Frédéric II et Innocent IV : la Défaite gibeline
C'était un prélat intègre, un juriste consommé, un diplomate habile; à la défense des droits de l'Église il apportait la même passion sainte que Grégoire IX; seulement, par nature il était davantage porté à user des armes diplomatiques. On rapporte qu'apprenant son élection, Frédéric se serait écrié : « J'avais un ami dans le cardinal Fieschi; Innocent sera mon ennemi parce qu'un pape ne peut être gibelin. » Pourtant, il affecta la confiance et exprima au nouveau pontife sa bonne volonté entière : «Nous avons appris avec une extrême joie que notre ancien ami est devenu notre père. Nous croyons que votre élévation à la papauté va mettre fin à toutes les discordes. Dans cette ferme confiance, nous prenons ici l'engagement d'employer nos forces à maintenir la dignité de l'Église romaine, à protéger les libertés ecclésiastiques; et, sauf les droits et l'honneur de notre couronne, à nous montrer pour vous un fils obéissant et soumis. »
Des actes, et non pas des formules, voilà ce que le nouveau pape réclamait de Frédéric. Tout aussitôt, lui dépêche-t-il à Melfi deux ecclésiastiques avec des réclamations très nettes : délivrance des prisonniers de la Meloria, restitution de tous les territoires pontificaux, paix avec les Lombards, création d'un tribunal international d'arbitrage pour les questions litigieuses. Comme
on le voit, Innocent IV ne voulait traiter qu'en garantissant l'honneur et la vie des Lombards; la papauté continuait à faire cause commune avec eux parce que son sort restait indéfectiblement lié au leur. Innocent IV écrivait aux chefs ligueurs : « Engagez nos amis et nos fidèles à persévérer dans leur dévouement à la bonne cause. Qu'ils sachent que nous n'entendons pas les abandonner et que l'Église n'acceptera aucun accord dans lequel on refuserait de les admettre. »
Sur ces entrefaites, au cri guelfe de «Vive l'Église!», Viterbe, qui avait une garnison impériale, se révolta. Puisque les Viterbois étaient du Patrimoine, Innocent IV les soutint comme ses vassaux naturels. Frédéric vint assiéger la ville, mais il échoua devant l'indomptable courage des habitants. Ce revers du Staufen encouragea et fortifia le parti guelfe dans toute l'Italie centrale, si bien que la conclusion de la paix, loin d'en être entravée, en fut accélérée : car plier sous la mauvaise fortune, Frédéric s'y résignait toujours, quitte à se redresser ensuite. Pierre de la Vigne et Thaddée de Suessa étant partie pour l'empereur, les conditions préalablement posées par Innocent furent débattues : restitution du domaine pontifical, reddition des prisonniers, acceptation de l'arbitrage pontifical pour la question lombarde, levée de l'excommunication impériale. En elle-même, l'acceptation de telles clauses constituait un triomphe pour la papauté, et l'on fut bien étonné de les voir agréées par Frédéric. La paix fut signée sur la place du Latran, et dans un sermon au peuple, le pape réconciliateur appela Frédéric, « fils dévoué et prince catholique, devotum filium ei catholicum principem. » Pareil éloge ne dépassait-il pas quelque peu les mérites antérieurs de l'empereur?
En fait, c'était une paix instable, une « paix mal assise » dont les éléments restaient à préciser. A peine en vint-on au détail, toute entente s'évanouit. Sur la question lombarde en particulier, Frédéric a bien accepté l'arbitrage
pontifical, mais à la discussion il déclare vouloir sauvegarder les droits de l'Empire, et il exige que le pape se détache de la ligue. Dans ce cas, loin de poser les conditions, n'était-ce pas le pape qui les subissait? Il perdait ses alliés naturels, il devenait dupe. Même la proposition de sceller une telle entente par le mariage de Conrad, fils de Frédéric, avec l'une des nièces du pape, ne put séduire celui-ci. Rome et la sainte Église d'abord, les intérêts de la famille après, bien après. Par ailleurs, Innocent IV voyait Frédéric intriguer à Rome, y soutenir les Frangipani, prétendre à la nomination du préfet et à l'investiture des fiefs. Le Staufen voulait-il donc à la fois le séparer des Lombards et régir en personne le Patrimoine? Prisonnier de l'empereur, lui, le chef de l'Église, jamais ! Nous l'avons dit, ses procédés étaient d'une autre sorte que ceux de Grégoire IX. Il résolut de se dérober à l'étreinte, de s'échapper furtivement, puis de convoquer les évêques de la chrétienté à un concile œcuménique où il excommunierait l'empereur. Ainsi ne reverrait-on plus la Meloria. C'était vaincre en s'évadant, c'était par la fuite préparer une grande victoire morale. Alexandre III n'en avait-il pas jadis donné l'exemple? A malin, malin et demi !
