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I. Zeller, Histoire d'Allemagne, t. IV, pp

Par ses légats et sa diplomatie, le pape essaya bien encore de reculer le conflit. Mais les villes lombardes sentaient le péril : vainqueur de Henri, l'empereur n'allaitil pas fondre sur elles? A Ferrare, elles renouvelèrent leur ligue, jurant d'opposer une muraille infranchissable au passage du despote.. Par contre, Hermann de Salza réunissait à Crémone les députés des cités gibelines, Pavie, Modène, etc.. Pacifique, Grégoire IX écrivait encore aux archevêques de Mayence et de Trêves que la vraie lutte devait être non pas la campagne de Lombardie, mais la croisade contre les infidèles; de même, se plaignait-il directement à Frédéric.

Deuxième différend : Cortenuova et la Melloria.

L'empereur ne voulait plus rien entendre. Démasquant son jeu, il déclarait qu'il voulait la guerre et qu'il ferait la guerre. Cependant, se parer d'un extérieur chrétien demeurait utile en ces âges de foi. Avant le départ, Frédéric se rend en personne à la Marbourg et y dépose une couronne d'or sur la tête d'Elisabeth de Hongrie, récemment canonisée par Grégoire IX. Sans doute le pape veut la croisade, mais Frédéric explique sans rire que sa guerre contre les Lombards est déjà une croisade, une croisade qui fera l'unité de la chrétienté, et qui rendra possible l'autre croisade, celle contre les infidèles; il ose bien dire qu'il y a eu une Providence empressée à préparer sa vie à un tel rôle. « Si le Sauveur a conduit ma fortune d'une façon si prodigieuse, c'est afin que l'Italie, resserrée de tous côtés dans le cercle de nos forces, revienne à notre obéissance et à l'unité de l'Église, et me permette ainsi de porter un secours efficace à la Terre Sainte, qu'il est de mon devoir de protéger » (24 juillet 1236). Quel excellent apôtre : Machiavel déguisé en Charlemagne !

Dans ses lettres particulières aux rois, Frédéric cache moins sa pensée. Ne dévoile-t-il pas le véritable mobile de

sa politique lorsqu'il proclame qu'il s'agit avant tout de « venger son grand-père Barberousse des injures qu'il a essuyées en Lombardie »? Le rêve dominateur des Staufen le hante toujours, ainsi que leur haine pour ces Lombards qui y opposent la provocante barrière de leurs villes libres. La papauté et les cités du Nord se liguaient pour sauver la liberté de l'Italie et de Rome. Frédéric comprenait si bien les deux causes liées qu'au moment m.ême de passer les Alpes, il essayait de retenir le pape dans les éternelles difficultés romaines; excités par lui, les Frangipani soulèvent le peuple.

Mais Grégoire ne se laisse pas intimider. Aux proclamations trompeuses de Frédéric, il répond par un rappel très net des principes. Il appartient non pas au roi de Germanie, mais à Tévêque de Rome de régir la chrétienté ; à l'empereur la protection, au pape la direction. « Quand l'Église t'a concédé le jour de ton couronnement la puissance du glaive, elle n'a pas entendu diminuer en rien la substance de sa juridiction. Eh, quoi ! tu attentes aux droits du siège apostolique, à la foi que tu lui dois, à ton propre honneur, en méconnaissant le pouvoir qui t'a fait ce que tu es? »

Si solennelle qu'elle fût, aucune parole n'était plus capable d'arrêter le démon déchaîné. Parti d'Augsbourg le 12 juillet, Frédéric se trouvait le 12 août à Vérone. L'armée de la ligue s'était avancée pour lui barrer la route; le légat pontifical Jacques de Palestrine décida Plaisance, clef stratégique de la Lombardie, à se déclarer contre lui. Appuyé à cette place, les Lombards l'empêchaient de déboucher et de porter ses coups décisifs contre Milan. Frédéric s'indignait : « Les pèlerins et les marchands vont partout, et je ne pourrais traverser les terres de mon empire ! » Bien plus, ne se voyait-il pas menacé d'avoir ses communications coupées avec l'Allemagne? En effet, derrière lui, en bordure de l'Autriche, dans la marche de Trévise, ceux de Padoue, de Mantouc, de

