I. J. BiROT, Le Saint Empire, pp
Bethléem ». Le couronnement viendrait authentiquer ce sacerdoce impérial illimité; alors, des rives du Bosphore aux colonnes d'Hercule, il aurait le droit de parler en maître. Rêveur de génie, mais rêveur quand même !
Après avoir réglé à la brillante diète d'Augsbourg les affaires allemandes, Frédéric entra dans la Péninsule par le col de Brenner. Quelle différence avec l'aventurier qu'il était lorsque, quittant cette même Italie huit années auparavant, il pénétrait dans l'Allemagne d'Othon IV, n'ayant pour toute force que la protection pontificale et le prestige de son nom. Maintenant, il avait nom César; et c'est avec l'intention d'y dominer en maître qu'il mettait le pied en Italie. Cependant, il ne procéda pas comme son aïeul Barberousse à grands coups de provocations et de menaces; ce félin avait la souplesse de la panthère. Il fit des grâces à tout le monde, et il en accorda à tout le monde : avec le doge de Venise, alliance; aux Génois, concession du territoire qui s'étend de Porto- Venere à Monaco; réconciliation de Bologne et de Faenza; reconnaissance des droits du Saint-Siège sur les biens allodiaux de la comtesse Mathilde. Un tel voyage n'est qu'un enchantement, une séduction prolongée. « Vous ne vous repentirez pas, écrit-il au vieil Honorius, d'avoir élevé et chéri un pareil fils ; nous nous rendons aux pieds de votre sainteté; bientôt, vous aurez le fruit désiré de l'arbre. » Quintessence d'hypocrisie ! Il s'agissait d'amadouer le pape débile. Honorius envoie au-devant de son cher enfant l'évêque de Tusculum, il devra lui faire des doléances au sujet de l'élection d'Henri en Allemagne, lui rappeler l'urgence de la croisade, lui proposer des clauses d'arrangement. Frédéric comprend tout, approuve tout, s'engage à tout; bientôt il sera à Damiette,
An préalable, le 22 novembre 1220, il entre dans Rome. Le couronnement eut lieu au milieu des démonstrations les plus sympathiques; il fut enveloppé d'une paix joyeuse, qui n'était pas l'atmosphère ordinaire de telles
cérémonies. Tant l'astuce de Frédéric avait su donner l'illusion d'une harmonie parfaite entre ses vues et les intérêts de Rome et de l'Italie. Ce tyran, on le croyait un bienfaiteur. La fleur des aristocraties italienne et allemande se trouvait là, rehaussant l'éclat des fêtes; pour une fois, les Romains ne protestaient pas. Il semblait y avoir entente complète des trois éléments : le pape, l'empereur et le peuple. Était-ce donc le retour à Tan 800? On eût pu le croire. A l'issue du couronnement, Frédéric prit, encore une fois, la croix. Piiis, il signa avec Honorius « une loi constitutive catholique »; l'accord s'y trouvait stipulé entre le pape et l'empereur, à la fois contre les mouvements politiques libertaires des communes et contre les mouvements religieux libertaires des hérétiques. N'était-ce pas l'alliance du pouvoir spirituel et du bras séculier pour régir la chrétienté, alliance telle que l'avait échafaudée la théorie médiévale? Le pupille d'Innocent III et d'Honorius III apparaissait comme le saint empereur de ce Saint-Empire. Qu'il cachait bien son jeu, le Hohenstaufen ! Quand il eut restitué au pape le duché de Spolète et l'héritage de Mathilde, on eût pu le prendre pour un nouveau Charlemagne.
Cependant Frédéric se dirigeait vers la Sicile, sa terre natale et sa terre de prédilection. « C'est avec bonheur que le fils de Henri VI revoyait le royaume où il avait élé élevé. Les huit années de son séjour en Allemagne semblaient lui avoir inspiré peu de goût pour son ciel brumeux, ses épaisses forêts de hêtres et de sapins, ses lourds châteaux, ses villes boueuses, pour la sombre végétation de ses cathédrales commençantes, moins encore peut-être pour les droits obscurs et enchevêtrés et les chicanes de ses rudes seigneurs laïques et ecclésiastiques. Le beau ciel du Midi, son sol avec ses arbres toujours verts, ses pins, ses orangers et ses oliviers, la mer mythologique de Naples et de Palerme, les monuments anciens, encore çà et là debout dans leur majesté, les rues dallées, les pleins cintres et les
arcades de ses basiliques, ses villas et ses palais plus gais, plus aérés, bâtis par les Normands, le prestige des souvenirs de l'administration impériale de Rome, la clarté de son ancien droit, dont l'étude refleurissait alors, lui plaisaient davantage. Il nous avouera lui-même plus tard qu'il faisait un sacrifice chaque fois qu'il quittait ce pays, dont l'agrément et les délices lui plaisaient, pour aller accomplir son devoir d'empereur au delà des Alpes. Mais il avait à cœur surtout de revenir en maître dans le royaume où sa mère et sa femme et lui-même avaient tant souffert des factions rivales, italienne, allemande, pontificale, des usurpations de tous sur la couronne. ^ » Frédéric avait bien envoyé aux croisés de Damiette l'aide promise de 500 chevaliers; mais son attention se concentra sur son royaume de Sicile; en faire l'appui de toute sa politique conquérante en Italie, voilà quel était son but. Or le royaume se voyait l'objet d'une double menace : la Sicile proprement dite souffrait des ravages des Sarrazins qui, de leurs repaires montagneux, descendaient dans la plaine et pillaient les villes; d'autre part, dans la partie péninsulaire, peu à peu les seigneurs avaient empiété sur les droits royaux et s'étaient arrogé des privilèges énormes; contre ces périls, Frédéric s'employa avec vigueur.
Il en oubliait la Terre sainte ; sans doute y envoyait-il quelques nouveaux renforts, mais lui ne partait jamais. Soudain, au début de l'automne, la foudroyante nouvelle arriva d'Orient : le grand désastre des croisés, l'évacuation de Damiette. Cette fois, le vieux pontife eut un sursaut d'indignation : la cause de tout le mal, n'était-ce pas Frédéric et ses retards injustifiés? Et Honorius allait jusqu'à le menacer d'excommunication. L'autre laissa passer l'orage; puis, pour témoigner au pape sa bonne volonté entière, il lui offrit une entrevue. A Véruli, le