Innocent devait se trouver à Nami pour les négociations impériales. Au lieu de cela, il se rendit à Civita- Castellana; puis, durant la nuit du 29 juin, sous le déguisement d'un chevalier, à travers la montagne, il gagna Civita-Vecchia; là il s'embarque sur une galère, et trompant à la faveur d'un orage la surveillance de l'amiral sicilien Anselme de Mari, il débarque à Gênes. On l'y acclame au cri de Benedictus qui venit in nomine Dcmini, tandis que les gens de sa suite donnent la réplique avec à-propos. « Anima nostra sicut passer erepta est de laqueo venantium. Comme le passereau, nous avons rompu le lacet de l'oiseleur. » De fait, Innocent IV venait d'échapper au péril d'être cerné par l'empereur. Celui-ci dut se reconnaître
vaincu : « Jadis, si je jouais aux échecs avec le cardinal Fieschi, je le faisais mat; mais aujourd'hui, prenant en main son jeu, les Génois me font perdre la partie. »
L'ÉCHEC MORAL DE FRÉDÉRIC : LE CONCILE DE LyON.
Il disait vrai. Innocent IV ne pouvait-il maintenant convoquer le concile œcuménique qui condamnerait Frédéric? C'était la revanche de la Meloria. Pour le lieu de la réunion, le pape hésitait encore. Il eût voulu la France; mais saint Louis se déroba; sans doute restait-il soucieux de garder une neutralité qui un jour peut-être lui vaudrait d'offrir son arbitrage pacifique dans la grande querelle. Après un séjour de trois mois dans un cloître cistercien des Apennins, Innocent IV jeta son dévolu sur Lyon. Choix souverainement habile : située aux confins de l'Empire et de la France, Lyon demeurait en réalité ville libre ; ainsi les évêques de tous pays pourraient-ils s'y rendre facilement. A travers les Alpes glacées, s'armant d'une énergie digne de son prédécesseur Grégoire IX, Innocent IV, malade, s'y traîna quand même, avec la volonté et l'espoir d'y briser enfin l'astuce de Frédéric sous une excommunication retentissante. « Mes fils, écrivait-il aux Génois, je veux aller à Lyon afin de faire connaître avant de mourir aux princes et aux prélats dans quelle misère gémit l'Église. Si je ne puis aller à cheval, je m'y ferai porter. »
Arrivé à Lyon, Innocent IV convoqua tous les prélats de la chrétienté au concile : les deux principaux motifs invoqués étaient la croisade et la condamnation de Frédéric. Sauf les évêques gibelins de Germanie, la haute hiérarchie répondit enfouie à l'appel du pontife; Français, Espagnols, Anglais, guelfes d'Italie, les prélats se trouvèrent à ce rendez- vous de chrétienté; même parmi les Allemands, on y voyait le patriarche d'Aquilée, les archevêques de Cologne et de Mayence, les évêques de Trieste,
de Liège et de Prague. Frédéric avait envoyé pour le défendre le fameux Thaddée de Suessa. Dans une réunion préparatoire, celui-ci fit habilement, au nom de son maître, des propositions magnifiques : Frédéric restituerait au pape son Patrimoine, puis il irait à la croisade et délivrerait les Lieux saints; bref, il ferait son métier d'empereur comme un Charlemagne. Mais Innocent IV n'était pas homme à se laisser éblouir par de telles paroles ; il connaissait son homme. « Voilà de belles promesses, répartit le pape, mais qui ne seront jamais exécutées. Aujourd'hui que la cognée est à la racine de l'arbre, elles doivent servir à tromper le concile, à le dissoudre et à faire différer la sanction. Que l'empereur respecte d'abord la paix autrefois jurée, et je n'aurai plus d'arrière-pensée. Mais comment saisir ce Protée qui change constamment de figure? Qui se fera sa caution ? — Les rois de France et d'Angleterre, répartit Thaddée. — Nous ne l'acceptons pas, répondit le pape. Car si l'empereur, ainsi que tout son passé le fait supposer, manque une fois de plus à sa parole, il faudra faire auprès de ces deux rois de fâcheuses instances, et l'Église aura trois ennemis au lieu d'un. » Aux yeux d'Innocent IV, nul armistice possible qu'aux conditions autrefois posées : évacuation immédiate des États de l'Église, libération des prélats captifs, soumission de la question lombarde à l'arbitrage pontifical. Ces clauses, Frédéric ne pouvait ni ne voulait les accepter sérieusement; il ne restait plus qu'à le juger.