Vicence, de Trévise se liguaient contre lui; avec l'aide des Vénitiens ils s'emparaient de Rivalta et menaçaient de lui couper la retraite. Pourtant, Frédéric ne se laisse pas abattre; vivement, avec sa cavalerie, il rebrousse chemin, fond sur cette ligue hypocrite, la disperse par la rapidité de sa venue, prend d'assaut Vicence qu'il livre auxflammes, puis, remontant jusqu'en Autriche, il y assure son autorité contre Frédéric le Batailleur, et s'empare de Vienne durant l'hiver 1236.

Ses derrières ainsi protégés, il reparaît en Italie au printemps 1237 ^t appelle à son aide Sarrazins de Lucera et gibelins d'Italie. Devant cette force redoutable, un moment on pense à transiger. Mais transmises aux légats pontificaux, puis par ceux-ci aux recteurs de la ligue, les propositions de Frédéric sont celles d'un vainqueur brutal : dissolution de la ligue, abandon par les villes de tous leurs droits. On résolut de mourir plutôt pour la liberté.

Frédéric, comme un furieux, traverse le Brescian et le Mantouan qu'il ravage, mais le voilà arrêté par la résistance de l'héroïque Brescia. Le 9 novembre, l'armée de la ligue arrive en vue de la ville pour lui porter secours. La partie décisive allait-elle donc s'engager? A Cortenuova, Frédéric surprend les Lombards; sa cavalerie les enfonce sans leur donner le temps de se reformer ; après un combat acharné qui dure jusqu'au soir, voici le camp forcé; le Caroccio des Milanais ainsi que les bagages et un grand nombre d'hommes tombent au pouvoir des impériaux, les débris de l'armée parviennent cependant à se replier sur Milan. Dans Crémone, Frédéric II défila en triomphateur ; le Caroccio fut envoyé à Rome et le pape dut subir l'humiliation de le voir traîner au Capitole. Ne fallait-il pas que dans la capitale de l'Empire on fêtât la grande victoire de l'empereur?

Cependant, pour qui défend ses libertés, nul revers décisif; il y a une gloire des vaincus, gloire sombre et

fière, gage des résurrections futures, quand ils peuvent dire : Tout est perdu, fors l'honneur. Milan avait fermé ses portes; dans l'ivresse de sa victoire, Frédéric lui proposait des conditions inacceptables, ou plutôt il refusait de lui en faire. Milan résolut de se défendre, et près d'elle les deux vaillantes cités, Alexandrie à l'ouest, Brescia à l'est. Frédéric est résolu à en finir ; il réunit tous ses contingents, allemands, italiens, napolitains. S'emparer d'Alexandrie et de Brescia, qui flanquent Milan à droite et à gauche comme deux tours avancées, tel est son but ; ainsi isolera-t-il la place. Mais l'empereur ne recevait plus tous les secours en hommes qu'il attendait; aux yeux des princes allemands, combien peu profitables ces saignées périodiques; beaucoup s'excusaient. Tous les efforts tentés contre Alexandrie et Brescia se heurtèrent à une résistance désespérée. Lutte sauvage et passionnée. Dans sa fureur, Frédéric mettait parfois les otages devant les machines de guerre, et Brescia lui rendait procédé pour procédé.

A ce moment critique, le vaillant pape octogénaire n'hésita pas à se déclarer contre le despote. Tous les torts de Frédéric, il les relève amèrement; il souligne qu'en faisant la guerre aux Italiens, l'empereur met obstacle à la croisade. Si la lutte a éclaté en Lombardie, réplique Frédéric, c'est parce que Grégoire a trop différé son arbitrage; d'ailleurs après la paix, volontiers il ira à la croisade; ne s'en est-il pas entretenu déjà avec Louis IX de France et Henri III d'Angleterre? Le fourbe tente de se justifier devant l'opinion européenne; aussi se garde-t-il bien de créer un antipape par crainte du scandale. Plutôt que Grégoire IX, c'est l'empereur qui se montre le vrai protecteur de l'Lglise; aux princes et aux peuples, Frédéric voudrait prouver cette thèse monstrueuse et paradoxale.

