I. Voir Vidal Lablache, Atlas
fermer en seconde ligne ; il devait donc être le champ clos des ambitions impériales et des revendications papales.
Dans ces conditions, les villes du Patrimoine ne pensèrent, elles aussi, qu'à leurs petits intérêts; profitant de la grande querelle, elles allèrent de l'un à l'autre adversaire, se donnant au plus offrant ; « politique de bascule et de marchandage », indigne à coup sûr de ces cités qui eussent dû se montrer les intrépides factionnaires des libertés pontificales. A partir de 1239, ^^ particulier, lorsque la lutte atteint son paroxysme, c'est comme une surenchère des deux grands lutteurs pour obtenir ces importantes petites alliances des villes du passage. Celles-ci en profitèrent énormément : agrandissement de territoire, accroissement des franchises, jusque et y compris la podestatie, tels sont les avantages merveilleux qu'elles surent en tirer.
Cependant, le champ de la querelle se rétrécit encore, il se localise à Rome et à la Campanie, qui sont en relation plus étroites avec le pape. Il y a une solution générale de la question romaine : l'emporte-t-il en Italie, le Souverain Pontife n'est plus menacé d'être dans la ville de Pierre le chapelain de l'empereur. Mais il y a aussi une solution particulière et toute locale de la question romaine : le pape parvient-il à régenter ses sujets directs, il reste maître dans sa ville ; la révolution municipale éclate-t-elle, il en est chassé.
Ces deux aspects de la question romaine ne sont pas toujours conjugués; il peut arriver qu'au moment même où le pape l'emporte sur l'empereur, il soit tenu en échec par les Romains indociles. Bornons-nous à citer un très fameux exemple : la ligue lombarde et Alexandre III l'emportent sur Barberousse qui, vaincu à Legnano, s'humilie à Venise : c'est la question romaine résolue en faveur du pape, c'est la victoire complète. Mais, tout aussitôt, et à son retour de Venise, Alexandre III se voit battu par les turbulents Romains; malgré l'appui du
chancelier Christian de Mayence, il doit reprendre sa vie d'exilé, errer de Tusculum à Viterbe; il finira par mourir extra muros à Givita di Castella; après avoir été banni par l'empereur, le voilà banni par ses propres sujets. La question romaine se joue donc deux fois : sur le terrain impérial et sur le terrain local ; là, ce sont des luttes grandioses et comme des conflits de chrétienté; ici ce sont des querelles mesquines; elles n'acquièrent d'importance que parce que Rome en devient l'enjeu, et parce que le pape s'y trouve partenaire. On ne pourra en donner tout le détail; au moins, importait-il de délimiter nettement la situation pontificale.
A Rome, et dans la région suburbaine, quatre pouvoirs en pérsence : le pape, l'empereur, la commune, la noblesse de la Campagne. Les Romains sont partagés entre deux attraits : l'honneur de se dire les citoyens de la Rome antique et impériale, l'honneur de se sentir les sujets de la Rome des papes.
Avec ses souvenirs des consuls et des imperators, Rome est véritablement la ville historique par excellence, celle qui a des traditions incomparables; chez ses fiers habitants, il en résulte un chauvinisme exalté. Si le patriotisme italien demeure encore latent et discutable, le patriotisme des Romains se révèle vivant et ambitieux; aussi exercent-ils, au xiii® siècle, une sorte de suzeraineté idéale sur les villes de l'Italie centrale. Mais, cela ne suffit pas à l'ambition d'une cité qui a de tels souvenirs; elle voudrait une suzeraineté réelle et non plus sur des villes quelconques, mais sur l'empereur lui-même; elle déclare y avoir de stricts droits historiques. « Capitale du monde », « tête du monde », elle prétend nommer le maître du monde. Adossés aux souvenirs fameux, les Romains ne doutent plus de rien ; ils somment le candidat à l'Empire de leur envoyer humblement sa pétition. A tant d'outrecuidance, l'Allemand répond habituellement par une bonne rebuffade, et c'est au moins ce qui sauve le pape
d'une alliance de ses sujets avec l'empereur. En exploitant la mégalomanie romaine, celui-ci eût pu s'attirer les bonnes grâces de la fière cité; au contraire, il se l'aliène en repoussant avec hauteur ses prétentions; au lieu de plier habilement devant l'orgueil romain, l'orgueil teuton le heurtait de front. De là vient que la cérémonie du sacre impérial, qui eût pu être un signal d'entente, était à l'ordinaire un signal d'hostilité et de luttes ouvertes dès le soir même du sacre.
