Venise
Plusieurs mois durant, il hésita à s'humilier devant Alexandre III. Même ses fidèles étaient fatigués; ils lui disaient tout net qu'ils ne marcheraient plus. En octobre, le fier empereur se résigna à dépêcher des ambassadeurs auprès du pape à Anagni. Lui, ne voulait sans doute que gagner du temps; mais ceux qu'il envoyait désiraient vraiment la paix. Sur les préliminaires suivants, ils parvinrent à s'entendre avec le pape : « L'empereur promet de reconnaître Alexandre comme pontife légitime, de vivre en paix avec lui et avec l'Eglise romaine, de lui rendre la préfecture de Rome et les biens de la princesse Mathildc. Les
ambassadeurs promettent, en outre, de déterminer l'empereur à restituer tous les regalia de Saint-Pierre en sa possession, ou donnés en fief à d'autres; du moins, à travailler à leur restitution. »
Les impériaux avaient obtenu que ces pourparlers se tinssent uniquement entre eux et le pape. Frédéric fit ensuite répandre le bruit qu'Alexandre avait signé un traité définitif sans y comprendre les Lombards. Conclure une paix séparée et désunir par la diplomatie ceux qu'on n'avait pu séparer par les armes, tel était le but. Défiants, les Lombards criaient déjà à la trahison. En réalité, un aussi fin politique qu'Alexandre pouvait-il s'être laissé prendre au piège grossier du Teuton?
Résolu de tirer les choses au clair, il avait proposé une assemblée générale à Ravenne. Pour s'y rendre, il adopta la voie de mer : parti du port de Vesti, au pied du Mont Gargano, il essuya une tempête qui le poussa jusqu'à Zara, sur les côtes dalmates. Le doge de Venise vint l'y chercher : pour un temps la cité de Saint- Marc allait devenir la cité de Saint-Pierre.
De là, remontant le Pô, Alexandre convoqua à Ferrare tout le monde, c'est-à-dire, non seulement les impériaux, mais aussi les plénipotentiaires siciliens et les recteurs des villes lombardes. Devant eux, il détruisit sans ambages la fable allemande d'une paix séparée : « L'empereur nous avait envoyé ses nonces à Anagni pour conclure la paix en votre absence, dit-il aux Lombards ; mais, nous rappelant l'ardeur de votre foi, la constance de votre dévouement, et de quel courage vous avez virilement combattu pour le maintien de l'Église et la liberté de l'Italie, nous n'avons pas voulu recevoir sans vous la paix de l'empereur, afin qu'ayant été associés à nos tribulations, vous soyez participants à notre joie. » Répondant au pape dans le même sens, un délégué lombard rappela les souffrances supportées pour la cause commune : « C'est nous, dit-il, qui, les premiers, avons soutenu le choc de l'empereur;
c'est nous qui, les premiers, en opposant à sa furie nos corps et nos armes, l'avons empêché de parvenir à la ruine de l'Italie et à l'oppression de l'Église. Nous n'avons rien voulu entendre de l'empereur et de ses schismatiques... Que Votre Sainteté sache et que la puissance impériale connaisse que nous recevrons avec gratitude la paix, l'honneur de l'Italie étant sauf et notre liberté demeurant entière; car nous aimons mieux encourir une mort glorieuse avec la liberté que de garder une vie misérable dans la servitude. » Donc, entre le pape et les Lombards, communauté des périls autrefois supportés, similitude des intérêts toujours conjugués. Les séparer n'avait été qu'un nouveau rêve de Barberousse.
Une commission s'établit, composée de sept membres de chaque parti : Église, Empire, Lombards; elle se réunirait à Venise pour les négociations ultimes; l'empereur toujours suspect resterait à Ravenne. Questions épineuses, longs débats. Sur quel accord établir les rapports des villes avec l'empereur? Sur les bases de Roncaglia? — Jamais, répondaient les Lombards ; est-ce donc pour devenir esclaves que nous avons tant souffert? — Mais alors, serait-ce sur les principes qui avaient cours avant les grandes intrusions germaines en Italie? — Jamais, répliquait l'empereur; est-ce donc pour aboutir à une telle capitulation que j'ai si longtemps lutté? — La discussion s'éternisait; entre Venise, centre de la commission, et Ravenne, séjour de l'empereur, ce n'étaient que pourparlers sans issue.