Grégoire IX vient de rentrer à Rome où il a brisé la révolte des Frangipani, suscitée sous main par Frédéric IL

Il multiplie les démarches diplomatiques, réconcilie Gênes et Venise, leur fait signer à Rome une alliance de neuf ans contre le Staufen; puis le dimanche des Rameaux, 20 mars 1239, il lance T excommunication contre Frédéric, délie ses sujets du serment de fidélité et jette l'interdit sur Padoue, siège de sa résidence. Frédéric veut parer le coup. Il a essayé d'abord de brouiller le pape avec les cardinaux ; il « les exhorte à conjurer par leur esprit de modération les desseins dangereux du pontife ». Il s'efforce ensuite de séparer les Romains de Grégoire; son conseiller, Pierre de Vigne, s'étonne de ne pas « trouver dans la ville de Romulus, un seul patricien, un seul Quirite, pour protester contre l'injure faite à l'empereur de Rome ». N'était-ce pas essayer d'affoler les imaginations romaines en évoquant les gloires antiques de la capitale des Césars? Enfin, Frédéric s'en prend à Grégoire lui-même; il fait non seulement son procès politique, mais son procès personnel. Lui jeter à la tête des accusations mensongères, l'abreuver d'injures, l'appeler « prêtre orgueilleux, faux prophète », l'accuser de simonie et de gaspillage, voilà ses moyens (20 avril). Le pape répond par la grandeur tragique des malédictions apocalyptiques. Dans l'encyclique Ascendit de mari du 21 juin, il s'écrie : « Voyez la bête qui monte du fond de la mer, la bouche pleine de blasphèmes avec les griffes de l'ours et la rage du lion, le corps pareil à celui d'un léopard. Elle ouvre la gueule pour vomir l'outrage contre Dieu et contre ses saints. » Répondant aux imputations personnelles de Frédéric par d'autres, singulièrement justifiées, il accuse cet esprit fort, corrompu par la philosophie et la médecine arabes, et digne déjà des encyclopédistes du xviii^ siècle; il lui reproche d'avoir insulté la maternité de Notre-Dame et d'avoir proféré ce blasphème, que le monde avait été séduit par trois imposteurs : Moïse, Jésus et Mahomet. En novembre, il ordonne au clergé allemand d'annoncer au son des cloches l'excommunication de Frédéric « le

pseudo-empereur, véritable Hérode, adversaire du catholicisme, ennemi de l'Église )>. Frédéric essaie de se justifier; s'il l'emportait devant l'opinion, la partie ne serait-elle point gagnée pour lui? Le voilà soudain qui écrit comme un Père de l'Église : «Nous n'avons jamais parlé de trois imposteurs, car nous professons publiquement que Notre- Seigneur Jésus-Christ est le fils unique de Dieu, égal au Père et au Saint-Esprit en éternité et en magnificence... né selon la chair, ou selon sa nature humaine, de la glorieuse Vierge Marie et ressuscité le troisième jour par la vertu de sa nature divine. Nous savons, au contraire, que le corps de Mahomet est sous la puissance des démons; enfin la sainte Écriture nous apprend que Moïse fut un ami de Dieu, avec qui il s'est entretenu sur le Sinaï. » Frédéric représente Grégoire semblable à un despote du monde : « Chose extraordinaire ! Le soleil veut ravir à la lune son éclat et sa lumière, le prêtre cherche à détruire la grandeur impériale, et la souveraineté apostolique s'efforce de ternir notre majesté impériale que nous tenons de Dieu même. » N'y avait-il pas là comme un commentaire avant la lettre de la fable du loup et de l'agneau? Néanmoms, l'agneau savait se défendre. Ainsi le sacerdoce et l'Empire semblaient se mesurer dans une lutte à mort, haletante et tragique; la chrétienté contemplait, ébahie et muette d'horreur.