L'exemple digne d'être rappelé est celui de Barberousse. Avant son sacre, on ose bien lui écrire qu'il ne peut tenir son pouvoir que des Romains. « Les décisions de l'empereur n'ont force de loi que lorsque le peuple lui a remis toute la puissance dont il a le dépôt. C'est au sénat et au peuple qu'il appartient de créer l'empereur, et nulle loi ne les en peut empêcher. » Puis quand Barberousse s'approche de la cité maîtresse du monde, le Sénat vient à sa rencontre, et un orateur rappelle nettement au nouveau promu ses devoirs stricts. On connaît la réponse de Barberousse, brutale et humiliante : « Votre ville n'est plus ce qu'elle fut jadis... essayez donc d'arracher la massue des mains d'Hercule. » Ainsi les Romains pensaient mettre eux-mêmes la couronne sur la tête inclinée de l'empereur, et voici que, brandissant son arme de combat, il énonçait la formule absolutiste du droit antique : « Tout ce qui plaît au prince a force de loi, Quidquid régi placuit, legis habet vigorem. » Ordinairement les conséquences ne se font pas attendre : à peine l'empereur sort-il de Saint-Pierre où il vient d'être couronné que la cloche du Capitole s'ébranle appelant le peuple à la révolte, entre les bandes et la garde impériale le combat s'engage dans les rues; tel est le cas de Barberousse. Parfois même, la sédition éclate avant la fin du sacre : tandis qu'Innocent III couronne Othon, c'est avec peine que les chevaliers germains contiennent la foule qui veut forcer le Pont Saint-Ange et interrompre la cérémonie.
Si les Romains ne pouvaient faire revivre la gloire impériale à leur profit, ne pouvaient-ils au moins exhumer la gloire de la république? Cette prétention était plus dangereuse pour les papes; souvent ils la subirent durement. Le mouvement communal qui éclatait partout dans ritalie du xii^ siècle, n'allait pas épargner Rome. Liguée avec les nobles, la bourgeoisie avait fait en 1143 la révolution contre Innocent II ; elle avait proclamé une municipalité indépendante et l'avait installée dans l'antique Capitole. Ce fut alors la lutte ouverte entre le pouvoir papal et le pouvoir usurpateur; Lucius II donne en vain l'assaut au Capitole; Eugène III (1145-53) voit Saint- Pierre et le Latran assiégés; l'énergique Adrien IV (1154- 59) parvient à se maintenir, grâce à l'appui momentané de Barberousse, qui supprime Arnauld de Brescia, le grand promoteur de la république; mais Alexandre III lui-même (1159-81) fut tenu en échec par la démagogie; on rapporte que, lorsque son cadavre fut ramené d'exil, la populace jeta de la boue et des pierres sur son cercueil. Le terrain ne cesse pas d'ailleurs d'être volcanique : des trois premiers successeurs d'Alexandre III, Lucius III, pape durant quatre ans (1181-85), ne se montre à Rome qu'à la dérobée; les deux autres, Urbain III (1185-87) et Grégoire VIII (1187), n'y paraissent même pas.
Clément III (i 187-91), le prédécesseur d'Innocent III, parvint enfin à établir des rapports réglés entre la papauté et la commune romaine.
Ce fut l'acte de 1188. D'après ce traité synallagmatique, le peuple reconnaissait au pape la souveraineté sur le Sénat et sur la ville, ainsi que le droit de battre monnaie ; par contre, le pape consentait à l'existence légale de la commune et de ses assemblées ; on aboutissait à une sorte de régime constitutionnel où les droits régaliens de la papauté essayaient de se concilier avec les prérogatives républicaines de la commune. Rédigé au nom du Sénat et du peuple romain, l'acte était daté de la « qua-
rante-quatrième année de l'institution du Sénat au Capitole ».
Ce pacte d'entente ne pouvait être très stable ; d'instinct la commune romaine aspirait à une indépendance démagogique, ou bien, par une réaction contraire; fruit de l'anarchie, elle concentrait l'autorité entre les mains d'un seul, un sénateur tribun, qui gouvernait sans le pape; pour éviter ces excès et recouvrer son autorité, celui-ci s'efforçait de rendre illusoire le gouvernement représentatif, en plaçant sous ses ordres le Sénat et le préfet. D'où heurts fréquents, presque constants; situation éminemment instable : le pape doit toujours avoir son bagage tout prêt afin de prendre rapidement le chemin de l'exil à la moindre alerte.
L'exemple d'Innocent III est le meilleur à évoquer : il avait une idée très nette de la situation du pape dans le monde, et il concevait que rien ne devait échapper à son contrôle dans une chrétienté vraiment digne de ce nom; avec une indomptable constance ne l' avait-il pas rappelé à Philippe de Souabe et à Othon? Il avait triomphé pleinement dans l'Empire et dans l'Europe; il avait vaincu Othon; il avait fait plier Philippe-Auguste et Jean sans Terre; mais à Rome, dans l'étroite enceinte de sa propre ville, il ne parvenait pas à être le maître. Certes il s'employa énergiquement à dominer : dès le début, il ordonne au chef de la municipalité de donner sa démission, il révoque tous les officiers romains nommés par l'ancien Sénat et les remplace par des fonctionnaires pontificaux ; à l'assemblée de cinquante-six membres, il substitue un sénateur unique, un sénateur vassal; il force le préfet de Rome, Pierre de Vico, partisan de l'Empire sous Henri VI, à lui prêter un serment d'une précision minutieuse et terriblement astreignante.