A la première session, dans son discours d'ouverture. Innocent IV compara ses souffrances aux cinq plaies de Notre-Seigneur : sa première souffrance venait des péchés du clergé, la seconde de Jérusalem prise par les Sarrasins, la troisième de Constantinople menacée par les Grecs schismatiques, la quatrième des Tartares envahisseurs de la Hongrie ; la cinquième enfin, la plus cuisante de tontes, avait pour cause la guerre de l'empereur contre l'Église. Innocent s'étendit longuement sur les fautes de Frédéric;
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il l'accabla sous un réquisitoire écrasant où les fautes politiques et les crimes personnels furent rappelés à l'envi : hérésie, sacrilèges, superstitions astrologiques, création d'une fortertesse sarrasine à Lucera en pleine terre chrétienne, relations avec le Soudan, mœurs infâmes, adultères avec les filles des Sarrasins. Enfin, pour bien mettre en relief la félonie de Frédéric, Innocent IV eut l'habileté de rappeler quelles conditions de paix, jeune empereur, il avait acceptées d'Honorius : reconnaître la suzeraineté du Saint-Siège sur le royaume de Sicile, abandonner au pape la Marche d'Ancône, le duché de Spolète, l'exarchat de Ravenne, la Pentapole, la Romagne, les biens allodiaux de la comtesse Mathilde, rien alors ne lui coûtait. Mais depuis, combien de fois n'avait-il pas violé toutes ces promesses avec beaucoup d'autres? La partie semblait perdue pour l'empereur. Thaddée de Suessa essaya de répondre point par point; qu'il y ait mis beaucoup de savoir-faire, c'est incontestable, mais il ne convainquit personne; la cause de Frédéric n'était pas défendable. « Mes Seigneurs, disait Thaddée, sur l'inculpation d'hérésie, la plus grave de toutes, on ne peut rien dire de positif en l'absence de l'empereur, c'est luimême qu'il faudrait entendre; ce sont ses paroles seules qui pourraient nous dévoiler le secret de son cœur... Si l'empereur est lié d'amitié avec le Soudan d'Egypte, et s'il laisse habiter les Sarrasins dans son royaume, pur esprit de prévoyance; car il se sert ensuite de ces Sarrasins pour apaiser les révoltes de ses sujets. Il épargne ainsi le sang chrétien... Quant aux filles des Sarrasins, il ne les a pas attirées pour pécher avec elles, mais seulement pour jouir de leurs chants, et il les a renvoyées dès qu'il s'est aperçu qu'elles donnaient lieu à des soupçons^.» On peut le croire, un tel plaidoyer recueillit facilement tous les sourires sceptiques de l'assemblée.
I. Sur le Concile de Lyon, voir Héfelé-Leclerrq, Histoire des conciles, t. V., z^^ partie, pp. 1633-79,
Pour faire pièce au concile, le Staufen avait convoqué à Vérone une réunion de ses fidèles. Si pâle parut cette diète en regard des grandes assises de la chrétienté, que Frédéric lui-même en comprit vite le ridicule, et qu'il la congédia. Cependant, à Lyon les séances se précipitaient. Le 5, on avait jugé la conduite de Frédéric à l'égard des prisonniers de la Meloria. Essayant de gagner du temps, Thaddée demandait un sursis afin de permettre à Frédéric de venir se justifier lui-même; on savait à quoi s'en tenir; on n'accorda qu'un délai insuffisant. « S'il vient, je pars », aurait dit Innocent IV.
