‹ Guelfes et gibelinsChapitre 13 sur 38 · T. MICHAEL'S · texte numérisé non relu

T. MICHAEL'S

lement les cites de la Marche véronaise, mais celles de la Lombardie; même Milan et Lodi oublient leurs vieilles haines. Tous les citoyens de quatorze jusqu'à soixante ans jurent fidélité à Falliance patriotique; point de trêve avant qu'on n'ait obtenu la liberté ; c'est une formidable coalition de l'indignation italienne contre les exactions impériales.

En vain, Barberousse essaie~t-il de faire campagne et d'envahir le territoire milanais. Repoussé par des forces supérieures, il se voit menacé dans Pavie. Bien vite i) se réfugie sur les terres de son allié le marquis de Montf errât. Impossible d'aller plus loin et de franchir les Alpes, dont le comte de Maurienne, Humbert III, garde tous les défilés. Au -endemain de la prise de Rome, voici donc l'humiliation suprême : l'empereur du monde cerné au pied des Alpes par de petits adversaires !

Il ne dut qu'à la ruse la possibilité du retour. Au monastère de la Grande-Chartreuse, inébranlablement fidèle à la cause romaine, vivait un parent de l'empereur, peutêtre son frère naturel, du nom de Thierry. Il alla se jeter aux pieds de Barberousse : « Nul salut, lui dit-il, que dans un accord avec Alexandre. » Frédéric feignit de se rendre à se bonnes raisons ; il convoqua près de lui trois Romains déclarés : le prieur de la Chartreuse, l'évêque de Pavie, et l'abbé de Cîteaux; il allait s'en remettre à leur avis. Durant ces pourparlers, au prix d'importantes concessions, le marquis de Montferrat avait enfin obtenu du comité Flumbert de Maurienne, un libre passage pour Barberousse. Aussitôt, celui-ci de changer d'attitude : aux trois conseilleurs ecclésiastiques qu'il avait fait mander, il répond par des sarcasmes, affirmant que jamais il ne traitera avec eux, à moins qu'ils ne soient accompagnés d'un ange du ciel, ou qu'ils n'aient le pouvoir d'opérer des miracles, de guérir les lépreux, ou de ressusciter les morts.

Telle était donc la bonne foi du plus chevaleresque des Teutons ! Par le col de Suze, avec les débris de sa grande

armée, il repassa les monts, rentra dans son Allemagne d'où jamais il n'eût dû sortir. Hélas ! ces terribles aventures ne lui avaient pas encore enlevé ses prétentions sur l'Italie !

Les yeux de Barberousse restent, en effet, tournés vers Rome comme vers la proie toujours plus convoitée à rnesure qu'elle paraît plus difficile à saisir. Un homme s'était montré l'incarnation même des vis '.es dominatrices de l'impérialisme, et l'agent aussi actif que passionné de la guerre contre le Romain Alexandre III : Raynald de Dassel. A Barberousse, il fut ce que serait plus tard Nogaret ou Dubois à Philippe le Bel; les privilèges impériaux devenaient pour lui texte d'évangile, et volontiers, il eût donné au pape, avant la lettre, un soufflet d'Anagni, brutal, retentissant et décisif. Or, Raynald, mort, avait été remplacé, comme archevêque de Cologne, comme chancelier et comme conseiller le plus écouté de Barberousse, par sa doublure, Philippe de Heinsberg. Élève du feu chancelier, Philippe de Heinsberg se proclame, lui aussi, le dévoué partisan de l'impérialisme, prêt à le défendre par tous les moyens, par les armes, s'il le faut : car, de même que Raynald, Philippe de Heinsberg, archevêque, porte volontiers l'armure, du moment qu'il s'agit de combattre pour l'Allemagne et contre Rome.

