I. Frédéric II et Honorius III : la période
DES grandes duperies.
QUELLE réponse donner à cette troublante énigme psychologique? Qui était Frédéric? Apparemment un jeune homme beau et brave. Orphelin dès l'enfance, il avait vécu sous la tutelle d'Innocent III, et ensuite lui avait dû l'extraordinaire fortune qui soudain fit de lui l'empereur; depuis, ce pupille du Pape avait pris spontanément l'engagement de se croiser. Ainsi, tant par son éducation ecclésiastique que par le cours de sa fortune et par ses actes mêmes, il semblait être à la fois le protégé et le protecteur de l'Église. Ces apparences étaient bien trompeuses. En réalité, fils de Henri VI, le plus dominateur des Césars gibelins, Frédéric nourrissait intérieuremeat les vieilles prétentions germaines d'asservir l'Italie ; d'autre part, doté par sa mère Constance du sang des anciens rois de Sicile, il révélait la vivacité d'imagination d'un Méridional; aux rêves dominateurs d'un Hohenstaufen, il joignait des visions d'Orient, un instinci de s'échapper vers les pays du soleil et de créer une puissance méditerranéenne dont la Sicile deviendrait le pivot. Est-ce assez dire que ses ambitions formidables s'opposaient absolument à la sage et traditionnelle politique des Papes, qui ne pouvaient consentir à ce que l'Allemagne et la Sicile fussent réunies dans les mêmes mains. Frédéric avait formellement promis à Innocent III que cela ne serait jamais; mais Innocent III était mort; on venait de lui élire un successeur sous le nom d'Honorius III. le
cardinal Gensius Savelli, celui-là même qui avait présidéà l'éducation du jeune Frédéric. Le nouveau Pape était attaché au jeune empereur par une affection presque paternelle; d'autre part, c'était un vieillard pieux et bon: double facilité pour l'astucieux Frédéric de le duper à fond. Car déjà imbu des maximes du vieux droit romain qui confère l'absolutisme aux empereurs, imprégné des théories gréco-arabes les plus subversives, dénué de tout scrupule, capable de toutes les félonies, Frédéric apparaissait comme un véritable Italien du xv® siècle à l'aube du xiii^ : pour le but, César; pour les moyens, Machiavel.
Au lendemain de la mort d'Innocent III, en décembre 1216, il avait demandé de surseoir à la croisade; il alléguait cette raison assez justifiante qu'après une si grande crise l'Allemagne n'était pas encore apaisée et que d'ailleurs son rival vivait toujours. Plus tard, comme ]a croisade commencée était tenue en arrêt devant Damiette, Honorius le pria doucement d'en prendre la direction; le 12 janvier 1219, Frédéric lui répondit par une ardente protestation de dévouement; cependant il se voyait obligé d'ajourner son départ jusqu'à ce que le frère d'Othon IV, Henri de Brunswick, lui eût rendu les insignes de l'Empire qu'il détenait encore; toujours condescendant, le pape se laissa persuader; il y eut sursis accordé jusqu'au 24 juin. Le jour venu, nouveaux prétextes, nouveaux délais postulés jusqu'à la Saint- Michel (29 septembre) ; le vieillard cédait toujours.
Durant tout ce temps d'ailleurs, Frédéric agitait l'importante question de nommer son suppléant, son lieutenant, pendant sa croisade en Orient. Celui qu'il proposait n'était autre que son propre fils Henri, « afin, disait-il, qu'en son absence l'Allemagne fût mieux gouvernée et qu'elle revînt plus aisément à son fils, s'il lui arrivait malheur durant l'expédition». En s'abritant sous ce prétexte, Frédéric proclamait donc subrepticement ce principe d'hérédité à l'Empire dont les papes n'avaient jamais
voulu, parce qu'appliqué il eût livré l'Italie et Rome aux ambitions ininterrompues des Hohenstaufen. Apte à toutes les capitulations, Honorius céda encore sur ce point capital; il est vrai que pour endormir les défiances du bon vieillard, Frédéric renouvelait les fameuses capitalutions d'Hiera, car les promesses ne lui coûtaient guère.
Autre projet non moins inquiétant; tout en se défendant de vouloir rassembler sur la même tête les couronnes de Sicile et d'Allemagne, Frédéric demandait que la Sicile lui revînt au cas où son fils Henri mourrait sans postérité. Or, n'était-ce pas aussi prévoir le cas concret où pourrait s'accomplir cette terrible réunion, si fatale à Rome et à l'Italie? Bref, par des moyens détournés et lointains, Frédéric s'employait à hâter la réalisation des deux circonstances politiques les plus dommageables au pouvoir temporel des papes : l'Empire héréditaire, l'Empire uni à la Sicile. Cependant Honorius III cédait sur toute la ligne ; tout au plus se hasardait-il à constater timidement que Frédéric n'avait point, pour voler à la Croisade, le saint empressement de Barberousse, son aïeul; néanmoins il accédait à son désir d'être couronné à Rome.
