‹ Guelfes et gibelinsChapitre 27 sur 38 · I. Zeller, Histoire d'Allemagne, t. V, pp · texte numérisé non relu

I. Zeller, Histoire d'Allemagne, t. V, pp

25 avril 1222, Frédéric parvint une fois encore à persuader Honorius. En ce temps-là, le pape se trouvait en conflit avec Orvieto et Pérouse; et d'autre part la Sicile n'était point pacifiée. Ne convenait-il pas que Frédéric ne quittât l'Italie qu'après avoir assuré partout une paix qui laisserait au pape pleine sécurité? N'était-ce pas d'un bon fils? D'ailleurs, il jura encore, en les termes les plus solennels, qu'il passerait la mer dès qu'une nouvelle diète aurait fixé une date raisonnable. N'était-ce pas d'un bon chré^ tien?

Cette assemblée devait se réunir à Vérone, dès la Saint- Martin; mais, par un bien malencontreux hasard, Frédéric à cette date tomba malade; Esculape lui commandait le repos; pouvait-il désobéir à Esculape? Tout se trouva remis au printemps de 1223. Alors à Ferentino se tint un congrès solennel; les trois grands-maîtres des Ordres militaires s'y rencontrèrent ; on décida que l'expédition serait tentée dans deux ans, et pour y intéresser directement Frédéric, le grand-maître de l'Ordre teutonique, Hermann de Salza, eut l'heureuse idée de lui proposer d'épouser en secondes noces la fille du roi Jean de Briennc, Isabelle, qui n'avait que onze ans, mais qui demeurait l'unique héritière du royaume de Jérusalem. Par les serments les plus sacrés, Frédéric jura encore de s'embarquer à la Saint- Jean Baptiste de l'an 1225. Il semblait d'ailleurs fortement occupé de la sainte entreprise, et envoyait Hermann de Salza la prêcher en Allemagne.

En réalité, il travaillait avant tout à consolider sa situation sicilienne; c'est contre les musulmans de Sicile qu'il menait une vraie croisade, croisade utilitaire 011 il n'y en avait que pour lui. Il alla relancer les Sarrazins dans leurs repaires montagneux et les obligea à faire leur soumission; il en transporta plusieurs milliers de l'autre côté du phare, et les établit à Lucera pour en composer sa garde de janissaires, dont le nombre ira jusqu'à 20,000;

Ainsi s'essayait-il à son rôle de sultan. Maître de la Sicile, Frédéric se parait d'ailleurs d'un titre exotique, celui de roi de Jérusalem. Après avoir obtenu du légat Pelage un nouvel ajournement à la croisade, lors de l'entrevue de San Germano (25 juillet 1225), il n'en réalisait pas moins son union avec Isabelle de Brienne. A la suite d'un mariage par procuration en Palestine, la jeune fiancée débarquait à Brindisi, où la cérémonie nuptiale se célébrait solennellement, le 9 novembre. Aussitôt, Frédéric fit savoir à Jean de Brienne et à ses barons que lui seul serait désormais roi de Jérusalem; et envers et contre toutes les protestations, il maintint son titre. Voilà donc que se démasquaient les projets ambitieux de Frédéric. Ne voulait-il pas constituer une puissance méditerranéenne solide qui aurait tout le prestige d'une royauté orientale, mais qui conserverait en Sicile sa base et son appui? De cette île, ainsi que d'une forteresse, Frédéric commanderait au loin à l'Orient chrétien, et tout près au pape et à l'Italie.

Gomme les deux partis impérial et pontifical existaient toujours et se disputaient partout, comme Gênes luttait contre Milan en Lombardie, Pise contre Florence en Toscane, Bologne contre Imola en Romagne, Frédéric résolut de faire l'unité à son profit et par la force. On le vit convoquer tous ses vassaux dans les Abruzzes en vue de marcher sur l'Italie du Nord. « Restaurer dans une prochaine diète les droits de l'Empire méconnus », tel était son but déclaré. Ainsi la situation demeurait- elle la même qu'au temps de Barberousse ; le tyran Hohenstaufen vivait toujours, avec cette seule différence qu'au lieu de partir du nord, il venait du midi. Dans ces conditions, inévitable était la lutte, une lutte sans merci, une lutte pour la vie et pour la liberté. Dernièrement, lors de l'entrevue de San Germano, alors que, victime une fois encore des agissements des Romains, Honorius avait dû se retirer à Rieti, c'était l'intervention impériale qui lui avait per-

