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La Prise de Rome

Malheureusement le Normand Guillaume I®^ mourait le 17 mai 1166, laissant la couronne à un enfant mineur, du nom de Guillaume II le Bon. En Sicile, ce fut l'occasion de luttes intestines. Pour Barberousse qui voulait absolument atteindre Rome, n'était-ce pas le moment d'intervenir et de pousser jusqu'au fond de la Péninsule? Lutte à main armée contre le Vicaire du Chiist, lutte sacrilège, propre à révolter les âmes croyantes.

Aussi Barberousse crut-il bien faire de rehausser d'abord l'Empire par un acte quasi-divinisateur. La grande figure de Charlemagne dominait le moyen âge, et, embellie par la légende, elle hantait les imaginations; Frédéric résolut de lui procurer les honneurs de la canonisation. L'éclat n'en rejaillirait-il pas sur l'institution impériale et sur Barberousse particulièrement? Alexandre III avait récemment élevé sur les autels Edouard le Confesseur et Canut le Grand; Frédéric ne pouvait-il, lui aussi, canoniser? Le jour de Noël 1165, à Aix, en présence de l'empereur, de

rimpératrice et de toute la cour, les oscements de Charlemagne furent tirés de leur sarcophage de marbre et exposés au milieu de la chapelle. Raynald de Dassel, le vrai pape de l'Église impériale, prononça alors la solennelle canonisation du grand empereur.

Combien Barberousse était fier de l'effet produit ! De toutes les scènes à effet qu'il avait provoquées, nulle plus éclatante que cette exhibition de l'ancêtre, de « l'illustre prédécesseur », qui, des marches de Germanie à celles d'Espagne, avait émerveillé la chrétienté.

Roncevaux ! Ronce vaux ! Dans ta sombre vallée L'ombre du grand Roland n'est donc pas consolée?

Ce Staufen semblait ignorer qu'entre Charlemagne et lui un abîme se creusait. Charlemagne, c'était le grand convertisseur et le grand civilisateur de peuples ; absorbé par ses luttes contre les pontifes, Barberousse, lui, laissait à d'autres, à un Henri le Lion, duc de Saxe, à un Albert l'Ours, margrave de Brandebourg, le soin d'élargir les frontières de la chrétienté. Charlemagne, c'était le sauveur de Rome, le bras droit de la papauté, magnifiquement récompensé par le couronnement de Noël de l'an 800; qu'avait-il de commun avec le faiseur d'antipapes, anathématisé par Alexandre III? Au moment de cette burlesque canonisation, si ces os avaient pu se rapprocher, se joindre, se dresser comme une apparition vengeresse, n'auraient-ils pu crier à Barberousse : Parjure à tes engagements, ennemi du pape, poison de la chrétienté, sors d'ici, tu es excommunié !

Après cette théâtrale cérémonie, le nouveau Charlemagne se mit en devoir de préparer l'expédition sacrilège. Son triple but visait en même temps Manuel, Alexandre 111 et Roger II : au Grec, il voulait reprendre Ancône, au pape arracher sa tiare, du Sicilien conquérir le royaume. Dans le cours de l'année 1166, il rassemblait une forte armée. Milan manquait pour défendre l'accès de l'Italie.

Cependant, dans le Tyrol, sur le passage de l'empereur, se trouvait Salzbourg, occupée par l'archevêque Eberhard, le champion allemand d'Alexandre III. Impérieuses sommations du Staufen, refus énergique du prélat guelfe. Il fallut qu'à la diète de Laufen, Frédéric le mît au ban de l'Empire; ensuite, « de petits seigneurs, ou plutôt de petits brigands » se chargèrent de réduire la place; après une héroïque résistance, Salzbourg fut prise et livrée aux flammes. Frédéric franchit le Tonnai, et débouche près de Brescia, qui fièrement lui refusa des otages. A Lodi, il tient une assemblée où Pascal III reçoit l'hommage des princes et des podestats; comme l'Allemagne, l'Italie devait donc adhérer au schisme impérial.

Cependant, déjà des résistances s'esquissaient, tendant à se concerter. Jadis gibeline. Crémone groupait autour d'elle Mantoue, Bergame, Brescia et bientôt Plaisance. On apprenait que les proscrits milanais avaient en vain imploré l'impériale clémence. « Les malheureux purent voir, dit un chronique ar, qu'ils auraient encore plus à souffrir que dans le passé. » Devant de tels procédés, le sentiment italien s'exaspère. Soudain, les villes récemme it unies complotent de rebâtir les murailles de Milan ; bientôt les proscrits rentrent; à moitié reconstruite, la capitale lombarde est bientôt assez forte pour imposer à Lodi trenblante l'adhésion à la Ligue. Ainsi, le premier effet de l'apparition de Barberousse était il de reformer la coalition des haines contre l'intrusion germanique.

Pourtant, il résolut de passer outre. Dédaignant ce mouvement communal, il s'enfonça au cœur de la Péninsule. Jadis il avait cherché la solution à Milan, aujourd'hui il la voulait à Rome. Il sectionne son armée : conduit par les chanceliers Raynald et Christian, un premier corps se dirigera sar Rome à travers la Toscane; placé sous son commandement personnel, l'autre longera l'Adriatique dans le but de prendre Ancône; les deux troupes opéreraient d'ailleurs lear jonction sous les murs de Rome.