Cependant, tout le monde désirait la paix, les Allemands non moins que les Lombards. Très sage, Alexandre III proposa une transaction : sans rien régler définitivement, on conclurait une trêve de six ans. A propos de la succession de la comtesse Mathilde, solution également provisoire : le pape laissait ces biens à l'empereur pendant quinze ans, mais sous réserve expresse de ses droits. Ainsi parvenait-on à s'entendre à la condition de ne pas
trop s'expliquer sur certains points vitaux. Néanmoins, des résultats se trouvaient acquis; la paix se profilait enfin à l'horizon de la chrétienté : en conformité avec les préliminaires d'Anagni, par l'accord de Venise, Frédéric reconnaîtrait Alexandre vrai pontife rom.ain; la victoire restait donc au guelfisme. Quant à l'antipape, on le gratifiait d'une maigre abba5^e, ses pseudo-cardinaux rentreraient humblement dans le rang; les évêques, ses partisans, se voyaient en général graciés, y compris le chancelier Christian confirmé archevêque de Mayence. C'était donc la paix, une paix véritable, sans revanche sur les personnes; mais la paix au profit du pape. Par des intrigues, Frédéric avait bien encore tenté de la retarder; le bruit, habilement semé, qu'il allait paraître soudain à Venise sans l'autorisation pontificale, y répandit un moment l'effroi jusque chez les ambassadeurs. Mais, très désireux d'en finir, les Allemands eux-mêmes protestaient, le chancelier Christian tout le premier. Frédéric dut céder à la pression de l'opinion : il n'entrerait dans Venise qu'avec le consentement d'Alexandre, et pour faire sa soumission.
Quand tous les détails du traité furent réglés, le fils du doge alla chercher solennellement Barberousse en six galères somptueusement parées, afin que dans une rencontre fameuse le pape et l'empereur consommassent la réconciliation. C'était le 25 juillet 1177.
Arrivé devant le pape, qui siégeait sur son trône sous le grand portail de Saint- Marc, le fier Barberousse ôta son manteau de pourpre, gravit l'estrade, s'étendit à terre et baisa le pied du Pontife suprême. Les larmes aux yeux, Alexandre le releva et lui donna le baiser de paix. Alors, ensemble, la main dans la main, ils pénétrèrent dans l'Église jusqu'à l'autel; l'empereur offrit des présents au pape et reçut sa bénédiction; on entonna le Te Deum. Le lendemain 26, Alexandre officia pontifical ement. Frédéric l'attendait humblement sous le portail de Saint- Marc; il l'accompagna de nouveau jusqu'à l'autel, en
écartant la foule avec une baguette, comme un simple page. A la sortie, sans plus contester certes, il tint l'étrier et conduisit un instant par la bride le palefroi pontifical.
Le i^^ août, la paix fut solennellement ratifiée dans la grande salle du palais^'patriarcal. Les^ députés siciliens et ceux des villes lombardes étant présents, le pape se réjouit du retour de l'empereur; celui-ci témoigna son repentir, il avoua que « la dignité impériale ne l'avait malheureusement pas préservé de l'erreur ». Ensuite, sur le livre des Évangiles et sur une parcelle de la vraie croix, la paix fut solennellement jurée par les représentants des puissances contractantes. Le 14 août, à Saint- Marc, sur l'ordre du pape et de l'empereur, on prononça l'excommunication contre ceux qui s'obstineraient dans le schisme. Plus de guelfes, et plus de gibelins : tous chrétiens romains.