Le lundi 17 juillet, le pape résolut d'excommunier solennellement Frédéric. En vain, Thaddée objecta-t-il que le concile n'était pas universel : « Si quelques prélats manquent ici, répliqua Innocent, tu dois t'en prendre à celui qui par les plus coupables moyens s'oppose à la réunion de l'Église; nous ne pouvons faire droit à ton appel. » Puis à la lueur des torches. Je pontife prononça la sentence; tous les crimes du Staufen s'y trouvaient rappelés. « Pour ces péchés et beaucoup d'autres, concluait le pape, après mûre réflexion avec nos frères et le Saint Concile, nous, représentant du Christ sur la terre, déclarons ce prince dépouillé de par Dieu de tous ses honneurs et dignités. Nous délions à tout jamais du serment de fidélité tous ceux qui le lui ont prêté, et défendons, en vertu de l'autorité papale et sous peine d'excommunication, à toute personne de lui obéir à l'avenir à titre d'empereur ou de roi. Ceux à qui appartient l'élection d'un nouvel empereur doivent y procéder ; quant aux Deux Siciles, nous y pourvoirons après avoir pris l'avis de nos frères les cardinaux, » Alors, selon le rite, les évêques retournant leurs flambeaux à terre, les étouffèrent sous leurs pieds. Thaddée eut l'impression que son maître était perdu et que l'Univers l'avait condamné. Dies iste, dies irae, calamitatis et miseriae! s'écria-t-il en se frappant la poitrine. Puis il essaya un dernier rappel de l'argument
favori de Frédéric : Déposer l'empereur, n'était-ce pas supprimer le défenseur des Lieux saints? « Maintenant, déclara- t-il, les hérétiques pourront se réjouir, les Kharismiens régneront sans obstacle sur la Terre Sainte, et les Tartares menaceront l'Europe. — J'ai fait mon devoir, répliqua Innocent; que la volonté de Dieu soit faite! »
Quand l'empereur fut informé de la terrible sentence « il éclata en menaces et en injures contre le pape ». Cet homme, dont la naissance est vulgaire, dit-il avec emportement, cet homme prétend me précipiter du trône, moi qui ne connais point de supérieur, ni même d'égal ! Croit-il déjà m' avoir ravi mes couronnes? » Et se faisant apporter le coffre qui les renfermait, il en prit une, s'en ceignit le front, en s'écriant d'une voix étouffée par la colère : « La voici, je la possède encore, et quoi qu'il fasse, je ne la perdrai pas ! Ma position, loin de s'aggraver, s'améliore, car j'étais en quelque sorte dans la nécessité d'obéir à mon ennemi, et à partir d'aujourd'hui, je ne lui dois plus de ménagements ^. »
Sa première colère apaisée, Frédéric en appela aux princes, aux évêques, à l'Église entière. Dans sa circulaire aux Anglais, datée de Turin le 31 juillet 1245, il niait expressément au pape le droit de le déposer. « La sentence portée contre nous est injuste et excessive eu égard à la peine; elle condamne l'empereur romain pour crime de lèse-majesté, c'est-à-dire soumet ridiculement à une loi l'empereur qui est au-dessus de toute loi ^ et contre lequel aucun homme, mais Dieu seul peut prononcer des peines temporelles. » Il avertissait les princes que leur cause restait solidaire de la sienne, qu'après lui leur tour viendrait, qu'il fallait libérer le m.onde du despotisme papal. « Songez que cette sentence a été prononcée sans la parti-
1 . Du Cherrier, Histoire de la lutte des Papes et des Empereurs de Souabe, t. II, p. 152 (d'après Mathieu Paris).
2, Qui omnibus legibus imperialiter est solutus.
cipation d'aucun prince allemand ayant pouvoir de nous élire ou de nous déposer, ce qui constitue un danger, non seulement pour nous, mais pour tout prince temporel. On commence par nous, à bientôt les rois et les princes. Défendez donc en moi votre propre cause. »
Dans l'âpreté de la lutte, Frédéric se déclarait prêt à se servir de toutes armes, à révolutionner l'Église. De certaines de ses paroles, on a cru pouvoir conclure qu'il avait imaginé une vaste réforme de l'Église, un retour à la pauvreté apostolique, sous sa poigne toute-puissante de pape laïc. En réalité, ce monstre du moyen âge était non pas un réformateur, mais un sceptique. Aussi faisait-il flèche de tout bois. Renverser Innocent IV, voilà son but ; pour y parvenir, tout procédé lui devenait bon. Or, c'était sur la hiérarchie ecclésiastique que s'appuyait Innocent IV; quel meilleur moyen de l'atteindre que de saper cette hiérarchie? D'autre part, Frédéric avait besoin de l'aide des princes et barons, comment les mieux gagner qu'en leur promettant les dépouilles de la trop riche Église? Il attisait leurs convoitises, il sonnait l'hallali pour la curée; éternel moyen de séduction, et qui réussira toujours ! « Comment, leur écrivait-il, pouvezvous obéir aux fils de vos propres sujets, à des hommes aux faux dehors de sainteté, qui s'engraissent des aumônes et se tournent ensuite contre les bienfaiteurs de l'Église? Dévorés d'ambition, ils espèrent que le Jourdain tout entier coulera dans leur bouche ! Oh ! si vous vous défendiez plus soigneusement contre les entreprises de ces scribes et de ces pharisiens qui s'enrichissent en appauvrissant vos États, combien vous épargneriez d'argent ! Vous rendent-ils en échange quelque service? Aucun ! Quand vous leur tendez la main, non seulement ils la saisissent avec avidité, mais ils prennent votre bras jusqu'au coude. Une fois dans leurs filets, vous êtes semblables à l'oiseau qui s'enlace de plus en plus en cherchant à se dégager. » Aux princes allemands, il spécifie : « De
nos jours, l'Église est toute mondaine; ses ministres, enivrés des délices terrestres, se soucient peu du Seigneur. C'est pourquoi, nous croyons faire une œuvre de charité en enlevant à de tels hommes les trésors dont ils se sont gorgés pour leur damnation éternelle. Joignez-vous à nous et veillons tous ensemble à ce que, en perdant leur superflu, ils servent désormais le Très-Haut, et se contentent de peu. » Frédéric remuait ciel et terre pour abattre l'adversaire; il voulait élargir ses démêlés avec le pape aux proportions d'une affaire européenne, ce qu'ils étaient en effet. Aussi parlait-il de cette manière, non seulement aux princes allemands, mais aux barons français, et on verra ceux-ci se faire l'écho de sa politique dans un violent pamphlet anti-clérical.
