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Frédéric II et Grégoire IX : la lutte ouverte

Élu le 29 mars 1227, le nouveau Pontife était le cardinal d'Ostie, Ugolin, qui prit le nom de Grégoire IX. Parent d'Honorius III et son admirateur, il avait, bien qu'octogénaire, une virilité combattive, prête à s'opposer en face aux prétentions impériales. Tout aussitôt, il eut la vue nette de la situation : obliger Frédéric à réaliser enfin son vœu dix fois renouvelé, ne serait-ce pas du même coup libérer l'Italie et obliger l'empereur à travailler pour la chrétienté? Moins d'un mois après son avènement, dès le 23 avril, Grégoire lui rappelle ses promesses. Frédéric comprit que le temps des atermoieinents était passé; l'énergie de ce vieillard le jetait de force à la mer; il s'embarqua à Brindisi, le 8 septembre.

Premier différend : la croisade différée, Frédéric

EXCOMMUNIÉ : LA PAIX DE SaN GeRMANO.

On sait la comédie nouvelle jouée par le faux croisé et comment trois jours après le départ, sous prétexte de maladie, il rentrait dans le port d'Otrante, tandis que le corps expéditionnaire continuait à voguer vers l'Orient. Comme il avait berné le vieil Honorius, Frédéric comptait bien duper encore le vieux Grégoire; mais celui-ci était d'une autre trempe; à la lettre d'excuses de Frédéric, il répondit par une foudroyante excommunication lancée d'Anagni et adressée Urbi et Orhi. Habile et perfide fut la réponse que Frédéric y opposa. N'a-t-il pas de vraies excuses? Et d'ailleurs, il faut que l'on compte sur lui comme sur la seule aide possible ; car « son titre et son pouvoir demeurent l'effroi des barbares; ils dépassent ceux de tous les princes de la terre ». C'était toujours César. Par contre, à ce moment, le pape pouvait sentir la faiblesse de son pouvoir temporel; à Rome même, il n'était jamais maître qu'à demi. Le temps pour Gré-

goire IX de se rendre à Anagni en vue d'excommunier Frédéric, et déjà la ville s'était insurgée; la lecture de la réponse de Frédéric y avait mis tout le monde en effervescence; force fut au pape de sévir. Mais par ses agissements, Frédéric entretenait le mécontentement ; lorsque, le lundi de Pâques, 27 mars, Grégoire IX prêcha contre l'empereur dans l'église Saint-Pierre, on le vit soudain insulté, menacé, chassé de la ville et contraint de se réfugier à Pérouse. Durant ce temps, Frédéric faisait un coup de maître; il partait pour la croisade, comptant y retrouver ce prestige que le pape voulait lui ravir par l'excommunication.

Cependant, abandonner l'Italie, n'était-ce pas la livrer à ses ennemis? Le lieu n'est pas ici de raconter l'expédition diplomatique de Frédéric en Terre Sainte. Mais le jour même où il était couronné à Jérusalem, les troupes pontificales infligeaient une sérieuse défaite aux Napolitains et s'emparaient de San Germano et du Mont Cassin. Les Abruzzes et l'Apulie perdues, la Basilicate et la Calabre directement menacées, la Sicile même en pleine révolte, voilà quels semblaient être pour Frédéric les résultats de son départ. Si sa puissance orientale s'érigeait par les négociations avec le croissant, sa puissance occidentale s'effondrait par les armes de la croix (mai 1229).

Pourtant, la Sicile ne lui était-elle pas plus chère que tout? En Orient, il avait voulu éblouir et gagner du prestige; en Italie, il voulait fonder et bâtir. Soudain, sans être attendu, moins de trois mois après son couronnement à Jérusalem, dès le 10 juin 1229, il aborde dans la Pouille au château d'Ascone. Aussitôt, lettre d'explication au pape. Sachant son homme par cœur, celui-ci lui répond par une franche déclaration de guerre ; aux princes et à l'Europe, il dénonce « la grande trahison de l'empereur envers la chrétienté »; contre lui, il appelle au secours. Mais, par la rapidité de ses attaques, Frédéric devance toute coalition ; il reparaît dans le royaume de Naples, et

aussitôt les pontificaux de Jean de Brienne battent en retraite. Il a bientôt retrouvé une armée, troupes bizarres et composites où figurent côte à côte des chevaliers allemands retour de Terre Sainte, et des Sarrazins de Lucera : voilà donc l'alliance de la croix et du croissant contre le pape. Étrange aberration teutonne ! Pour les Allemands, habitués depuis si longtemps à combattre le pape, c'est l'empereur excommunié qui s'appelle le vrai vicaire du Christ, tant les luttes prolongées pour la possession de l'Italie ont faussé chez eux toute conception saine de la chrétienté. Ne seront-ils pas leurs petits-fils ceux-là qui acclameront Luther? Avec de tels croisés, Frédéric fait merveille : le 8 septembre, il arrive à Capoue ; en un instant, il a reconquis le Mont Cassin et le royaume de Sicile. Exilé à Pérouse, privé de ressources, Grégoire IX doit céder au victorieux César.