En fait, cette paix de Venise procurait- elle à Alexandre III une victoire temporelle telle qu'on eût pu l'attendre? L'empereur conservait ses possessions italiennes, et même, pour de longues années, les biens de la comtesse Mathilde. Mais la victoire morale de la papauté était immense. « Dans la basilique de Saint-Marc, le puissant empereur s'agenouilla devant le pape; c'était un hommage religieux imposé par la coutume, mais comme ce pape s'appelait Alexandre, et cet empereur Barberousse, la génuflexion fut un fait politique, non une formalité d'étiquette. En une minute, les antipapes et les soldats que ce personnage incliné avait opposés au pontife, subirent une défaite dont on ne se relève pas, le désaveu. Par la seule vertu de son active patience, Alexandre obtenait ce résultat; après un schisme de ce vicariat à deux têtes que Dieu préposait à l'univers, les deux vicaires s 3 rejoignaient, mais le vicaire temporel faisait à lui seul les frais du rendez- vous. Il avait repris, en sens inverse, la voie périlleuse par laquelle il s'était, vingt années durant, éloigné de son collègue; au terme de cette retraite, il était accueilli comme l'enfant prodigue, sans
chicanes, sans réserves, sans pénitence même : la démarche de Frédéric qui démentait ses ambitions et ses doctrines, et qui effaçait une grande partie de sa vie, n'était-elle pas la plus dure des pénitences i? » La légende amplifia encore l'importance du succès moral. N'alla-t-elle pas jusqu'à prétendre que, posant le pied sur le cou du César prosterné, Alexandre III avait prononcé les paroles bibliques : « Tu fouleras aux pieds le lionceau et le dragon. Conculcabis leonem et draconem »? Ce geste d'un symbolisme humiliant ne fut jamais esquissé; mais la tradition avait historiquement raison de souligner l'importance de la scène du parvis de Saint-Marc; n'était-ce pas le Canossa du Staufen? La papauté avait vaincu; bientôt elle allait couronner sa victoire par l'ouverture du onzième concile œcuménique, troisième de Latran.
Alexandre III s'en retourna vers Rome; il reprit la voie de mer, débarqua dans le royaume de Naples, et par Troja et Bénévent rentra à Anagni {14 décembre). Il y attendit que la poigne du chancelier Christian, aussi ferme à vaincre ses ennemis que jadis à le combattre luimême, lui eût rouvert les portes de Rome. L'antipape n'eut d'autre ressource que de s'enfuir vers le Mont Albain; une ambassade romaine vint prier Alexandre de rentrer dans sa ville; c'est au milieu des ovations de tout un peuple qu'il y pénétra (avril 1178).
Certes, l'enthousiasme ne dura guère. Alexandre III, qui avait abattu l'empereur, ne put vaincre les turbulents Romains, fût-ce même avec l'aide du chancelier Christian. Il dut reprendre sa vie d'exilé; il erra de Tusculum à Viterbe ; il devait mourir à Civitta di Castello, le 30 août 1181, Quant à Barberousse, repassant les Alpes, il s'était dirigé vers la Provence; à Arles, il se fit sacrer avant de rentrer en Allemagne; au lieu de Rome et de l'Italie, au lieu de la couronne du monde, c'était cette couronne secondaire de Bourgogne.
I. GoYAu, Les Papes, le Vatican et la Civilisation, pp. 86-87.
Frédéric avait-il profité de cette rude leçon de vingt ans? On put le croire. Il sembla avoir compris enfin que la terre de sa suzeraineté était la Germanie et non pas l'Italie. Il s'ensuivit un temps de prospérité pour l'Allemagne. Barberousse réduisit d'abord Henri le Lion. N'était-ce pas encore une conséquence des longues absences de Frédéric, que la fortune extraordinaire de ce duc de Saxe et de Bavière, qui avait rempli le métier de roi dans une Germanie privée de son empereur : c'est lui qui, nouveau Charlemagne, avait refoulé à l'est les Slaves païens; par son alliance avec le roi de Danemark et avec le roi d'Angleterre, dont il avait épousé la fille, il devenait une véritable puissance. Cependant, le prestige impérial demeurait grand encore : Barberousse l'emporta. Ce fut au tour du Welf vaincu à se prosterner à ses pieds : « Ne l'as-tu pas voulu? » dit Frédéric en pleurs; et à regret il confirma la destitution d'Henri formulée par les diètes. Somme toute, Henri le Lion était une victime des prétentions romaines de Barberousse; si celui-ci était demeuré en Allemagne, jamais l'autre n'eût pensé à usurper sa place. Entre le guelfisme italien et le guelfisme germanique, n'y a-t-il pas un rapport de cause à effet? La résistance des Lombards permet la révolte du Welf.
Cependant, la question italienne continuait à préoccuper Frédéric. Après la paix de Venise, de graves problèmes demeuraient en suspens. D'une part, à qui l'héritage de la comtesse Mathilde? De l'autie, comment délimiter le? rapports des villes et de l'empereur?