De son côté. Innocent IV essayait par des arguments plus véridiques d'attirer à lui les princes; sa lutte contre Frédéric, il la leur montrait comme une guerre à l'Antéchrist. « L'épouse de l'Agneau, disait-il, dans une encyclique, aux rois et aux princes, la sainte Église règne sur l'univers entier, de même que son époux Jésus-Christ, duquel dérive tout pouvoir... Ses fils (les prêtres) reçoivent de leur Père la grâce de la toute-puissance pour déraciner et pour détruire, pour bâtir et pour planter... Ainsi ornée du diadème d'un tel époux, l'Église ne craint rien... Mais tout homme sensé peut constater de quel esprit est animé ce fils de perdition, ce précurseur de l'Antéchrist, monstre d'ingratitude... Il a avoué le projet de rendre les serviteurs de l'Église aussi pauvres que dans les temps apostoliques, et, en effet, il a déjà dépouillé à maintes reprises les églises de son Empire. Rois, princes et pieux fidèles, comprenez donc combien le Christ est blessé par tous ces outrages prodigués à son épouse. Frédéric s'est attaqué au Christ en s'attaquant à Pierre et à ses successeurs... Voyez maintenant si ses crimes contre l'Église pouvaient rester impunis. Celui qui maudit son père ou sa mère mérite la mort ; aussi vous prendrez les armes pour châtier
et non pour défendre celui qui est privé de la bénédiction maternelle pour avoir persécuté sa mère... »
Cependant, entre le pape et l'empereur un arbitre pacifique ne pouvait-il s'interposer? Saint Louis, le prince très chrétien, n'était-il pas là? Grand intérêt avait le Staufen à s'assurer les bonnes grâces du roi de France. Non seulement il lui écrivit comme à tous les autres princes, mais il lui envoya ses conseillers intimes, Pierre de la Vigne et Guillaume d'Occa, lui assurant qu'il ne demandait pas mieux que s'en remettre à sa décision. Il faisait d'ailleurs miroiter aux yeux de saint Louis ses éternelles promesses de croisade : quand la paix serait conclue avec le pape, lui aussi irait en Orient, à moins qu'il n'y envoyât son fils Conrad. Quelle perspective grandiose : Frédéric et saint Louis, l'Allemagne et la France alliées pour une croisade commune ! Ne serait-ce donc pas le retour aux beaux temps d'Urbain II? Il est probable que saint Louis ne croyait que très à demi à ces fallacieuses promesses; il n'en acceptait pas moins le rôle d'arbitre dans l'espoir de laisser derrière lui, à son départ pour l'Orient, une chrétienté pacifiée. Il eut donc une entrevue à Cluny avec Innocent IV : les conférences, qui durèrent sept jours, se tinrent très secrètes entre le pape, le roi et M^^^ Blanche; le conflit ne fut pas apaisé, parce que bel et bien insoluble, de par la mauvaise foi de Frédéric (novembre 1245).