Qui donc l'emporterait? L'Allemagne semblait, sinon se désintéresser de la querelle, du moins n'y vouloir plus prendre une part active; elle était lasse. Trop gibeline et trop impérialiste pour obéir aux sentences d'excommunication, elle s'y opposait par la voix même de ses prélats ; ils arguaient le loyalisme dû à l'empereur, et toutes les tentatives de l'archidiacre Albert de Beham pour créer un anti-César échouèrent. Peu d'enthousiasme toutefois pour aller se faire tuer au profit d'une cause impériale étrangère à l'Allemagne.

C'est donc de l'autre côté des Alpes que se jouait la

partie. Dans l'Italie du Nord, sous l'inflaence de la diplomatie pontificale, Frédéric subissait plusieurs défections; successivement Azzo d'Esté et Albéric de Romano l'abandonnent; au lieu de prendre l'offensive contre Milan, il est obligé de s'en tenir à une stricte défensive. D'autre part, la flotte vénitienne débarque des troupes dans le royaume de Naples; là, les procédés tyranniques de Frédéric n'appellent-ils pas la haine et la vengeance, et ne peut-on espérer un soulèvement?

Alors, le Staufen prend un parti extrême. Abandonnant pour un temps la Lombardie où il ne peut vaincre, et se rapprochant de ses États du Sud, plus ou moins soulevés, il semble vouloir s'attaquer directement au pape, et frapper son ennemi en plein cœur, autrement dit à Rome. Il confie à son fils naturel, le bel Enzio, le gouvernement de la Romagne, de la Marche d'Ancône et du duché de Spolète, et veut cerner ainsi le patrimoine de Saint-Pierre ; enfin il va jusqu'à délier les sujets du pape de leur serment de fidélité, et leur promet de les combler de privilèges. Dans l'entourage pontifical, il y eut un moment d'effroi; l'archevêque de Messine, résidant à Rome, offrits a médiation. Inutile démarche; Frédéric témoignait sa volonté de rattacher définitivement à l'Empire, la Marche, le Duché de Spolète, ainsi que d'autres terres « qui doivent être impériales ». Franchissant les frontières mêmes du Patrimoine, il entre dans Viterbe, l'ennemie séculaire de Rome. Enfin, de Tivoli, à portée de regard de la Ville éternelle, il écrit aux Romains pour les inviter à la révolte. Essayer de les attirer à lui par de grandes phrases à l'antique, s'annoncer comme devant relever dans cette capitale de l'Empire « les aigles victorieuses, les anciens faisceaux et les lauriers de triomphe », voilà son procédé.

Tout fut sauvé par Grégoire IX. Il se rend en procession au Latran, et, la main sur les reliques des giands apôtres, il s'écrie : « Puissent les saints garder cette ville que les Romains traliissent. » Tant d'énergie à une heure si cri-

tique ranime les courages et les haines. On se souvient qu'empereur est synonyme d'oppresseur; on jure qu'il ne passera pas. De fait, il n'osa point s'avancer; bientôt il quittait le Patrimoine pour s'enfoncer dans son royaume. Le grand péril était conjuré (février, mars 1230).

Un moment on put croire que la lutte allait s'apaiser. Au mois de mai, Manfred s'empara d'Alexandrie; ce succès sembla suffire à l'orgueil déçu de Frédéric; quand Conrad de Thuringe, le nouveau grand-maître de l'Ordre teutonique, s'interposa pour la paix, volontiers le Staufen eût accepté. Mais les Lombards ne désarmaient plus; sans garanties, point d'armistice acceptable.

Venise était maintenant la grande alliée des Lombards; or, placée à l'embouchure du Pô, Ferrare interceptait les communications. S'en emparer par surprise fut bientôt résolu. L'attaque combinée des milices lombardes et d'une flotte vénitienne réussit pleinement; malgré l'intrépide défense de son gouverneur, le vieux Salinguerra, Ferrare dut capituler. La Lombardie se trouvait maintenant unifiée contre Frédéric; sans doute, le Nord et le centre de l'Italie allaient-ils faire bloc contre lui.