Diviser pour régner, tel fut toujours le principe de Barberousse. Jamais il ne cessa de travailler à séparer les Lombards de la papauté; il allait donc essayer de traiter à part avec Lucius III, récemment élu. Le pape n'était plus ce terrible Alexandre. D'ailleurs, la position du pontife suprême demeurait précaire; comme à l'habitude, l'évêque de Rome se trouvait hors de Rome, la cité libertaire; depuis son élection en septembre 1181, Lucius III
résidait à Velletri. Dès le printemps de l'année suivante, Frédéric lui envoya en ambassade le fameux archevêque de Salzbourg, Conrad de Wittelsbach. Les propositions étaient les suivantes : abandon à l'empereur des biens de la comtesse Mathilde, à seule charge de payer un impôt équivalent pour le pape au dizième et pour les cardinaux au neuvième des revenus impériaux en Italie. Lucius III y vit clair : il s'agissait de céder des territoires considérables qui ceignaient directement le Patrimoine comme d'un rempart épais, et cela en échange d'un problématique revenu que Je pape serait toujours incapable d'exiger par la force. De plus, il faudrait traiter séparément d'avec les Lombards. Pour de l'or allemand, livrer ses meilleures forces et ses meilleurs alliés, voilà tout le marché. De son refus, Lucius III donna la raison la plus profonde : « Ce serait trahir les Lombards que de faire une paix qui les livrerait à merci. »
On vit alors Frédéric se retourner vers ces mêmes Lombards. Il essaya de conclure avec eux la paix séparée qu'il ne parvenait pas à faire avec Rome. Plus habile, il leur fit des offres autrement tentantes : les prétentions jadis émises à Roncaglia, il y renonçait; aux cités il accordait cette indépendance qu'elles estimaient si cher; il leur abandonnait les nominations municipales. Mais les Lombards exigeaient davantage.
Ils voulaient non seulement la liberté intérieure, mais aussi la liberté extérieure, celle de s'associer. A cette seule condition, ils conservaient force et sécurité. Une longue expérience ne le leur avait-elle pas montré? Enfin on arriva à s'entendre. Dans l'église Saint-Antonin, à Florence, les plénipotentiaires impériaux et les recteurs de la ligue prêtèrent un serment de paix : pour les villes, celle-ci comportait, au dehors le droit de se fortifier et de se liguer, au dedans une administration indépendante, bien que les magistrats élus dussent s'assujettir à l'investiture impériale.
Les Lombards pouvaient bien crier : la victoire est à nous ! D'obligation à l'égard de l'empereur, ils n'en conservaient d'autre que le devoir de lui laisser libre passage à travers l'Italie du Nord et d'héberger ses troupes; encore ce devoir ne les contraindrait-il qu'à bon escient, puisque leurs murailles solides et leur ligue compacte les mettraient toujours en mesure de dire non. Solennellement ces clauses furent jurées par l'empereur et son fils Henri, au milieu d'une grande afïïuence laïque et ecclésiastique, dans la ville de Constance, sur leBodensée (fin juin 1183).
Sur un point particulier, Frédéric avait réussi : par cette paix de Constance, ne parvenait-il pas à isoler Lucius III qui, privé de ses Lombards, et toujours exilé hors de Rome, se trouvait vraiment pour l'instant dans une situation difficile? Aussi, envoya- t-il à Constance un ambassadeur, Pierre de Luni, chargé de discuter à nouveau la question toscane ; mais elle était bel et bien insoluble, ni l'un ni l'autre des partis ne pouvant se sacrifier en matière si importante.
Néanmoins, tout le monde avait quelque sujet de se réjouir. Tant en Allemagne qu'en Italie, les questions les plus brûlantes paraissaient résolues; enfin, on allait pouvoir respirer et vivre. Une ère de prospérité sembla s'ouvrir pour la Germanie. A la grande diète de Mayence, Barberousse parut célébrer la fête de l'Empire et du peuple allemand; tout entière y fut conviée la noblesse. On y entendit les troubadours et les ménestrels de France, ainsi que les Minnesaenger d'Allemagne. « Et de l'emperor Ferri vos puis bien dire, écrit Guyot de Provins, qu'il tint une cort à Maïence; ice vos dis-je sans doutance qu'oncques sa pareille ne fu. »