La lutte reprit avec une vigueur inouïe. « Jusqu'ici, j'ai servi d'enclume, clamait Frédéric, maintenant je serai le marteau. » Avec un calme moins dramatique, mais plus imposant. Innocent IV répliquait : « Nous sommes prêts, quoiqu'il arrive, à souffrir la mort; nous et les cardinaux nos frères, nous défendrons en combattant la cause de Dieu et de l'Église, jusqu'au dernier soupir. »
En Italie, son terrain favori, Frédéric conduit lui-même la lutte; il parvient à détacher Venise de l'alliance pontificale; à Eccelin de Romano, son très sûr allié, il confie
le soin de fortifier les places trévisanes, gardiennes des défilés alpins. Mais les pontificaux s'organisaient, eux aussi. Au centre de l'Italie, la main ferme du cardinal Renier Capocci tenait le Patrimoine, le duché de Spolète, la Marche d'Ancône. Bientôt, avec l'aide de Bernado Orlando, propre beau-frère d'Innocent IV, il organise une vaste conspiration ayant son siège à Parme. Le vicaire impérial de Toscane, Pandolph Tasanella, le podestat de Parme, Ubaldo Francesco, et plusieurs autres impériaux s'étaient laissé acheter; le cardinal envahirait le royaume de Naples, en même temps que se soulèveraient les Siciliens exaspérés. Mais le complot fut éventé. Le cardinal se fit battre à Asoli ; avec une énergie et une cruauté dignes de son père Henri VI, Frédéric noya dans le sang l'insurrection napolitaine ; il y eut des prisonniers qui eurent le nez et les mains coupés, les yeux crevés. Le bruit courait que le pape avait favorisé le complot, qu'il avait même soudoyé des sicaires pour tuer Frédéric. Devant de telles calomnies, la vertu d'Innocent IV s'indignait : « Se défendre, rien de plus légitime, déclarait-il; mais trahir et se venger, n'est-ce pas un crime? » Par contre on soupçonnait Frédéric de tramer l'assassinat d'Innocent IV; des conjurés furent arrêtés. C'était la guerre à l'italienne, la guerre au couteau.
En ce temps, T anti-César, Henri Raspon, landgrave de Thuringe, échoua aussi en Allemagne. Il s'était levé, disait-il, « pour la défense de Dieu et de son Église contre Frédéric, l'ennemi de la croix ». Il infligea d'abord une véritable défaite à Conrad; mais sa demi-fortune fut précaire, et il mourut bientôt à la Wartbourg.
Ainsi, en Allemagne comme en Italie, Frédéric était victorieux. Ne pouvait-il maintenant passer à une offensive décisive? Il en conçut le hardi projet. C'était le temps où, faisant écho à Frédéric, une ligue de barons français publiait un manifeste anti-clérical et anti-papal ; à sa tête, les plus hauts personnages, tels Mauclerc, le
duc de Bourgogne et le comte de Saint-Pol ; les ligueurs se mettaient en relation avec Frédéric. Celui-ci crut pouvoir tenter un coup d'éclat qui serait un coup décisif; il résolut de s'emparer du pape à Lyon. Dans ce but, il travailla à s'attacher tous les princes dont il devrait traverser les États pour se rendre d'Italie dans la vallée du Rhône par le Mont Cenis. En particulier se conciliait-il Talliance d'Amédée de Savoie en esquissant le mariage de son fils Manfred avec Béatrice, la fille du comte : aux fiancés, l'empereur promettait tout le territoire qui s'étend de Pavie aux Alpes, ainsi que le royaume d'Arles, lors de sa reconstitution (1247).
Il est vrai que dès la fin de 1215, en accordant le mariage de Charles d'Anjou, frère de saint Louis, avec Béatrice, héritière de Provence, le pape avjtit littéralement fondé cette première dynastie angevine, qui, après la mort de Frédéric, jouerait un rôle décisif dans la lutte contre les Staufen.
Ainsi s'opposaient déjà dans la vallée du Rhône, les deux maisons puissantes dont la lutte aurait pour épilogue Bénévent et Tagliaccozzo, la mort de Manfred et l'exécution de Conradin.
Frédéric pouvait-il soupçonner tout cela? Pour le moment, assuré du passage, il résolut de tenter son hardi coup de main. Il comptait d'ailleurs sur les ligueurs français et priait le comte de Saint-Pol de venir le rejoindre avec des hommes d'armes. Quant au Capétien, l'empereur l'avertissait doucereusement qu'il allait se rendre à Lyon pour conclure un arrangement avec Innocent IV. Saint Louis se trouvait alors à l'abbaye de Pontigny à l'occasion de la translation des reliques de saint Edmond; il y fut rejoint par les envoyés du pape, les cardinaux d'Albano et de Tusculum qui demandaient l'aide du roi. Dans ce cas de péril extrême, saint Louis, vrai chrétien, se départit de sa neutralité; il déclara que si l'empereur faisait un pas en avant, lui et ses trois frères lui barreraient la route.