Il comprend l'étendue du péril. De la Sicile à travers la Marche d'Ancône il s'élance, résolu à s'emparer coûte que coûte de la Romagne afin d'empêcher la jonction des Romains et des Lombards. Or, Faënza était alors le cœur de la Romagne, comme Milan celui de la Lombardie. Après avoir pris Ravenne, Frédéric vient donc mettre le s^'ège devant cette ville; en vain les Vénitiens essaient-ils une diversion en ravageant les côtes du royaume de Naples, pendant de longs mois le Staufen s'acharne contre Faënza. La lutte présente un caractère de haine farouche; quand, épuisés, les Faëntins se voient contraints d'expulser vieillards, femmes et enfants, Frédéric refuse de les laisser passer, malgré les supplications de celles qui lèvent vers lui des croix de bois en demandant grâce : « De tout temps, répliqua-t-il, les Faëntins se sont montrés nos

ennemis. Ont-ils perdu la mémoire des outrages faits par leurs pères à l'impératrice Constance, quand, malade et avancée en grossesse, elle traversa la Romagne? Supposentils que nous ignorions leurs tentatives coupables pour s'emparer de notre personne et nous faire périr? Une trop longue indulgence n'a pu les désarmer; aucune grâce ne leur sera faite. » Vieilles haines sans pardon ! D'ailleurs l'enjeu était trop important pour que Frédéric cédât.

Le pape, lui aussi, comprenait la gravité de l'heure ; il en appelait à l'Europe entière; il convoquait un concile pour Pâques de l'année 1241. Il demanda à cet effet une trêve en faveur de Faënza ; inutile démarche, Frédéric ne voulut rien savoir; ce concile, mais il était dirigé contre lui; on n'y assemblerait que des guelfes afin de le condamner; par avance il récusait l'autorité d'une telle assemblée. Même, il menaçait de faire prisonniers les évêques qui voudraient se rendre à Rome.

La voie de terre est donc fermée; Grégoire s'assure la voie de mer. Il obtient des Génois qu'ils transporteront les prélats des côtes de Provence à Gaëte. Pourtant, enragés gibelins, furieux de ce qu'on tente de créer un anti- César, nombre d'évêques allemands déclinent la convocation ; « que le pasteur romain fasse paître ses Italiens ! » réplique l'un d'eux, Conrad de Freisingen. Bien plus, ne voit-on pas l'évêque de Ratisbonne promettre au « très chrétien empereur Frédéric » une aide de 600 chevaliers? Par contre, les prélats d'Angleterre, de France, d'Espagne et d'Italie, se rendent à l'appel du pontife; en avril 1241, ils se rassemblent dans la rivière de Gênes, et s'embarquent sur les galères de la république.

Mais, sur ces entrefaites, Frédéric s'était emparé de Faënza. Libre de ses mouvements, voici qu'il donne l'ordre à la flotte sicilienne et pisane de barrer la route aux pontificaux. A la hauteur de l'île de Monte-Christo, près du rocher de Meloria, les deux flottes se heurtèrent. Supérieurs en nombre, les Siciliens l'emportèrent; plu-

sieurs galères génoises parvinrent à se sauver, mais le gros de la flotte fut capturé. Le butin ecclésiastique était considérable : trois légats, une centaine de prélats, et notamment les archevêques de Bordeaux, de Rouen et de Milan. Chargés de chaînes d'argent, Frédéric les fit conduire à Pise; de là, en trois longues semaines, à fond de cale, dans des conditions infectes, ils accomplirent le voyage de Naples; beaucoup périrent en route.