Celan'alla pas sans difficultés. Les protestations démagogiques avaient pour porte-voix les nobles, et voilà ce qui les rendait singulièrement fortes. La noblesse constitue
un nouvel élément de trouble, qui s'amalgame souvent avec le premier pour doubler le péril.
Les barons étaient puissants, puissants dans la Campagne et puissants à Rome. Dans les territoires suburbains, dans la Gampanie, la Maritime, le sud du Patrimoine, on ne voit que de petites villes sans importance et sans avenir; car le climat est insalubre et la malaria sévit à l'état endémique; en conséquence, tandis que partout ailleurs les communes ont pris le pas sur les nobles, ici ce sont les féodaux qui l'emportent : ils possèdent dans la Campagne des châteaux forts d'où rayonnent leur influence et leurs pillages. Pourtant, cela ne suffit point à leur ambition; pour eux il n'y a de pouvoir réel et un peu élargi qu'à Rome; ils y ont donc une seconde forteresse, une tour urbaine ; ils y constituent une puissance armée avec laquelle tout parti devra compter : il suffit de nommer les principales familles, les Conti, les Savelli, les Colonna, les Poli, les Vico.
Installées à Rome, elles avaient eu autrefois leur mot à dire dans les élections pontificales, et ce mot fut souvent singulièrement impérieux; maintenant, il est vrai, le droit ecclésiastique excluait formellement leurs ingérences tapageuses et néfastes; Alexandre III leur avait porté, à ce point de vue, le coup suprême au III® concile de Latran (1179). Mais les ambitions des barons étaient aussi tenaces à Rome que celles du César germain en Italie; ils se rabattirent sur autre chose. On eût pu croire leur bon temps passé; d'autant plus que la création de la commune romaine avait eu surtout pour but de briser leur influence; la révolution démagogique s'était déchaînée contre eux en même temps que contre les papes. Cependant, comme ceux-ci, ils entrèrent en composition avec le nouveau régime; ils reconnurent le Sénat, et firent partie de la commune ; ils voulurent accaparer à leur profit le mouvement populaire.
Dès lors, la lutte s'engagea très vive entre eux et la
papauté. Le sénateur unique substitué par Innocent III au collège des cinquante-six ne leur plaisait guère; à n'en pas douter, pour le pape il était moins facile de maîtriser une assemblée que de dominer un personnage, surtout si celui-ci devenait son homme-lige par serment. Le parti des nobles parvint d'abord à chasser de Rome Innocent III sous un prétexte secondaire, puis il réclama le sénat oriat multiple. Il y eut lutte acharnée : le pape, rentrant dans Rome, eut l'habileté de désigner comme électeur municipal son propre adversaire Jean Pierleone, et celui-ci nomma sénateur unique son parent Grégoire Pierleone; Innocent III essayait ainsi de parer au reproche d'accaparer le pouvoir. Mais les nobles virent la manœuvre : ils voulaient non seulement une concession temporaire, mais un retour à l'ancienne constitution et au sénatoriat multiple. Sous la conduite de Jean Capocci, la faction entra en hostilité ouverte avec le pape; elle se retrancha dans le monastère de Rosa et créa un gouvernement insurrectionnel.
Ce qui suit montre assez combien cette noblesse pouvait devenir dangereuse : « Le schisme municipal était accompli. Entre les partisans des deux Sénats commença la guerre civile, acharnée surtout dans les régions du Latran, du Golisée et de l'Esquilin. Pandolfo, Richard de Segni, les familles Annibaldi et Alessi soutinrent la cause du pape; Jean Capocci, les Baroncelli, les Fraiapani et les Pierleoni, celle de l'opposition. A Rome, comme dans toute l'Italie, ces guerres avaient un caractère spécial. On fortifiait tous les édifices un peu élevés; on bâtissait à la hâte, fiévreusement, des tours en briques ou même en bois ; on louait des archers, des arbalétriers, des machines à battre les murs. Il s'agissait alors d'empêcher l'adversaire de construire sa tour, de le cribler de flèches et de pierres pendant qu'il y travaillait, et s'il réussissait quand même, d'assiéger son fort, de le ruiner à coups de bélier et d'y mettre le feu. Ces tours, faites de matgjiaiiiL
^^■^ISJ^^I'^.^