Frédéric tourna bride; une révolte des Parmesans lui fournissait prétexte de rentrer en Italie, sans paraître subir l'affront direct.
L'ÉCHEC MATÉRIEL DE FRÉDÉRIC : PRISE DE ViTTORIA
PAR LES Parmesans.
L'événement était grave, des bannis parmesans portant la croix sur l'épaule et criant « Jesu Maria » comme des croisés, — les croisés du pape, — avaient repris Parme. Aussitôt des renforts vinrent des principales villes guelfes, Plaisance, Milan, Mantoue, Gênes, Ferrare ; fortifier Parme, l'improviser centre de la ligue, fut l'affaire de quelques jours. Furieux, Frédéric jure de reprendre la place; de partout, des cités gibelines comme du royaume de Naples, il fait venir des troupes. Face à la cité guelfe, il forme un vaste camp retranché, et pour montrer sa volonté de l'emporter à tout prix, voilà qu'il l'organise comme une véritable ville avec ses maisons et ses rues ; c'était Vittoria, la future remplaçante de Parme, quand celle-ci aurait été réduite en cendres. Devant un adversaire si résolu et si puissant, — les troupes de siège étaient fortes de 35,000 hommes, — Parme ne semblait-elle pas vouée à sa perte? Une flotte de secours, partie de Mantoue, fut coulée; bientôt la famine sévit dans la ville.
Mais le légat Montelongo animait la résistance. Une tentative désespérée des assiégés renversa soudain les rôles. Le 18 février 1248, ils sortent de leurs murailles, s'élancent sur le camp de Frédéric, qui, sans défiance, était parti à la chasse. Après un combat acharné, les troupes impériales faiblissent. Bannière déployée, les Parmesans pénètrent dans Vittoria. Le carnage est immense, la ville livrée aux flammes; on s'empare du trésor de l'empereur, de sa couronne, de son harem; Thaddée de Suessa gît parmi les morts. La rage au cœur, Frédéric se replie sur Crémone. Un peu auparavant, le légat Pierre Cappoci était parvenu à susciter Guillaume
de Hollande comme un sérieux compétiteur à l'Empire. La victoire des Parmesans et l'élévation de Guillaume de Hollande marquent le déclin de la puissance du Staufen (fin 1247-début 1248).
Dans l'Italie du Nord, la guerre se poursuit. Deux centres guelfes : Milan, qui vient de créer la charge de capitaine du peuple pour unifier le mouvement de résistance; Bologne, étendant son influence sur Ravenne, Imola et Faënza, en opposition à Modène, Pise et Lucques les gibelines. Cependant, le royaume de Sicile devenait maintenant le théâtre principal de la lutte, lutte non plus seulement du pape et de l'empereur; mais aussi du suzerain et du vassal; où Frédéric avait voulu mettre le centre de sa puissance, c'était là qu'Innocent le voulait vaincre. Le 30 août 1248, le cardinal légat Stephanus fut chargé de proclamer en Sicile la déchéance de l'empereur, et d'y prêcher ouvertement la croisade contre lui. « Nous tenons d'autant plus, disait le pape, à délivrer le royaume de Sicile de l'état misérable dans lequel il est tombé, que ce pays appartient à l'Église romaine. Quel cœur honnête pourrait retenir ses larmes en voyant un État qui a joui de tant de liberté et d'opulence réduit à une misérable servitude, ruiné, errant dans la foi, et se dépeuplant de plus en plus? L'Église en gémit et veut apporter un remède efficace à de si grands maux. C'est pourquoi nous enjoignons de faire solennellement publier la croisade contre l 'ex-empereur, en accordant à ceux qui répondront à notre appel les indulgences réservées pour la Terre Sainte... Que toute appréhension cesse et que les fidèles renaissent à l'espérance. Un arrêt émané du ciel lui-même, par l'organe de l'Église universelle, ayant déposé l'exempereur, aucun pouvoir humain ne réformera le jugement de Dieu. Personne ne transférera le diadème impérial et royal à ses enfants, véritable race de vipères, tellement dominée par l'orgueil qu'elle se croit supérieure à l'humanité. »