Pour l'empereur, grand triomphe, il exulte. « Je vois, ose-t-il écrire au roi d'Angleterre, je vois que Dieu est avec moi. » Tout paraît trembler sous lui; ne semble-t-il pas qu'il va tout soumettre, Urbem et OrbemP A cette heure, pourtant, on vit relever la tête deux hommes qui ne craignaient rien parce qu'ils ne craignaient que Dieu : le pape et le roi de France. Jusqu'ici saint Louis n'avait pas consenti à prendre parti dans un conflit qu'il espérait voir finir pacifiquement au plus grand profit de la croisade; même, il venait de décliner l'offre de l'Empire faite à son frère Robert d'Artois. Mais à la nouvelle que des prélats français avaient été arrêtés, par l'intermédiaire de l'abbé de Corbie et d'un chevalier de son hôtel, Gervais d'Escrenne, fièrement il demanda des comptes à l'empereur. Dans l'ivresse du triomphe, Frédéric répondit insolemment : « C'est, dit-il, l'admirable providence de Dieu qui, déjouant la conspiration ourdie contre nous, a mis entre nos mains les cardinaux et les prélats non seulement du royaume de France, mais des autres provinces, que nous tenons tous comme nos ennemis et adversaires... La puissance de l'Empire dépasse toute force humaine; les animaux tremblent en reconnaissant les traces du lion. Que votre Altesse Royale ne s'étonne pas si Auguste retient dans ses serres ceux qui s'efforcent d'enserrer César. » Alors saint Louis, relevant l'affront, somma l'empereur de s'exécuter en un de ces langages bien français, par lesquels il nous est arrivé plus d'une fois à travers l'histoire d'imposer nos volontés aussi impérieuse-

ment que par des coups d'épée. Il faut lire cela dans la saveur de la vieille langue «...Vous tenés nos prélats qui au siège de Roume estoient meus par foy et par obédience, ne refuser ne pouoient le mandement le pape, et les feistez prendre en mer; laquelle chose nous portons grièvement, et dolent en sommes. Si sachiez certainement que nous avons entendu par leurs lettres qu'il ne pensoient à faire chose qui vous feut contraire. Dont, quant il nont fet choze qui tourne à vostre grief, il apartient à vostre majesté rendre les et délivrer. Si pourveez et metez en balance de droit jugement ce que vous mandons, et ne vêliez pas tenir par puissance les prélats, ou par volenté ; car li royaumes de France net mie encore si afoiblis que il se laisse mener à vos espérons. » Devant un langage aussi énergique, Frédéric dut céder et restituer les prisonniers français.

Un autre qui ne tremblait pas devant la grande menace, c'était Grégoire IX. Lui et les villes lombardes résistaient toujours. Frédéric, qui se croyait maître de tout, s'apprêtait à marcher sur Rome; mais ce pape de quatre-vingtneuf ans voulait résister quand même : potius mori. Pourtant, il n'était pas jusqu'à sa propre ville où il ne rencontrât une opposition puissante, celle des Colonna. « Je ne te reconnaîtrai bientôt plus comme cardinal, disait Grégoire au prélat de la famille. — Ni moi, toi comme pape, répliquait l'autre », et il se fortifiait dans le mausolée d'Auguste. A ce moment, franchissant les Apennms, Frédéric pénétrait dans le Patrimoine; il occupait Spolète, ravageait Terni et Rieti, puis se dirigeait sur Rome.

Mais le vieux pontife était décidé à mourir à son poste; il refusait les conditions de capitulation que lui transmettait Frédéric par l'intermédiaire de Richard de Cornouailles; il domptait dans Rome, avec l'aide des Orsini, la faction Colonna. Par Tivoli et Albano, Frédéric s'approchait de la ville. Dans cette angoisse extrême, Grégoire, se raidissant, trouvait encore la force d'envoyer aux cardi-

naux captifs une exhortation de surhumaine confiance. « Ne vous laissez pas, leur disait- il, ne vous laissez pas, vous croyants, troubler par le changement apparent de ce qui arrive. Ne soyez ni abattus dans le malheur, ni fiers dans l'infortime; ayez confiance en Dieu; supportez avec patience les épreuves qu'il vous envoie. La petite barque de Pierre peut de temps en temps être assaillie par des vents contraires et par les coups de la tempête; mais bientôt, au souffle impérieux de Dieu, le calme succède à l'orage, et échappée aux vagues écumantes, elle glisse en paix sur la plaine liquide apaisée et soumise. »

