parvenue à sa phase extrême et provocante; elle serait maintenant trop bénigne pour satisfaire les passions et les ambitions tudesques; aussi va-telle faire place aux hostilités ouvertes, à l'expédition contre Rome. Wurtzbourg marque cette transition.

Mais, pendant ce temps, que devenait Alexandre? De la France, terre d'asile, il s'était ingénié à former contre Barberousse une coalition européenne où entreraient l'Angleterre, la France, l'empire grec, le royaume de Sicile, la Hongrie et la république de Venise. Projet grandiose, plus grandiose que pratique.

Sans doute, les démêlés d'Alexandre et de Louis VII s'étaient-ils heureusement dénoués à Saint- Jean de Losne; mais la France ne pouvait marcher seule contre Barberousse, il lui fallait l'alliance anglaise; or, à ce moment même, Henri II se brouillait plus ou moins avec le pape au sujet du primat Becket. Dans ces difficiles conjonctures, Alexandre tergiversait, il ménageait Henri II, et avec sa franchise un peu rude saint Thomas Becket l'en reprenait hardiment. En vérité, Alexandre n'était-il pas excusable de retarder la solution de la question anglaise, dans l'espoir de résoudre la question de chrétienté ^? Barberousse d'abord, Barberousse, voilà l'ennemi. Inévitablement, néanmoins, Alexandre se trouvait en délicatesse avec Henri II : dès lors, plus d'alliance anglaise,

I. D'ailleurs, l'heure venue, Alexandre III parlera ferme. Après le meurtre de saint Thomas Becket, il imposera à Henri II des conditions très dures : renonciation aux constitutions de Clarendon, reconnaissance des droits du pape sur l'Église d'Angleterre, augmentation des privilèges et des domaines de l'archevêque de Cantorbéry, et enfin la pénitence publique.

et sans alliance anglaise, pas d'alliance française nette et effective.

Restait Manuel Comnène. Certes, il s'affirmait partisan de la guerre à Barberousse, et il ne tint pas à lui que l'entente générale ne se fît contre le Staufen. Par ses désirs de conquêtes en Italie, comme par ses prétentions à ressaisir la dignité impériale, il était l'antagoniste naturel du Staufen; ainsi le chroniqueur grec Kinnanos revendique-t-il pour le seul basileus le droit d'intervenir dans le choix du pape. Manuel caressait l'espoir de gagner à ses idées Alexandre et aussi les cités italiennes ; on le voit intriguer auprès de Venise, de Pavie et de Crémone pour obtenir leur aide contre l'empereur, auprès de Pise et de Gênes pour extorquer leur neutralité. Mais toutes ces manœuvres devaient se heurter, en définitive, au veto formel de Guillaume de Sicile, qui se souciait fort peu de voir un rival puissant s'installer en Italie; s'embarrasser de Manuel pour se débarrasser de Barberousse, il ne le voulait pas.

Pourtant le basileus ne se découragea pas. Vainement, Barberousse déchaînera- 1 il les Hongrois sur l'empire grec en vue d'opérer une diversion ; vainement enverra-t-il une ambassade à Constantinople pour sommer le Comnène d'obéir au Staufen, seul empereur; Manuel continuera d'intriguer. Par les moyens les plus insinuants, il s'ingéniera à gagner les bonnes grâces d'Alexandre III. Le premier avant plusieurs autres, on le verra jouer la comédie de la réconciliation religieuse : en 1166, un concile politique se tiendra à Constantinople, favorable à l'Église romaine, de même plusieurs théologiens sont alors chargés de rédiger des écrits patronant l'union des Églises. Bientôt Manuel enverra à Rome le sébaste Jourdain, fils de Robert de Capoue, afin de négocier directement avec le pape la cessation du schisme. Il lui offrait aussi de très fortes sommes, capables d'attirer à l'alliance pontificale l'Italie entière. Les Comnèncs allaient-ils donc jouer à l'égard de la papauté du xii^ siècle, le même rôle

sauveur que les Pippinides à l'égard de celle du viii^? Par là, n'auraient-ils pas droit, eux aussi, à obtenir un renversement des influences, et à transférer l'empire des Staufen persécuteurs aux Comnènes protecteurs?

Tel était certainement le but grandiose de Manuel. Quoiqu'il en pensât, Alexandre ne crut pas qu'à un moment si angoissant, tant de bonne volonté dût être repoussée; d'accord avec le sacré collège, il envoya donc à Constantinople, Ubald, cardinal évêque d'Ostie, et Jean, cardinal du titre de Saint- Jean et Saint-Paul.