Cette lettre pontificale avait été répandue partout en Sicile; les frères mendiants s'y étaient employés avec audace. Frédéric répondit par une véritable persécution contre l'Église de Sicile; à quiconque se prononcerait pour le pape, il promettait le supplice du feu. Voyant la fortune s'éloigner, le Staufen s'énervait, devenait défiant, flairait la trahison partout. C'est alors qu'il fit périr son conseiller intime Pierre de la Vigne, accusé d'avoir voulu l'empoisonner. Le drame est resté mystérieux; Dante met sur les lèvres de Pierre des paroles de protestation : « Je jure que j'ai toujours été fidèle à mon maître, et si quelqu'un de vous retourne sur la terre, qu'il réhabilite ma mémoire déshonorée par l'envie. » Quoi qu'il en soit, n'était-ce pas une défaite pour Frédéric que la perte de cet homme, la plus puissante force juridique et pamphlétaire qu'il eût jamais vue à son service; en tuant Pierre de la Vigne, Frédéric se désarmait luimême dans la lutte d'influence qu'il livrait au pape. « Malheur à moi, se serait-il écrié, mes propres entrailles me rongent. Vae mihi, contra quem propria pugnant viscera. »
La fortune, ou plutôt la Providence, allait désormais s'acharner contre lui. Venu à Naples dans le but d'enrayer une expédition projetée par le cardinal Renier, il y apprit un nouveau malheur. Le légat Montelongo de Milan et le cardinal Octavien de Bologne s'étaient entendus pour réunir les guelfes lombards et toscans ; ils avaient marché contre le fils de l'empereur, le bel Enzio, retranché dans Modène. Enzio leur offrant la bataille, avait été battu et fait prisonnier à Fossalta (26 mai 1249) ; pendant vingttrois ans et jusqu'en 1275, il devait demeurer en captivité, enfermé dans une tour dont les clefs furent jetées au fond d'un fleuve. Cependant, devant les grands revers, Frédéric poitrine encore : « Rien ne nous fera plier, écrit-il; demain peut-être les chances de la guerre tourneront en notre faveur, et d'ailleurs nombreux sont encore nos fils. »
Il disait vrai; les bâtards ne lui manquaient pas. Il enfle encore la voix comme un César, il veut effrayer les Bolonais qui gardent Enzio prisonnier, et il évoque superbement le grand ancêtre Barberousse qui « dompta les Milanais ». « Craignez un pareil sort, et n'allez pas croire que notre bras se soit soudain engourdi. » De fait, Frédéric tente un suprême effort : il appelle à son aide tous les siens : Eccelin de Romano, son farouche allié du Nord, les Sarrazins, ses infatigables cavaliers, enfin son gendre Vatacès, l'empereur de Nicée. S'emparer du Patrimoine, emporter enfin Rome, puis réduire une à une les villes lombardes, voilà ce qu'il projette.
Soudain, à la fin de novembre 1250, il tombait malade de dysenterie au château de Tiorentino, près de Lucera. Il succomba le 13 décembre. Sur ses derniers moments des bruits contradictoires ont couru; d'après certains, il serait mort comme il avait vécu en blasphémant et en maudissant l'Église. D'autres, par contre, le font expirer entre les bras de l'archevêque de Palerme, sous le froc d'un chartreux. Quoi qu'il en soit, Dante même, gibelin, n'a pas hésité à le mettre en enfer, et c'est le seul des empereurs qu'il y ait jeté. Cela se conçoit : être gibelin n'était pas pour Dante une marque de réprobation, bien au contraire. Mais Frédéric II avait affiché dans «^es idées un scepticisme scandaleux, dans ses mœurs une désinvolture orientale, dans sa politique un machiavélisme implacable. Il ne parut connaître d'autre loi que ses intérêts; tour à tour, il poursuivit ou défendit l'hérésie, selon l'opportunité des situations. Déjà il aurait pu énoncer la sentence de Comynes, serviteur de Louis XI : « Et à la fin du compte, qui en aura le proufiict, en aura l'honneur. » Et avec cela, pourtant, le geste grand et parfois dramatique ; la beauté anticipée du tyran tel que le connaîtra le xiv^ et le xv^ siècle italien, c'est-à-dire, une aisance, une maestria dans la diplomatie et dans le crime qui étonnent et éblouissent. De là vient qu'il ne mourut pas dans l'imagination popu-
laire; comme Barberousse, lui aussi eut sa légende et ses apparitions. D'ailleurs, il évoquait malgré tout cette idée d'une plus grande Allemagne, qui hantera toujours l'esprit orgueilleux des Teutons; Italien de race et de tempérament, il demeure quand même un héros national allemand. Par contre, il reste aussi comme l'Antéchrist du moyen âge. Le sentiment chrétien a pardonné à Barberousse, qui s'humilia à Venise et partit pour la croisade ; jamais il ne pardonnera à Frédéric IL