Cependant, le 22 août, le vieux pape s'éteignait. Il était mort debout, fixé pour la postérité dans cette attitude héroïque qui allait sauver Rome. Temps affreusement troublés; à côté de la querelle du sacerdoce et de l'Empire arrivée à son paroxysme, voici que menaçant l'Europe, l'invasion des Mongols la jette dans une terreur immense. Les fidèles s'engouffrent dans les églises et s'écrient : De la fureur des Tartares, Seigneur, délivreznous. « Que les consolations célestes nous soutiennent, ô ma mère, disait saint Louis à M°^^ Blanche : car si cette nation vient sur nous, ou nous ferons rentrer ces Tartares, comme on les appelle, dans leurs demeures tartaréennes d'où ils sont sortis, ou ils nous feront tous monter au ciel. » Au jeu de mots près, le propos était grave.

Habilement, Frédéric avait toujours séparé la papauté de Grégoire IX, l'homme, de l'institution. Apprenant la mort de son ennemi, il s'écria : « Ce mois d'Auguste (août) a enlevé celui qui osait attaquer Auguste; le voilà mort celui qui jeta tant d'hommes en péril de mort. » Mais, pour faire montre d'intentions pacifiques, il quitta le Patrimoine et s'enfonça dans le royaume de Naples. Avec une parfaite hypocrisie, il souhaitait voir élever au Saint- Siège un pontife qui réparât le mal fait par Grégoire et qui donnât la paix au monde. « Quoique le défunt méritât notre haine, nous lui aurions désiré plus longue vie, afin

qu'il pût réparer le scandale causé. Mais Dieu qui connaît les secrètes pensées des méchants, en a décidé autrement ; il fera monter sur le Siège apostolique un homme selon son cœur. Nous désirons vivement nous réconcilier avec l'Église; nous ferons tout ce qui dépendra de nous pour protéger la foi catholique; nous n'avons pris en main le sceptre de l'Empire que pour défendre contre tous ses ennemis notre mère l'Église. » Bien fol qui eût cru un seul mot de toutes ces protestations !

L'élu se trouva être un Milanais, Godefroy, cardinal évêque de Sabine; il prit le nom de Célestin IV. Mais, comme si les responsabilités écrasantes de la situation l'eussent terrassé, il mourut presque aussitôt, avant sa consécration. Suivit une longue vacance de deux ans. A Rome, lutte entre les guelfes et les Colonna impérialistes, le Sacré-Collège dispersé, les six cardinaux présents partagés d'avis. La chrétienté souffre de l'attente; Frédéric s'impatiente; il écrit aux cardinaux, leur exprime « la profonde douleur qu'il ressent du long veuvage de l'Église romaine», « Par vos menées, leur dit-il, vous devenez la fable de l'Europe. Si vous ne parvenez pas à trouver un pontife, c'est que dans votre ambition, tous, vous voudriez le devenir. » Il oubliait d'avouer que la vraie cause du retard provenait de l'impossibilité où il mettait les cardinaux de se réunir en assemblée plénière. D'ailleurs, trouver un pape capable de tenir tête à un pareil monstre, quelle difficulté ! De France, saint Louis excitait à l'audace les princes de l'Église : « Dès qu'il s'agit de l'indépendance de l'Église, leur écrivait-il, vous pouvez compter sur l'appui de la France. Soyez fermes, résistez vigoureusement au joug honteux sous lequel vous n'avez déjà que trop courbé la tête. » On voit par ces simples mots à quel point est fausse la légende d'un saint Louis se désintéressant de la querelle du sacerdoce et de l'Empire. Comme il devait alors faire face à la redoutable coalition du roi d'Angleterre, du comte de la Marche et du comte de Tou-

louse, il ne put intervenir davantage. Pourtant une ambassade d'évêques français passa les Alpes et insista auprès de Frédéric afin qu'il levât le blocus de Rome et qu'il permît aux cardinaux de se grouper. A cette prière, Frédéric, après être venu ravager la campagne romaine, consent enfin à laisser libre l'élection; il rentre dans son royaume de Naples et relâche les prélats captifs. Le 25 juin 1243, le cardinal Sinibaldo Fieschi est élu pape et prend le nom d'Innocent IV.

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