3. La Revanche indirecte de Barberousse : l'Alliance sicilienne.
Malgré les apparences, Frédéric n'abandonnait cependant pas encore ses vues sur l'Italie; au cours même de la grande diète, il annonçait à son fils Henri, qu'il envoyait en Sicile des ambassadeurs chargés de demander pour lui la main de Constance, tante du roi normand Guillaume II et son unique héritière. C'était la reprise du projet diplomatico-matrimonial jadis esquissé en 1173; cette fois, il réussit. Lucius III n'avait ni l'habileté, ni le prestige de son illustre prédécesseur Alexandre III; d'ailleurs, en réconciliant les cités lombardes avec Barberousse, le traité de Constance avait plus ou moins isolé la papauté. Guillaume II n'était point un pur paladin. Médiocrement se souciait-il de défendre seul l'État pontifical contre une invasion allemande. Malgré l'opposition d'un parti nationahste conduit par Mathieu d'Ajello, il préféra s'allier au Staufen que de le combattre. D'ailleurs, ce descendant d'un aventurier normand rêvait d'une politique conquérante en Orient et en Terre Sainte : les troubles qui, dans l'empire grec, avaient suivi la mort de Manuel Comnène (1180), l'encourageaient dans ces projets. Or, pour de telles entreprises, ne lui fallait-il pas la paix assurée dans ses États?
Le 29 octobre 1184, à Augsbourg, furent célébrées les fiançailles, et le 27 janvier 1186, à Milan, le mariage d'Henri, fils de Barberousse, avec Constance, héritière de Sicile. Pour que nul ne s'y trompât, à Troja, Guillaume avait fait prêter serment, à Constance, par les principaux vassaux, a On ne saurait faire l'éloge du sens politique de Guilaume IL A un intérêt immédiat, dont l'importance même était fort contestable, il n'a pas craint de sacrifier l'avenir de ses États. Rompant avec la politique traditionnelle qui avait fait la grandeur de sa maison, il s'est laissé séduire par les promesses de Barbe-
rousse. En abandonnant la cause de la papauté et en se jetant dans le parti de l'empereur, il a détruit de sa main l'œuvre que ses prédécesseurs avaient édifiée à grand'peine ; sans doute, iJ s'est assuré quelques années de paix, mais pour obtenir ce piètre résultat, il a sacrifié la fortune de son propre royaume. Par contre, on ne saurait assez admirer l'habileté dont Barberousse a fait preuve dans toute cette affaire; par le mariage de son fils avec Constance, il a su donner à la question normande, pendante depuis si longtemps, la solution la plus élégante et la plus conforme aux intérêts de l'Empire. En réglant ainsi pacifiquement la situation du royaume de Sicile vis-à-vis de l'Empire, il a obtenu plus qu'il ne pouvait espérer d'une guerre heureuse. On ne saurait exagérer l'importance de ce succès de Barberousse, qui assura à son fils la possession de l'Italie du Sud et lui permit de reprendre en Lombardie les avantages que le traité de Constance venait de lui faire perdre.
« Le mariage de Constance constituait pour la papauté le plus grave revers qu'elle eût subi depuis longtemps. Par là, en effet, se trouvait ruiné tout l'édifice politique si laborieusement édifié par les papes du xi^ et du xii^ siècle, pour tenir en échec en Italie la puissance des empereurs, et assurer l'indépendance de l'État pontifical qui, désormais, va se trouver resserré comme dans un étau entre les possessions impériales ^ »
En 1184, Barberousse passe les Alpes et entreprend un voyage en Italie, son sixième. Satisfaites des clauses de Constance, les cités lombardes le reçurent bien; Milan même avait oublié ses anciennes cruautés, et lui fit fête. A Vérone, il se rencontra avec Lucius III ; on crut qu'enfin les deux chefs du monde allaient s'entendre pour réaliser la république unique et chrétienne rêvée par ces âges de