mis de rentrer à Rome. Mais, conjurant de petits périls chroniques, ces petits services ne s'effaçaient-ils pas à la pensée de la grande menace gibeline. Peu importe que le loup caresse d'abord l'agneau, si c'est pour le dévorer ! Même un pauvre Honorius III, si bon et si débonnaire, ne pouvait échapper à cette vue du danger imminent ; il y a un instinct de conservation qui, en cas de péril mortel, rend virils les plus apathiques; le dilemne s'imposait clair : être ou disparaître. Quand pour se rendre dans l'Italie du Nord, Frédéric exigea des Spolétains, sujets du pape, le paiement d'indemnités et de vivres, ils se plaignirent à Honorius. Gelui-ci enfla la voix, il rappela à son pupille les services rendus et les déplaisirs essuyés en retour. Alors, démasquant son jeu, Frédéric se plaignit que les droits impériaux fussent foulés aux pieds; il irait les proclamer solennellement à Crémone devant la noblesse allemande et les magistratures urbaines. Allait-on voir réapparaître les prétentions de Roncaglia?

Conscientes du péril, les cités du Nord se préparaient à résister. Les délégués de Milan, Bologne, Brescia, Vicence, Trévise reformaient pour vingt-cinq ans la ligue lombarde, et bientôt Faënza, Alexandrie, Lodi, Turin y adhéraient. Ce n'était point là un adversaire négligeable. Durant la période de paix relative qui suivit Constance, n'avaient-elles pas eu le temps de se fortifier et de s'armer? Au surplus, se sentaient-elles appuyées par l'autorité morale du pape, tandis que dans le Midi même elles pouvaient compter sur la sympathie des barons napolitains encore mal domptés. Telle était la formidable réalité à laquelle se heurteraient bientôt les prétentions nuageuses de Frédéric.

11 eut beau convoquer à Crémone sa fameuse diète, non seulement il n'y trouva pas les délégués des villes rebelles, mais ses fidèles Allemands eux-mêmes n'y purent parvenir. Quand, par Trente et la vallée de l'Adige, son tils voulut descendre en Italie, les Véronais l'arrêtèrent

net comme un dangereux article de contrebande. Frédéric proposa bien aux recteurs de la ligue une indemnité de passage, ceux-ci maintinrent la condition expresse qu'il prêtât serment de n'attaquer aucune des villes du Nord. Devant ces exigences, l'empereur entra dans une violente colère : « J'aime mieux, s'écria-t-il, souffrir une injure que d'en passer par de si onéreuses conditions », et il en appela à la justice du pape. Celui-ci envoya le cardinal de Porto en vue d'arranger l'affaire; mais les recteurs de la ligue se montrèrent intraitables. En vain, Conrad d'Hildesheim les excommunia-t-il comme coupables de causer des retards à la croisade — c'était bien plaisant — ; en vain le César les mit-il au ban de l'Empire, ils virent passer ses colères sans sourciller. L'arbitrage pontifical put enfin s'exercer : on convint que l'excommunication et l'anathème allemands avaient porté à faux; Lombards et Vénitiens furent enjoints de collaborer pécuniairement et par les armes à l'œuvre commune de la chrétienté, la croisade.

Était-ce bien ce qu'avait voulu Frédéric? Il retourna dans sa Sicile, la rage au cœur. Sa première entreprise échouait piteusement en fausse diète, en menaces stériles, en excommunication rapportée. Il ne pouvait même pas arriver à rééditer Roncaglia. Et l'arbitre du conflit, c'était ce pape débile, ce pauvre Honorius ! Bientôt, celui-ci mourait, après avoir réconcilié Frédéric avec son beaupère; en compensation du titre perdu de roi de Jérusalem, on avait nommé Jean de Brienne lieutenant du pape dans les États de l'Église. Tout semblait sauvé, mais tout restait menacé. Pour Frédéric, simple partie remise. L'Italie et Rome demeuraient sous le coup du grsmd péril Hohenstaufen.

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