‹ Guelfes et gibelinsChapitre 24 sur 38 · I. Lavissk, Histoire de Irovtc, t. IJJ, ir^ partie, p · texte numérisé non relu

I. Lavissk, Histoire de Irovtc, t. IJJ, ir^ partie, p

au plus offrant. Bientôt, à Francfort, en présence du légat pontifical et des envoyés français, Frédéric est élu roi par une assemblée de princes; l'archevêque de Mayence le couronne solennellement. Mais un événement retarda la grande lutte. Empressé à porter d'abord ses efforts contre Jean sans Terre, principal adversaire, Philippe- Auguste avait préparé une armée et une flotte pour passer en Angleterre. Les encouragements pontificaux l'y précédaient; car Jean sans Terre pressurait et persécutait l'Église anglaise; contre le primat de Cantorbéry, Etienne Langton n'osait-il pas mener une lutte renouvelée d'Anselme et de Thomas Becket? Pourtant, à la dernière heure, le légat Pandolphe obtient du Plantagenet atterré une capitulation où il promet « d'obéir aux ordres du pape sur toutes les choses pour lesquelles on l'avait excommunié » (mai 1213). Dès lors, plus de guerre civile en Angleterre; expédition française inutile et impossible. Somme toute. Innocent III venait d'épargner à Philippe- Auguste mie périlleuse expédition d'Outre- Manche, à laquelle le sentiment national était secrètement hostile.

Le choc n'en était pas moins inévitable. Les alliances restaient fermes, et les intérêts mortellement opposés. Durant l'été de 1213, Othon et Jean sans Terre organisèrent une grande ligue et un grand projet : tandis que l'Anglais débarquait dans le Poitou, au nord l'Allemand envahirait la France avec l'appui des féodaux du Nord- Est, Ferrand de Flandre, Renaud de Boulogne, le duc de Brabant, le comte de Hollande, etc. Telle fut, avant beaucoup d'autres, la première coalition contre la France. Qu'elle l'emportât et Othon devenait le maître de l'Italie et de Rome, l'arbitre de l'Europe. Elle échoua.

A l'ouest, Jean sans Terre fut battu à la Roche-aux- Moines et contraint de rembarquer; au nord, dans les plaines de Flandre, à Bouvines, se joua la décisive partie, le 29 juillet 1214 ^. Le lieu n'est pas ici de décrire les

I. Jusque-là, durant toute l'année 121 3 et la première partie

phases de cette bataille célèbre; mais il importe d'en dégager les conséquences pour l'Empire et pour Rome. Assurément à Bouvines se mesuraient la France et l'Allemagne; celle-ci fut vaincue en la personne d'Othon. Là se rencontraient aussi la royauté capétienne et la féodalité turbulente : celle-ci fut terrassée en la personne de Ferrand de Flandre et de Renaud de Boulogne, et la puissance royale s'y affermit définitivement. Mais plus d'un absent se trouvait engagé dans la lutte : à Bouvines, non moins que son neveu, Jean sans Terre était vaincu, et de même que cette journée avait assis l'autorité capétienne en France, elle permit aux barons anglais de parler haut et finalement n'amènera-t-elle pas le Plantagenet à accepter le régime parlementaire, celui de la Grande Charte?

Peut-être Frédéric et Innocent III étaient-ils plus intéressés encore à une telle victoire. Selon que le rapporte le chroniqueur Guillaume le Breton, témoin oculaire, à l'heure où le combat allait commencer, Philippe-Auguste représenta aux siens la bataille comme une véritable lutte de croisés : « En Dieu est tout notre espoir, aurait-il dit, toute notre confiance. Le roi Othon et son armée ont été excommuniés par le pape, car ils sont les ennemis, les persécuteurs de l'Église.., Nous pouvons compter sur la miséricorde divine. Dieu nous donnera le moyen de triompher de nos ennemis, qui sont les siens. » Lorsqu'il eut ainsi parlé, les chevaliers s'inclinèrent, et lui éleva les mains et demanda pour eux l'aide du Très-Haut. Bouvines fut bien en effet un triomphe pour l'Église : le tyram de

de l'année 1214, la lutte entre Frédéric et Othon n'avait consisté qu'en des razzias sans conséquence. Othon ravagea les territoires du comte de Hochstad, de l'archevêque de Magdebourg, de l'évêque de Munster, du comte de Gueldre. En revanche, Frédéric envahit la Saxe; mais il ne put s'emparer ni de Brunswick, ni du monastère de Quelinbourg, transformé en forteresse. Efforts stériles qui prouvaient une fois de plus la difficulté d'arriver ;\ une solution définitive sans une intervention étrangère.

Rome et de l'Italie, Othon, avait été battu définitivement; le candidat du pape, le jeune Frédéric, l'emportait.

Il triomphait sans avoir combattu ; il se trouvait encore en Alsace quand Philippe-Auguste lui envoya les débris de l'aigle doré d' Othon. Aussitôt Bouvines connu, l'opinion allemande encore hésitante se porta tout entière vers Frédéric; successivement Henri de Brabant, Henri de Limbourg, Henri de Bar, le comte de Bourgogne, le royaume d'Arles vinrent lui rendre hommage. Le 25 juillet 1216, au milieu d'un cortège immense de nobles et de clercs, Frédéric était couronné à Aix-la-Chapelle. Deux jours plus tard, le jeune empereur descendit dans la crypte où reposait le corps de Charlemagne, le vieil empereur. On transféra les restes du grand ancêtre dans un cercueil neuf, dont Frédéric cloua lui-même le couvercle. Geste symbolique, théâtral et expressif : le vieil empereur était bien mort, le nouvel empereur Frédéric était un Staufen. Cependant cette scène se passait le 29 juillet 12 16, deux ans très exactement après Bouvines. Le nouvel empereur, n'était-ce pas Bouvines qui l'avait fait? N'était-ce pas Philippe-Auguste qui avait consacré la fortune du jeune candidat d'Innocent HT?