I. F. CiiALANDON, Histoire de la domination normande, en Italie et en Sicile, t. II, pp. 389-igo.
foi (tamquam ex dualus capitihus tma respublica effeda) ; de fait, à Vérone, l'empereur s'associait à l'excommunication lancée par le pape contre les Pa tarins. Mais voici que se dressait maintenant la question sicilienne. Lucius II pouvait-il ignorer qu'en réunissant l'Allemagne et le sud de l'Italie dans la même maison, le mariage du fils de Barber ousse avec l'héritière de Sicile créerait pour la puissance d'entre deux un immense péril d'étouffement? De plus, Barberousse intriguait pour obtenir, lui vivant, le couronnement impérial d'Henri : autant créer l'Empire héréditaire et assurer la continuité des ambitions Staufen. Lucius différa, puis finit par refuser tout net ce couronnement. « Il ne peut y avoir deux empereurs en même temps, dit il, et le fils ne peut porter les insignes impériaux, si le père ne les a pas encore déposés. »
A nouveau se trouvaient en conflit les ambitions de Barberousse et la prudence pontificale. Les luttes ardentes du sacerdoce et de l'Empire allaient-elles donc encore se rouvrir? Frédéric semble le prévoir et le préparer. Il adopte une tactique nouvelle; renseigné par une dure expérience sur la puissance défensive des Lombards, il veut non plus les réduire par la force, mais les amadouer par des faveurs. Milan et d'autres villes sont comblées de privilèges; Milan va jusqu'à contracter une alliance effective avec l'empereur. Dans les territoires de la comtesse Mathilde, en Toscane et dans le duché de Spolète, même politique habile de Barberousse. Si le pape veut résister à l'empereur, il sera seul cette fois; il n'y a plus de ligue lombarde.
Sur ces entrefaites, Lucius III meurt; mais à un pape guelfe succède toujours un pape guelfe; un pape peut-il être gibelin? Bien qu'archevêque de Milan, la nouvelle ville impériale, Urbain III était résolu à maintenir tous ses droits. Cependant, fort des résultats de sa diplomatie italienne, Barberousse croit pouvoir aller de l'avant; puisque l'évêque de Rome ne veut pas entrer dans la
combinaison impériale, tout se fera sans l'évêque de Rome; au système de la brutalité, le Staufen substituait donc celui de la désinvolture. Comme pour défier Urbain, c'est sur les frontières mêmes du Patrimoine qu'il reçoit la fiancée de son fils, la princesse Constance, escortée de richesses immenses portées à dos de mulets. Il l'accompagne jusqu'à Milan. Là, en présence des ambassadeurs siciliens et lombards, devant une foule de princes et d'évêques allemands, le patriarche d'Aquilée bénit le mariage d'Henri et de Constance ; celle-ci se voit couronner reine de Germanie, lui roi d'Italie et César. Ainsi sont indirectement décrétées d'une part l'union de l'Allemagne et de la Péninsule sous la même autorité, d'autre part l'hérédité de l'Empire; pour le pape et pour Rome, nulle décision plus dangereuse au monde.
Déjà, entre les deux pouvoirs la lutte semble imminente. Est-ce pour récompenser Milan de son loyalisme inattendu? Barberousse veut lui prêter main forte contre Crémone ; le pape interdit aux villes italiennes de prendre part à l'expédition. De même, dans une compétition importante à l'archevêché de Trêves, il se déclare pour Folmar, le candidat anti-impérial. Frédéric marche sur Crémone qui, tremblante de peur, se rend sans résistance. Henri traverse la Toscane, et s'assurant l'aide des barons romains, envahit déjà le Patrimoine. Urbain III cependant ne cède pas; défendre jusqu'au bout « la liberté de l'Église », telle est sa devise, renouvelée des grands papes. De Vérone où il est exilé, il prend des mesures pour s'assurer une retraite soit sur Venise, soit sur Ferrare. Enfin, de l'autre côté des Alpes, il peut compter sur l'aide de Philippe de Hensberg, archevêque de Cologne. Encuirassé plus souvent que mitre, ce prélat parvient, de concert avec Folmar de Trêves et Conrad de Mayence, à former contre l'empereur une puissante ligue ecclésiastique. Péril redoutable ! Barberousse s'empresse de rentrer en Allemagne; en vain cssaie-t il de se réconcilier
avec Philippe; force lui est de porter sa cause devant la diète de Gelnhausen. Frédéric allait combattre l'archevêque, tandis qu'en Italie son fils Henri marcherait contre le pape. Soudain, par toute l'Europe, une nouvelle effrayante se répandit, qui conviait l'Empereur à une croisade plus chrétienne : Jérusalem prise par les infidèles (17 juillet II 87).