L'expédition d'Ancône ne réussit pas; mais l'armée des chanceliers, composée de i,6oo chevaliers et de Brabançons féroces, eut plus de succès. Ils commencèrent par s'emparer des châteaux de la campagne, entre autres Tusculum. Puis, les deux chanceliers, ces archevêques hommes de guerre, s'abouchèrent avec les Romains en vue d'un armistice. Très disposés à se défendre, les Quirites répondirent que l'empereur leur avait sans doute envoyé ces deux archevêques pour leur chanter la messe, mais qu'eux se disposaient à leur « donner une autre chanson ». N'était-ce qu'une fanfaronnade? On dut bien se convaincre du contraire quand on les vit faire une violente sortie et culbuter le corps des Brabançons. Mais Raynald tenait sous ses ordres cinq cents chevaliers armés ; au cri de guerre : « le Christ nous est né, Christus der du geboren », le voilà qui s'élance à leur tête; les Brabançons se reforment, les Romains plient; on les poursuit, on les disperse, on les massacre comme un vil bétail (sicut pecora jitgulati). Carnage épouvantable. Au dire du chroniqueur, nombre de Romaines demeurèrent veuves, faute d'hommes pour remplacer leurs maris (quod defecissent viri habitatores urbis).

Le découragement s'empare des Romains. N'osant plus courir aux remparts, ils préfèrent se retrancher à l'intérieur de la ville dans les rues et derrière les mom ments. Tenir jusqu'au bout, tel est le mot d'ordre d'Alexandre III. Lui-même se réfugie à Sainte-Marie-in-Turri barricadée jusque devant l'atrium de Saint-Pierre; il se fait l'âme de la résistance. Guillaume II, son fidèle allié, ne l'abandonne pas; deux vaissaux siciliens remontent le Tibre, et les ambassadeurs du roi normand parviennent jusqu'à Rome; ils remettent au pape d'importants subsides, ils lui offrent même de l'emmener à la cour de Palermc. Refus héroïque : où est le péril, c'est là qu'Alexandre veut rester.

L'aide sicilienne ne demeura pourtant pas inutile;

grâce à elle, d'importantes sommes d'argent purent être distribuées aux défenseurs.

Pourtant la partie était vraiment trop inégale. Sans grande difficulté, par la porte Viridaria, Frédéric pénètre dans la cité léonine; le 29 juillet il ordonne de mettre le feu à Sainte-Marie-in-Turri ; à travers les flammes, un chevalier, Frédéric de Rothenbourg, le propre neveu de l'empereur, se glisse jusqu'à la porte même de Saint- Pierre, où une inscription en argent rappelle Ja donation de Constantin; le Staufen la frappe avec sa hache, la donation de Constantin vole en éclats. Brutal symbolisme des spoliations sacrilèges ! Les Teutons pénètrent dans l'église, ils poursuivent et tuent, jusque dans la crypte des saints Apôtres, les Romains fugitifs. Sept siècles plus tôt, devant les flots des barbares envahissant Rome, on se trouvait en sécurité dans ces lieux sacrés.

Alexandre III avait pu s'échapper, traverser le Tibre, se réfugier dans le Colisée, transformé en forteresse. Au pape vaincu, Frédéric fit porter des propositions de paix : Alexandre et Pascal abdiqueraient et on procéderait à une nouvelle élection. Même dans les circonstances les plus difficiles, n'avoir jamais renié ses droits, voilà ce qui fait la grandeur d'Alexandre III : ici comme à Saint- Jean de Losne, il refusa toute discussion, et déguisé en pèlerin, par Terracine et Gaëte, gagna Bénévent, Grâce à cette résistance qui se dérobe à tout compromis, la victoire impériale n'était pas définitive. En vain Barberousse s'attachait-il un instant les Romains en flattant leurs passions politiques, en reconnaissant leur sénat et leur république; en vain proclamait-il Pascal III pape légitime, et se faisait-il couronner solennellement par lui avec l'impératrice Béatrice : Alexandre III restait toujours là pour protester contre cette violation de la papauté et contre cette violation de Rome.

D'ailleurs, Dieu lui-même se chargea d'intervenir. Dès le lendemain du sacre, le 2 août 1167, la peste éclatait

dans rarmée impériale avec une vigueur inouïe. « La mort fauche partout. Rome est dans le silence et notre gloire allemande gît abattue », s'écrie un poète impérial :

Sic uhi Roma tacet, gloria nostra jacet.

Seul ou presque seul, l'empereur reste debout, comme si la Providence voulait le forcer à contempler l'horreur du châtiment :

Solus sanus erat, nescio quo munere, Caesar.

Dès le 6 août, il ordonne la retraite. La peste monte en croupe avec ses guerriers, vrais hussards de la mort. « Le cheval, l'homme sont frappés, exhalant la peste, la portant partout sur leurs pas. »

Fetet equus, plus fetet homo, fetet quoque vestis, Fetet iter nimium, fetet uhique domus.

Comme touchés du doigt de Dieu, voici terrassés deux grands coupables : Raynald de Dassel, l'auteur responsable de l'élection de Pascal, Frédéric de Rottenbourg, le violateur de Saint-Pierre de Rome. Dans cette épouvantable déroute, tous les contemporains virent une divine revanche ; Jean de Salisbury, Thomas Becket évoquaient l'ange exterminateur, frappant l'armée de Sennachérib : « Le Seigneur a brisé le marteau de l'impie; il a envoyé un ange de mort pour frapper princes et capitaines dans le camp du roi Assur; et lui, tout honteux, rentre dans son pays. ))

Le 12 septembre, Frédéric arrivait à Pavie; mais, à l'entrée de la Lombardie, voici que l'attendent de nouvelles difficultés. Pressé de parvenir à Rome, Barberousse avait dédaigné la ligue véronaise; maintenant elle se dressait devant lui comme un vivant rempart, comme les lointaines murailles de la Rome papale, prêtes à l'encercler. Dans toute l'Italie du Nord, effervescence inouïe. Dès le i^'^ décembre la ligue s'agrandit, groupant non seu-

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