Ce rejeton des Barberousse et de Henri VI apparaissait m.aintenant comme le protégé et le protecteur du pape. Un an avant Bouvines, le 15 juillet 1213, à la diète d'Aegra, Frédéric avait donné à Innocent sur la question romaine les satisfactions les plus étendues; il lui restituerait « le vieux Patrimoine » tel ou à peu près que l'avait décrit la légendaire donation de Constantin : outre le duché de Rome, les Marches, l'Exarchat, les biens allodiaux de la comtesse Mathilde en Toscane, le duché de Spolète et, par surcroît, la Corse et la Sar daigne. De plus, nous le savons, Frédéric avait autrefois promis de ne jamais réunir les couronnes d'Allemagne et de Sicile sur la même tête. N'y avait-il pas dans ces clauses le nécessaire et le suffisant pour une conclusion vraiment pontificale de la

question romaine? En outre, à Aegra, Frédéric s'était engagé à respecter en Allemagne la liberté des élections épiscopales et des appels à Rome. Ainsi l'imperator promettait-il de fournir à la querelle des Investitures comme à celle du sacerdoce et de l'Empire, une solution vraiment chrétienne; et, ce qui donnait à ses promesses un caractère extraordinairement solennel, c'est qu'il y associait les princes et les en faisait garants (praesentibus subscriptis principibus imperii) . Celui qui avait vaincu à Bouvines, n'était-il pas celui qui s'était engagé à tout cela? Le jeune Frédéric apparaissait comme un Charlemagne, dont Innocent III eût été le Léon III, un Léon III plus imposant et plus dominateur, en sorte que, malgré tout, dans cette chrétienté renouvelée de l'an 1216, c'était le pape, c'était Innocent qui accaparait la scène, tandis que l'an 800 ce fut plutôt l'empereur, ce fut Charlemagne.

Dernier geste qui acheva de poser Frédéric devant l'opinion chrétienne : ce même jour où il avait présidé au transfert des restes de Charlemagne, soudain, devant les représentants du pape, au grand étonnement de tous, il prie la croix, « voulant, disait-il, témoigner sa reconnaissance à Dieu pour tous les bienfaits qu'il en avait reçus ». Nombre de princes et d'évêques imitèrent cet exemple. Frédéric semblait mettre ainsi le sceau à sa politique désintéressée, chevaleresque et chrétienne. D'un tel prince qui se croisait d'enthousiasme, on pouvait heureusement prévoir qu'il tiendrait ses promesses en Italie. Au lendemain de Bouvines, la question romaine semblait définitivement traitée, et la chrétienté au seuil de l'âge d'or.

Bouvines avait rendu d'ailleurs complet le triomphe de Frédéric. Universellement abandonné, Othon s'était réfugié à Cologne; ne l'appelait-on pas l'empereur sans empire? Après la scène du tombeau de Charlemagne, le discrédit du pauvre homme alla s'accentuant. Il menait à Cologne une vie quelconque, faisant des dettes, en laissant faire surtout par sa femm(', Marie de Brabant, qui jouait

aux dés l'argent des Goloniens. Le loyalisme de ceux-ci ne put résister à tant d'épreuves ; ils donnèrent à Othon avec 600 derniers marcs l'autorisation de déguerpir. Le couple pseudo-impérial s'enfuit furtivement sous un déguisement de pèlerins, tandis que Frédéric, triomphant, entrait dans la ville. Retiré dans ses États de Brunswick, Othon devait s'éteindre bientôt en 1218; la veille de sa mort, il avoua ses fautes, demanda le pardon du Pape et de l'Église, et dans l'excès de son repentir, se fit flageller jusqu'au sang, prosterné à terre sous la psalmodie du Miserere. A quatre ans de distance, c'était comme l'épilogue de la bataille de Bouvines.

Hélas, à cette date de 1218 déjà, le mirage d'une pax christiana semblait s'éloigner. Innocent III était disparu depuis deux ans, emportant dans la tombe son idéal et ses inquiétudes. Sans doute, le Concile de Latran, tenu à la veille de sa mort, en 1215, avait été la reconnaissance de ses idées les plus chères sur l'Église et sur la chrétienté. Mais déjà, en réalité, dans ce Saint-Empire qu'il avait restauré, il pouvait apercevoir de fâcheux présages; déjà son impérial protégé avait esquissé des gestes d'indépendance et de domination; déjà il avait essayé de ne pas abandonner la royauté de Sicile, attendant pour le faire l'époque de son couronnement à Rome. N'était-ce pas ainsi que commençaient tous les grands Césars : ils retenaient la Sicile pour dominer l'Italie? Durant son agonie, les yeux fixés sur l'avenir de Rome et de la chrétienté, Innocent III dut se demander si l'enfant dont il avait fait la fortune ne se retournerait pas contre l'Église. Le conseil qu'il avait donné autrefois à Philippe- Auguste à propos de Philippe de Souabe dut lui revenir en rnémoire : « N'essayez pas d'apprivoiser les tigres. «

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