Alors, s'enhardissant, Frédéric passait aux réalisations : à la diète de Francfort (20-26 avril 1220), il faisait élire non plus seulement lieutenant, mais roi véritable, son fils Henri, puis, il ne cachait plus sa volonté de conserver la Sicile sa vie durant ; il osait bien en parler au pape directement. De tels procédés démasquaient nettement le digne héritier des Hohenstaufen et le rejeton des grands fauves. Innocent III n'eût pas manqué d'y répondre par des menaces formelles d'excommunication; Honorius III, lui, ne haussait pas même la voix; il sommeillait, le bon vieillard. D'ailleurs, Frédéric s'entendait parfaitement à le berner; il lui racontait des histoires de brigands, des histoires de brigands allemands; à la diète de Francfort, une discussion d'une violence inouïe avait éclaté, disait-il,
entre l'archevêque de Mayence et le landgrave deThuringe ; elle avait pris des proportions si inquiétantes, elle avait dévoilé un tel état d'anarchie que d'un commun accord les princes avaient décrété la nécessité d'élire un roi pour le temps de la croisade, et ils avaient choisi toujours d'un commun accord Henri, le propre fils de Frédéric ; tout cela à son insu et en son absence (no bis inscientibus et absentibus) ; en vain, à son retour, avait-il protesté; force lui avait été de s'incliner devant une nécessité politique. Ainsi reprenaient corps les ambitions des Hohenstaufen.
Hohenstaufen, oui, sans doute, Frédéric l'était bien par son désir de dominer et de créer un empire immense où le bras de l'empereur serait tout et où le pape ne serait rien. Cependant, il inaugurait une politique nouvelle qui n'était plus celle des grands ancêtres; eux avaient prétendu s'imposer à la fois en Allemagne et en Italie; lui, veut avant tout posséder l'Italie; il veut créer un empire dont la Sicile sera le centre. « Jusqu'alors on avait vu des empereurs trop Allemands. Frédéric III, au contraire, est plus Italien qu'Allemand. Il a pour mère une Sicilienne, Constance. Il a été élevé sur le littoral méditerranéen « au milieu des bosquets d'orangers de Palerme », et a toujours préféré à la rude Germanie la région sicilienne ; il en aimait non seulement le doux climat, mais aussi la race et la civilisation où se combinaient, sous l'influence du voisinage, les éléments du monde latin, du monde grec et du monde musulman. Il délaissera presque entièrement l'Allemagne qu'il abandonnera à la féodalité. Toutes ses préoccupations politiques sont pour le royaume de Sicile, où il s'appliquera à organiser une forte autorité monarchique. Dans la lutte qu'il va engager contre la papauté, il est moins bien armé que ses prédécesseurs, malgré l'avantage que semble lui donner la possession d'un territoire plus vaste et d'un plus grand nombre de couronnes. Héritier d'un royaume qui était depuis deux cents ans fief du Saint-Siège, roi de Sicile plus encore qu'empereur, il se
trouvera dans la fausse position d'un vassal révolté contre son suzerain. Funeste effet du présent apporté par Constance dans la famille des Hohenstaufen : en prenant la Sicile, ils étaient devenus plus vulnérables. La dynastie des rois normands continuait à porter préjudice à l'Empire; vivants, ils avaient plus d'une fois mis en fuite les armées germaniques ; morts, ils causèrent la ruine des empereurs, en léguant leur héritage. Robert Guiscard, du fond du tombeau, restait toujours, comme au temps de Grégoire VIT, l'allié mystérieux des papes contre les Teutons ^. »
A cette même diète de Francfort, où il avait fait reconnaître son fils Henri, Frédéric posait l'acte capital par lequel il abandonnait l'Allemagne à elle-même pour se tourner entièrement vers l'Italie : il signe alors avec les princes une alliance, une « confédération » qui les rend quasi indépendants du pouvoir impérial. Ainsi essaie t-il de séparer nettement leur cause de celle de la papauté; ainsi espère-t-il ne plus se voir obligé, comme ses prédécesseurs, à revenir en hâte d'Italie en Allemagne pour dompter des révoltes. Expédient tentant, à coup sûr, pour un prince avant tout préoccupé de fixer sa domination dans la Péninsule; mais, en fait, l'Allemagne s'acheminait de plus en plus vers la féodalité et vers le désordre. Frédéric II demeure le plus grand responsable de l'état d'anarchie dans lequel la Germanie s'est débattue si longtemps encore après lui. Plus que jamais, la question italienne devenait funeste aux intérêts de l'Empire; c'est l'Italie qui a perdu l'Allemagne. La restauration d'un wipcrium romanum qui dominerait le monde, hantait l'imagination du Staufen. Ne se considérait-il pas comme un dieu terrestre, le seul auquel il sembla croire? Il appelait sa mère « diva », et le bourg d'Iési où il était né, il osait bien le dénommer « notre