I. Legnano
Barberousse, toutefois, traîna les négociations jusqu'au retour de l'armée qu'il avait renvoyée en Allemagne. Ce rappel ne fut pas si aisé ; moins compromis dans le schisme que les princes ecclésiastiques, nombre de princes laïques commençaient à trouver très long ce conflit qui leur coûtait bien cher. N'étaient-ils pas tentés de se désintéresser de cette Italie trop lointaine pour qu'on en pût jouir? L'opposition seigneuriale la plus retentissante et la plus grave vint d'Henri le Lion, duc de Saxe, le premier des grands de l'Empire. En vain, Frédéric se ménage- t-il une entrevue avec le puissant duc, à Chievena dans le pays des Grisons. « Tu es mon proche parent et mon ami, lui dit-il, je t'ai donné tous les biens que tu m'as demandés; pourrais-tu m' abandonner lorsque je suis environné de périls et qu'il s'agit de l'honneur de l'Empire, dont je t'ai fait le plus important feudataire? » Mais Henri ne cède pas, et le fier Frédéric s'abaisse alors jusqu'à se jeter à ses pieds,
lui embrassant les genoux, le suppliant. Humiliation perdue ! le Welf demeure inébranlable. « Tiens ferme, lui aurait dit l'un de ses comtes, et tu auras bientôt sur la tête la couronne que tu vois à tes pieds. » Il fallut que l'impératrice rappelât Barberousse à la dignité : « Monseigneur, lui dit-e]le, quittez cette posture indigne de votre rang; souvenez -vous de ce qui vient de se passer, et plaise à Dieu de ne pas l'oublier ! » Oui, plût à Dieu mille fois ! L'enseignement en valait la peine.
On a discuté l'authenticité de la scène. Légendaire ou non, cet épisode n'a-t-il pas une valeur foncière et historique? Admirablement, il rend compte de la situation de Barberousse, toujours hanté de ses grands projets romains, mais menacé de plus en plus de se voir abandonné par une noblesse fatiguée de tant de luttes stériles. Et tandis que le Staufen s'affaiblit en Italie, l'autorité du Welf a grandi en Allemagne; tout occupé à patronner des antipapes dans la Péninsule, Frédéric n'a point vu qu'un anti-empereur se levait en Germanie. Le péril s'accentue; fasciné par ses rêves italiens, Barberousse s'obstine à l'ignorer.
Avec ses ressources amoindries, il résolut pourtant d'en finir avec les Lombards. Il rassembla heureusement ses troupes, surprit les Milanais qui soudain le trouvèrent à proximité de leur ville. Néanmoins ils sortirent à sa rencontre et engagèrent la bataille dans les plaines fameuses de Legnano (29 mars 1176). Tout d'abord le combat fut favorable à Barberousse. Une charge furieuse des Allemands culbuta les différents corps de la ligue lombarde, à commencer par les Brescians, qui cependant passaient pour les plus braves. Mais voici que l'élan des Teutons vient se briser sur le bataillon des fantassins milanais, groupés autour du caracciolo, solide et terrible (validus terribilisque magis). Devant ce mur vivant hérissé de lances, la cavalerie allemande plie, rebrousse chemin pour reprendre élan, charge, plie encore. Alors les Milanais se
jettent à genoux, entonnent un chant sacre à saint Pierre : c'était bien, en effet, la cause de saint Pierre et de Rome qu'ils défendaient ce jour-là. Ils s'élancent sur la cavalerie allemande, déjà démoralisée. En vain les chevaliers essaient-ils de se défendre; revenus de leur surprise, les Lombards accourent à l'aide des Milana's et enveloppent l'adversaire sous le nombre. L'armée allemande qui s'affole et se débande, laisse des prisonniers et un immense butin, parmi lequel la bannière, le bouclier et l'épée de Barberousse. Lui-même avait disparu. Longtemps on le chercha parmi les cadavres. Pavie l'attendit anxieuse; l'impératrice prit le deuil. Le soir du troisième jour, il se présenta aux portes de la ville comme un fugitif.
Legnano, c'était la grande défaite de l'empereur, et en définitive la grande victoire du pape : les plans romains de Barberousse échouaient. Revanche matérielle de la destruction de Milan, Legnano préparait aussi la revanche morale des libertés communales et des droits pontificaux sur les principes de despotisme impérial proclamés à Roncaglia. En faveur d'une solution guelfe de la question romaine, nulle date n'a plus d'importance que Legnano : Frédéric était plus que vaincu, il était abandonné.