Inspiré par un tel homme, Barberousse maintient sa politique anti-alexandrine. Dans tous les évêchés, à Brome, à Salzbourg, il patronne des candidats schismatiques. Le voilà qui soutient son vieux rival Henri le Lion contre des sujets révoltés et contre Albert l'Ours, margrave du Brandebourg; et ce, dans le but de l'attirer et de grouper ainsi toutes les forces vives de l'Allemagne au profit de ses projets romains : car l'intérêt n'est pas en Allemagne, il est en Italie,

D'autre part, Frédéric essaie toujours d'attirer les rois de France et d'Angleterre à Pascal 111. Ce pauvre antipape résidait dans la cité léonine, menant une vie assez

terne sous la surveillance protectrice d'un préfet impérial : regarder agir la république romaine et se taire bien humblement, tel était pour lui le mot d'ordre. En septembre 1168, il s'éteint dans sa morne insignifiance. Mais le pontife impérial ne doit pas mourir; n'y va-t-il pas du succès de Barberousse en Italie? L'antipape est mort; vive l'antipape! Frédéric se hâte de faire élire, sous le nom de Calixte III, Jean, abbé de Struma et cardinal évêque d'Albano : il sera la troisième marionnette pontificale au service des visées dominatrices du Staufen. Bien plus, voulant assurer la survivance de telles ambitions, à la diète de Bamberg en 1169, il obtenait l'élection de son jeune fils Henri comme roi des Romains, puis le faisait couronner solennellement à Aix-la-Chapelle.

Et cependant, — anomalie apparemment étrange, — au lendemain même de l'élection de Calixte III, il envoyait au vrai pape une ambassade chargée de négocier avec lui la fin du schisme. A VeroU, petite ville de Campanie, les médiateurs communiquèrent à Alexandre les propositions de Barberousse : reconnaissance des ordinations et consécrations faites par les antipapes, ajournement de la question du schisme. « Être forcé d'accepter aucun pape à l'exception de Pierre et des autres qui sont dans le ciel », il s'y refusait. « Après lui, quand le pape aurait ordonné comme empereur son fils aîné et requis les évêques catholiques de lui donner l'onction royale, celui-ci obéirait au Saint-Siège. » Ainsi tout revenait à proposer qu'Alexandre tolérât le schisme, acceptât les schismatiques, sans être lui-même accepté comme pape. En s' appuyant sur de vagues promesses impériales, — ne savait-on pas ce qu'elles valaient? — Alexandre ferait donc sa paix avec l'empereur; il abandonnerait ses alliés de l'Italie du Nord, tandis que Barberousse foncerait sur eux, sur ce rempart de Rome et de la papauté. Dupe, dupe et demi, Alexandre ne voulut pas l'être ; en guise de réponse simple et franche, il accentua ses dispositions dans une lettre aux cités du

Nord. « Il bénissait, consacrait la Ligue, et la prenait sous ]a protection particulière de l'Église;» au patriarche de Milan, il ordonnait de frapper d'interdit toute ville agissant contre la Ligue. Pour ses chefs, inviolabilité absolue; leur désobéir, c'est insulter la sainte Église. Ainsi Alexandre montrait-il qu'il avait bien compris le sens de l'ambassade impériale : puisqu'elle avait voulu séparer le pape de la Ligue, ne révélait-elle pas des projets guerriers plutôt que des dispositions pacifiques?

Non, ce n'était pas le moment d'abandonner les Lombards. Ils s'affirmaient comme une force véritable et unifiée au service des intérêts romiins et italiens. A l'exception de Pavie, toutes les villes, oubliant leurs querelles, se groupaient dans l'ardeur d'un patriotisme nouveau et généreux. Entre le Tanaro et le Pô, la Ligue construit une forteresse solide avec des murailles épaisses et des fossés profonds. Appellation bien expressive, on la nomma Alexandrie. Alexandre bénit Alexandrie; il en devint le parrain. Contre cette forteresse, tous les efforts de Barberousse viendront bientôt se briser : Alexandrie de la paille! avaient ricané les Allemands; Alexandrie de fer! riposteront les événements.

D'ailleurs, tandis que Barberousse persistait dans le schisme, Alexandre III travaillait à conserver tous ses alliés : Lombards, Grecs et Siciliens. Pour y parvenir, il lui fallut faire de véritables tours de force diplomatiques ; car naturellement, Siciliens et Grecs devaient être rivaux. Nous l'avons vu. Manuel avait fait à la papauté des offres de service magnifiques; ainsi espérait-il obtenir le transfert de la dignité impériale des bords du Rhin à la Corne d'Or, des Staufen aux Gomnènes. Alexandre III n'avait pas dit non, tout d'abord, mais après l'échec de Barberousse et sa lamentable retraite, à la fin de 1167, on pensa à détruire les illusions du basileus. L'auteur de la Vie d'A lexandre III insinue que le pape obéit en cela à des considérations dogmatiques : l'empereur, le protecteur de la chrétienté,

pouvait-il être un schismatique? Quoi qu'il en soit, les raisons politiques n'eussent -elles pas motivé suffisamment le refus pontifical? Qu'xMexandre III accordât l'Empire à Manuel, et dès lors il se mettait dans l'impossibilité de traiter jamais avec Barberousse évincé; d'autre part, il perdait nécessairement l'alliance de la Sicile et se heurtait en Italie à une opposition nationale.