Mais, le difficile était de s'assurer le consentement des Siciliens qui, non sans raison, flairaient toujours dans le Grec l'envahisseur. On verra Manuel essayer d'amadouer le nouveau roi Guillaume II, en lui proposant la main de sa fille Marie, son unique héritière. N'était-ce pas offrir au Sicilien le trône même de Constantinople? Ainsi, semble-t-il que, par l'éblouissement de ses propositions, Manuel ait eu le don d'attirer à lui ceux qui eussent dû s'y sentir le moins portés. Pourtant il finira par se heurter à des défiances italiennes irréductibles.

Ainsi, de l'extérieur, nul secours direct et effectif pour la papauté. Les temps fuyaient déjà où les dévouements s'offraient sans arrière-pensée calculatrice; moins d'un siècle auparavant, on entreprenait l'héroïque entreprise de la croisade de Jérusalem; maintenant la croisade de Rome restait sans chevaliers. Ce n'est pas du xvi^ siècle et du cardinal de Richelieu que date la politique réaliste.

Le seul et véritable appui ne pouvait être qu'en Italie : les intérêts de la papauté ne se trouvaient-ils pas étroitement unis à ceux des villes du Nord et de la Sicile? Vaincre ensemble ou périr ensemble, tel était l'implacable dilemne. Le mécontentement n'avait cessé de grandir dans l'Italie du Nord; depuis la ruine de Milan, sous la haute direction de Raynald de Dassel les officiers impériaux s'ingéniaient à rendre odieux le joug étranger; ils prélevaient d'énormes taxes, imposaient monnaie et papes impériaux, faisaient

construire des forts allemands par les malheureux Italiens, bref en tout abusaient insolemment de la victoire. Lorsque après l'incident de Saint- Jean de Losne, Frédéric était venu dans la Péninsule, les vaincus avaient bien essayé de l'attendrir sur leur sort; on vit les Milanais l'attendre près des ruines de leur viUe sous la pluie d'une froide et longue nuit de novembre, puis se jeter à ses pieds, en tendant vers lui des croix de bois suppliantes. Frédéric les renvoya à son chancelier qui consentit à leur octroyer une amende de 800 marcs : on n'est pas plus Teuton ! Même succès pour les députés de la marche véronaise : Frédéric ne marqua son passage que par l'ordre de faire raser Cortone.

Sous le poids d'une pareille oppression, un cri général d'indignation s'éleva. Au début de 1164, les quatre villes de Vérone, Trévise, Padoue et Vicence, situées dans la Marche au delà de l'Adige, forment, sous la protection de la république de Venise, la ligue véronaise, la première des confédérations communales, et le prototype de la fameuse ligue lombarde. Agissant isolément, les cités italiennes et Milan elle-même n'avaient pu être pour Rome une défense suffisante, les ligues allaient constituer un rempart solide où se briserait la furie farouche de Barberousse. L'exaspération suprême causée par les exactions allemandes avait engendré une certaine entente en cette Italie, qui était pourtant la terre classique de l'individualisme et du condottierisme. Rome allait beaucoup en profiter.

D'ailleurs, les Romains eux-mêmes redemandaient Alexandre III. Quand en 1165, Christian de Mayence entreprit une expédition en Campanie dans le but de frayer vers Rome un chemin à Pascal III, il rencontra l'opposition de l'armée normande, commandée par Richard de Saye et Gilbert de Gravina. Bientôt on voit Normands et Romains donner la chasse aux impériaux ; ainsi était-ce non pas l'antipape, mais Alexandre III qui allait rentrer

dans la cité de Saint-Pierre, à la prière de ses sujets. Il s'embarque à Mauguio, en août 1165, échappe aux croisières des Pisans, Génois et Provençaux, qui essaient de lui barrer la route, débarque à Messine, puis de là par Salerne, Gaëte et Ostie, gagne Rome sous l'escorte des Normands. Le 23 novembre 1165, il rentrait dans sa ville au milieu de l'enthousiasme des populations, bannières déployées. A la vérité, sa situation dans Rome ne cessa pas d'être assez difficile : la turbulence n'est- elle pas une maladie chronique des Romains? et d'ailleurs le parti impérial y intriguait ; Raynald y répandra à pleines mains l'or corrupteur. Cependant deux ans durant, Alexandre se maintint dans cette cité volcanique; il évitait avec soin de porter atteinte aux libertés publiques; contre l'or allemand il luttait avec de l'or sicilien, voire avec de l'or grec.

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