Le grand-maître Hermann de Salza s'interposa pour la paix, la paix de San-Germano (début 1230). Au profit du pape, évacuation et restitution de l'État pontifical, liberté accordée au clergé sicilien; par contre, Frédéric était absous, et les résultats de sa politique orientale reconnus. En septembre 1230, il se rencontrait avec Grégoire IX à Anagni. L'entrevue fut empreinte d'une cordialité inattendue; ne vit-on pas les deux ennemis d'autrefois converser et se promener ensemble? On crut partout qu'enfin la question sicilienne se trouvait résolue à l'amiable. Paisibles furent en effet les années qui suivirent San-Germano : en ce temps, s'il arrive que les barons romains s'insurgent et qu'ils se réfugient dans leurs châteaux de la Campanie, l'empereur court les y relancer au nom du pape.

Rien n'était pourtant changé dans la mentalité de Frédéric; dominer l'Italie restait son idée fixe. Aussi profitaitil de ces moments de paix pour fortifier son pouvoir en Sicile, base de toutes ses entreprises ultérieures. Tandis qu'en Allemagne il continue et aggrave sa politique, qui

consiste à opprimer les villes, mais à laisser aux princes un pouvoir toujours plus grand, aiin que, de leur part, il n'y ait nul soulèvement et que les affaires d'Italie puissent le retenir sans distraction; par contre, dans sa Sicile, il établit un régime absolument tyrannique, retient les biens des seigneurs rebelles, détruit les murailles des villes insoumises comme Foggia, Casale-Nuovo et San Severo. Grégoire IX s'inquiète de ces procédés rigoureux : « Frédéric, dit-il, change en deuil et en lamentations les espérances et la joie que la paix avait fait naître. Les peuples s'agiteront et diront : « Voici que ces deux grands luminaires se sont réunis pour plonger beaucoup de monde dans les ténèbres de la douleur et du désespoir. « Dans les constitutions du royaume de Sicile rédigées à Melfi en août 1231, il pose les principes d'un gouvernement absolu, en conformité avec les adages du vieux droit romain ; il s'entoure de légistes dévoués capables d'en assurer l'application; il enserre l'aristocratie laïque et ecclésiastique dans un filet de lois, les soumettant à la juridiction royale; enfin il s'assure un contingent de troupes solides, tant allemandes que sarrazines.

De même se préparait-il à restaurer en Lombardie l'influence impériale. Mais l'Italie du Nord aimait trop son indépendance pour se laisser dompter par le despote ; dès qu'il semblait vouloir étendre la main sur elle, un grand frémissement la traversait toute, et en un instant, les cités divisées se rapprochaient pour la défense de leurs libertés. Quand, en 1231, Frédéric veut réunir à Ra venue une diète impériale, aussitôt les cités lombardes et romagnoles reforment la ligue. Selon la vieille tactique, non seulement elles n'envoient pas de délégués à la diète, mais elles interdisent le chemin aux Allemands, qui voudraient s'y rendre par les défilés des Alpes; Henri luimême, le fils de l'empereur, ne peut passer. Frédéric n'en tient pas moins l'assemblée; il y condamne les constitudes villes italiennes comme contraires aux droits

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des princes; il prétend détruire les magistratures municipales, jusque et y comprise la charge de podestat. Enfin, à la diète d'Aquilée, il obtient d'Eccelin III de Romano l'abandon de Vérone, cette porte de l'Italie par la vallée de l'Adige. Voici directement menacée l'indépendance des villes lombardes. Frédéric s'en retournait en Sicile avec la volonté arrêtée d'y préparer une expédition qui dompterait les libertaires cités.

Mais qu'allait faire Grégoire IX? Au fond, malgré ses protestations d'amitié envers la papauté, Frédéric en revenait quand même à l'éternelle politique des Staufen usurpateurs de l'Italie : conquérir le Nord et le Midi; et prendre ainsi l'évêque de Rome entre les deux mâchoires d'un formidable étau. Les papes demeuraient donc les alliés naturels des Lombards; en défendant les libertés communales, c'était leur propre indépendance, et celle de l'Église, qu'ils protégeaient. Aussi Grégoire IX essaya-t-il de couvrir par la diplom.atie l'Italie du Nord; à Padoue se rencontrèrent deux cardinaux légats du pape, et Hermann de Salza, représentant de l'empereur. Celui-ci voulait la répression des Lombards, le pontife réclamait des garanties contre les empiétements possibles de Frédéric. Malheureusement, Grégoire IX n'était point libre de hausser la voix comme ill'eût voulu; en ce temps-là encore, chassé de Rome et exilé à Anagni, il dépendait du Staufen comme d'un sauveur. Malgré les raisons profondes de discorde, on faisait semblant de s'entendre; plus on doutait l'un de l'autre, plus on multipliait les protestations d'affection et les assurances de ne se séparer jamais. Cependant, voici que Frédéric doit à son tour dompter un soulèvement de la Sicile opprimée, tandis que le pape trouve le moyen de se réconcilier avec les Romains, Aussitôt profite-t-il de ce retour de fortune pour essayer d'imposer sa solution dans les affaires de Lombardie; on le voit rendre une sentence d'arbitrage d'après laquelle les villes sont relevées du crime de lèse-majesté impériale, à