D'ailleurs, l'habileté d'Alexandre III se conjuguait avec une grande loyauté : il entendait rester fidèle à tous ses alliés et ne point sacrifier l'un à l'autre. C'est pour cette même raison de haute équité, qu'après le triomphe, il refusera toujours de faire une paix séparée avec Barberousse : les Grecs, les Byzantins, les Lombards, tous peuvent être sûrs de lui. Au surplus, cette fidélité pontificale n'assure-t-elle pas leur fidélité? Même s'il leur arrive de ne plus s'entendre entre eux, ils continueront à s'entendre avec le pape. Ainsi, pour être un bon diplomate, suffit-il souvent de se montrer un grand honnête homme; ce n'est pas en transformant les traités en « chiffons de papier », c'est en les observant loyalement qu'on inspire confiance et qu'on s'assure des sympathies internationales. Le machiavélisme assure de petits succès; ]a loyauté politique et la fermeté dans les principes procurent les alliances durables. D'ailleurs, si Alexandre refusait de trahir la Sicile en accordant l'Empire au basileus, il désirait pourtant rester en bons termes avec Manuel : en 1170, se trouvant à Veroli, le pape « scella l'alliance des Byzantins avec les guelfes » en bénissant l'alliance d'un puissant Romain avec une nièce du Comnène; de même, inquiet d'un mariage projeté entre le fils de Barberousse et une fille du roi de France, il invite plutôt Louis VII à donner la princesse au fils de Manuel

Bientôt le basileus et le roi de Sicile se brouilleront. On sait que les grands projets de Manuel sur l'Italie comportaient non seulement l'alliance pontificale, mais aussi l'alliance sicilienne, et que celle-ci devait être scellée par

l'union du roi normand avec la fille du Byzantin, Marie Comnène. Le mariage fut décidé, et en 1172, Guillaume II vint attendre à Tarente sa fiancée grecque. Démarche inutile; jamais il ne vit venir sa princesse lointaine. A cette même époque, Barberousse complotait de tirer Manuel hors de l'alliance pontificale, et il envoyait à Constantinople Christian de Mayence qui proposerait l'union de son fils Henri avec Marie Comnène. Les pourparlers n'aboutirent pas; au moins avaient-ils fait échouer le mariage byzantino-normand. Guillaume II ne pardonna pas au basileus de l'avoir humilié à Tarente; de dépit, on le verra conclure, en 1175, un traité avec les Vénitiens, traité dont est exclu l'empereur de Constantinople.

A peu près dans le même temps, Barberousse essayait d'une autre habileté matrimoniale plus perfide encore. Il avait ravi à Guillaume sa fiancée byzantine pour le brouiller avec Manuel et disloquer la coalition; n'eut-il pas l'audace de lui offrir en compensation la main d'une de ses filles pour le séparer du parti pontifical. Mais Guillaume II sut comprendre que, si honorable fût-elle, l'alliance impériale, en permettant à Barberousse de s'installer en Italie, créerait aux Siciliens un voisin dangereux ^. Au moins Frédéric avait -il esquissé une politique d'avenir qui aboutirait au mariage de son fils Henri avec Constance, héritière de Sicile. Ce jour-là, la coalition antiimpériale se trouverait dissoute, l'Italie asservie, la papauté à la merci du Staufen. En attendant, Alexandre conservait tous ses alliés : Manuel, Guillaume, les cités lombardes. En tant qu'elle voulait isoler la papauté, la traîtresse diplomatie de Barberousse avait échoué.

I. D'ailleurs, Alexandre HT s'efforça de trouver à Guillaume II une fiancée moins compromettante; en 11 76, il lui fit agréer la princesse Jeanne, fille du roi d'Angleterre, Henri II, maintenant réconcilié avec la papauté. Le 2 février 1177, la reine fit de nuit son entrée solennelle à Salerne, à la lueur des torches. L'échec diplomatico-matrimonial de Barberousse restait donc complet.

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