Presque en même temps, Urbain III mourait. Le pieux Albert de Morra ne fait que passer sur le trône pontifical sous le nom de Grégoire VIII ; un Romain lui succède : Clément III. Mais quel que fût leur nom, les papes ne pensaient plus maintenant qu'à la croisade; ils y conviaient l'empereur, les rois, les princes, la chrétienté entière. Clément III envoya le cardinal d'Albano prêcher l'expédition; Henri II et Philippe- Auguste se croisèrent. Repassant par l'Allemagne, le cardinal réconcilia Philippe de Hensberg avec Barberousse ; le seul obstacle qui s'opposa au départ de l'empereur était ainsi brisé. Frédéric eut le geste grand : à la diète, laissant vide la place du Christ, il refusa de présider. Dans un mouvement d'enthousiasme digne des premiers croisés de Clermont, l'assemblée entière fit vœu de partir. Frédéric laissa la régence aux mains de son fils Henri.
Il n'appartient pas à notre plan de raconter ses dernières aventures : comment il eut à subir l'hostilité traditionnelle des Grecs perfides, et comment il mourut fort prosaïquement en se noyant dans le Cydnus, sans avoir vu Jérusalem. Ses restes gisent on ne sait où dans le sable de la campagne de Saint- Jean d'Acre. La légende affirme pourtant qu'il n'est pas mort encore : revêtu de son armure, il sommeille dans une caverne de Cilicie; il y rêve de gloire et de lendemains épiques. Un pâtre l'a vu, sa barbe avait tellement grandi qu'elle pouvait faire neuf fois le tour de la table de marbre à laquelle il était accoudé. Au bruit des pas du berger, il se réveilla, releva sa tête puissante et demanda, d'une voix sépulcrale : « Les cor-
beaux volent- ils encore autour de la montagne? » et comme le petit pâtre disait oui, il s'écria : « Il faut donc que je dorme encore pendant cent ans. » « Plusieurs assurent, dit Henri Heine, que l'empereur, dans sa montagne, est assis devant une table de pierre et dort ou songe au moyen de reconquérir l'Empire. Il balance constamment la tête et cligne des yeux. Sa barbe descend jusqu'à terre. Quelquefois, comme dans un rêve, il étend les mains et semble vouloir encore saisir son glaive, son bouclier... On dit que, lorsque l'empereur reviendra dans le monde, il suspendra son bouclier à un arbre desséché, et que l'arbre commencera alors à bourgeonner et qu'un meilleur temps recommencera en Allemagne i. »
Comme toujours, la légende frôle ici l'histoire. Barberousse avait incarné des rêves de grandeur nationale, une grandeur démesurée qui, ne pouvant se contenter de l'Allemagne, requérait aussi l'Italie. Secondés par les Italiens du Nord, les papes avaient vaincu Barberousse. Pourtant, avant de mourir n'avait-il pas transmis ses ambitions à son fils Henri? Par celui-ci, elles vivaient toujours. Seulement, en lui faisant épouser Constance de Sicile, Frédéric lui avait indiqué que la conquête de l'Italie devait désormais s'entreprendre par le sud. De plus, il lui donnait ainsi la tentation d'élargir encore les ambitions paternelles jusqu'à la conception d'un empire méditerranéen et mondial dont l'Allemagne ne serait qu'une province. A peu près dans le même temps, arrivait au trône de France un prince qui s'appelait Philippe- Auguste; lui n'était pas un grand rêveur, mais un grand réaliste; il ne s'inquiétait
t. Devenu le héros national, Barberousse fut même comparé à Charlemagae :
Quanta sit potentia vel laus Fredcrici Cum sit patens omnibus, non est opus dici; Qui rebelles lanccas fodiens ultrici Repraesentat Carolum dextera victrici.
(Poème publié par Grimm.)
guère des affaires d'Italie, il s'occupait des affaires de France. Ainsi les deux peuples couraient-ils vers leurs destinées : l'un vers une féodalité affaiblissante, l'autre vers un pouvoir absolu très fort. Dans ces luttes du sacerdoce et de l'Empire, la revanche des papes sera la Germanie émiettée; elle procurera aussi la sécurité des Français. A bas l'Allemagne ! Vivent les Allemagnes !