seule condition d'entretenir des troupes pour la Terre Sainte. Pareille solution était toute à l'avantage des cités lombardes; Frédéric la déclina. Qu'allait-il arriver? Allait-on voir se rouvrir les grandes luttes terribles?

S'interposant, deux événements ajournèrent la guerre inévitable : en Allemagne, la révolte de Henri contre Frédéric, à Rome l'émeute communale.

Grave apparaissait cette insurrection romaine. Ce n'était plus un mouvement turbulent, une fronde sans avenir, mais un véritable essai de révolution politique. Sous la conduite du sénateur Lucas Savelli, le peuple réclamait son entière indépendance par la création d'une république qui comprendrait non seulement Rome, mais tout le patrimoine de Saint-Pierre ; un édit du Sénat et du peuple confisqua authentiquement le territoire pontifical. Une fois encore le pape dut s'enfuir à Rieti; une fois encore, force lui fut de faire appel à Frédéric,

Mais celui-ci, lui aussi, avait besoin de Grégoire. Révolté, son fils Henri n'essayait-il pas de gagner à sa cause les cités du Nord? Entre le pape et l'empereur un échange de bons procédés s'ensuivit, Grégoire IX soutint Frédéric en Lombardie; il demanda aux cités de laisser passer les troupes allemandes : « Les Romains, disait-il, l'avaient forcé de requérir l'aide du bras impérial. » De lait, Frédéric soutint le pape contre les révoltés; son armée eut tôt fait de reconquérir le Patrimoine.

Seule une nécessité urgente avait pu causer ce rapprochement éphémère entre Frédéric II et Grégoire IX, A cette vue, les Lombards s'étaient abouchés avec Henri, le révolté; ils avaient contracté avec lui une alliance de dix ans. Mais Frédéric n'eut qu'à se montrer en Allemagne pour triompher sans armes et sans combat de cet Absalon au petit pied. Après avoir célébré à Worms son mariage avec Isabelle, sœur de Henri III d'Angleterre, il promulgait à Mayence la constitution de 1235 qui, en dépit des apparences, marquait un pas en avant vers la

féodalité complète, vers l'indépendance des États. « Il y avait une bien grande différence de Frédéric à Barberousse, son grand-père qui, à un siècle de distance, avait tenu également une grande diète à Mayence. L'un affermissait son pouvoir en Allemagne par des concessions en Italie, pour préparer une croisade qui devait clore glorieusement sa vie; l'autre ne pacifiait l'Allemagne que par des sacrifices d'autorité pour retomber de tout son poids sur l'Italie, dans l'attente d'une lutte dernière et désespérée contre la papauté ^. »

En effet, elle ne peut être que précaire l'alliance du pape et de l'empereur. Nulle illusion possible : du jour où Frédéric attaquerait les Lombards, il s'en prendrait presque directement au pape. Déjà, à Mayence, Frédéric veut profiter de la réunion de tous les princes allemands pour les convier à une campagne d'Italie et donner le coup de grâce aux cités orgueilleuses qui, en empêchant les diètes de Crémone et de Ravenne, l'ont deux fois tenu en échec. Mais Grégoire intervient : « C'est, dit-il, non contre les Lombards, mais contre les musulmans que les chevaliers allemands doivent reporter leurs forces; «ainsi la politique chrétienne de la papauté s'opposait-ellc à la politique réaliste de Frédéric. Pourtant, les Teutons écoutaient plus volontiers Frédéric; un virus anti-italien fermentait dans leurs veines; alors déjà, ils étaient plus Allemands que chrétiens, plus impérialistes que papistes, plus gibelins que guelfes : l'Allemagne au-dessus de tout, Deiitschland iiber ailes. A Mayence, les princes promirent de suivre Frédéric au printemps suivant, afin de venger le droit impérial héréditaire (jus impcrii hereditarhim) . Frédéric se prépare. En vain, le rusé essaie-t-il encore de louvoyer, en vain consent-il à observer, jusqu'à la fin de 1235, le compromis pontifical; désormais la lutte est imminente : Lombardic et papauté contre l'impérialisme de Frédéric II, pour la vie et pour la liberté.

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